Photography Liz Johnson Artur. Courtesy the artist.

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Depuis 25 ans, Liz Johnson Artur saisit des bribes du quotidien des londoniens - entre gentrification, fêtes et solidarité.

par Felix Petty
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20 Juin 2019, 11:35am

Photography Liz Johnson Artur. Courtesy the artist.

« Les photographies ont toujours été sources de réponses à mes questionnements » affirme Liz Johnson Artur, au téléphone depuis sa maison dans le sud de Londres. Nous sommes à quelques heures de l’ouverture de sa nouvelle exposition, If you know the beginning the end is no trouble, à la South London Gallery. L’exposition est grande, elle rassemble plus de 100 photographies, mais seulement une portion de celles qui ont suivi son déménagement à Londres en 1991. Le coeur de son sujet ? Des personnes, des espaces, des communautés issues de la diaspora noire autour du monde.

Née en Bulgarie d’un père ghanéen et d’une mère russe, Liz Johnson Artur a eu une enfance cosmopolite, déménageant d’abord en Allemagne, passant ensuite un peu de temps à New-York, avant de s’installer à Londres, où elle a commencé à photographier le monde qui l'entoure. Sa pratique de la photographie s’est rapidement transformée vers ce qu’elle nomme The Black Balloon Archive ­– Les archives du ballon noir : des images pleines de bruit, de joie, d’énergie et d'une beauté discrète et évidente. Elle a photographié des raves sinistres, des fidèles à la sortie de l'église, des rassemblements communautaires, des policiers à la recherche d’un jeune homme dans un parc. Le quotidien au plus près de la capitale londonienne.

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Les images sont classées par thème et exposées sur des structures de bambous installées au sein de la galerie. Lorsque l’exposition sera terminée, elles serviront de décor à une série de conférences, d’évènements et de rencontres, dans lesquelles on retrouvera des musiciens expérimentaux comme Nkisi ainsi que d'autres personnalités comme Miss Jason et Carrie Stacks. La dernière partie de l’exposition est dédiée au PDA (club londonien), présentant des images glamour des personnalités qui le fréquentent. Un lien entre les histoires racontées par ces images, ancrées dans le présent et tournées vers l’avenir, suggérant une continuité de l’expérience noire et de la créativité.

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Tu exposes à la South London Gallery, l’endroit où tu as grandi et travaillé pendant une grande partie de ta vie.
Londres a toujours été une sorte de camp de base, donc du point de vue symbolique, c'est un moment très important. Le fait que ce soit à Londres a nécessairement influencé l’esthétique des photographies que j’expose et ça m’a beaucoup fait penser aux personnes que je photographie. Peut-être que leurs proches viendront voir l’exposition. J'ai une manière particulière de prendre des photos… Car en réalité beaucoup de gens que je photographie ne voient jamais les images.

J’aime beaucoup le titre de l’exposition – If you know the beginning the end Is no trouble- Il n’est pas difficile d’achever quand on sait comment débuter, ce qui résume assez bien ton travail. Il y a un certain sens de la narration, un sentiment de suspension.
En tant que photographe, je suis relativement traditionnelle. Il se passe quelque chose d’intéressant après que la photographie ait été prise, et même après, quand j’expose les images. J’ai essayé de concevoir cette exposition de la même manière que lorsque j'expose mes photos dans mon studio.

Peux-tu me parler des constructions en bambou que tu fabriques ?
Je voulais que l’exposition soit plus que de simples photos sur un mur. Cette exposition, c'est aussi l’opportunité de donner un espace aux artistes que j’ai rencontré ces dernières années et qui, à mon avis, devraient être exposés ensembles. L’exposition est très ouverte, c'est un endroit où l'on peut inviter qui on veut, un espace libre pour y faire ce qu’on veut. J'ai pu donner un peu de sens à mon travail : il ne s'agit plus seulement une suite d'objets qu'on regarde, il y a une réelle participation. C'est aussi très londonien.

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Les nouvelles images que tu as prises au PDA inscrivent le monde de la nuit dans le champ plus large de ton travail.
Je pense que je travaille d'abord à la création d’un espace pour une communauté, et j’essaie d’utiliser les outils que j’ai à ma disposition pour la représenter. Cette communauté n'a pas vraiment de définition ; ce sont les gens que je photographie, les gens que je rencontre. Quelque chose se passe et j’essaie de capturer cet instant. C’est ce qui c’est passé dans le cas du PDA, j'ai rencontré ces gens il y a presque 1 an. Je les trouvais tellement rafraîchissants ! C’est aussi lié à Londres et à leur génération, mais ils ont une énergie particulière. D'ailleurs, je suis à Londres depuis 1991 et je pense que c’est particulièrement difficile pour la génération PDA.

Les lieux dans lesquels des espaces comme le PDA peuvent exister semblent s’amenuiser.
Ce n’est pas qu’ils s’amenuisent, c’est plutôt qu’ils disparaissent. C’est très difficile de faire quoi que ce soit. C'est quand j'ai eu mon studio que j'ai vraiment pu commencer la photographie, en 1994. À l’époque, il y avait encore la possibilité de s'approprier un espace sans avoir beaucoup d'argent. C’est tellement primordial. Je n’aurais jamais pu faire tout ce que j’ai fait sans ça. C’est tellement dur pour la jeune génération de se faire une place... Mais on ne peut pas arrêter la jeunesse, ni la créativité d’ailleurs.

Il y a aussi quelque chose d’encourageant dans ton travail.
J’ai toujours vu mon travail comme quelque chose de positif. Je ne veux pointer personne du doigt. Mon ambition n’est pas de faire un cours. Je veux montrer ce qui existe aux gens : quand on essaye simplement de regarder le monde, on s’enrichit tellement.

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Est-ce tu dirais que ton travail est politique ? Tu documentes des communautés et des espaces qui ne se sont pas représentées – historiquement et culturellement – à leur juste mesure.
Dans les années 90, j’ai travaillé comme photographe freelance, principalement pour i-D et The Face : ces magazines étaient les seuls endroits où je pouvais publier mon travail. Les galeries n’étaient pas intéressées. Mais les temps ont changé. Et pour la question du politique, je ne sais pas si c’est vraiment utile de répondre. Tout est plus ou moins politique.

Est-ce que le fait que tu aies en même temps une exposition au musée de Brooklyn et ici à Londres est une coïncidence ?
C’est plutôt une coïncidence ! On m’a approché pour les deux, ce n’était pas dans mes plans.

Est-ce que tu as construit les deux expositions de la même manière ?

Les deux prennent source dans les archives.

Avec des archives aussi imposantes… Par où as-tu commencé ?
Ça, c’est une vraie question… Je ne sais même pas comment répondre ! Je prends des photos à l’argentique, et j’essaie toujours de garder mes négatifs, même si je ne suis pas très organisée. Je peux retrouver mes photos, mais c’est difficile de mettre de l’ordre là dedans. Je fais ça pour et par moi-même, donc mon organisation est très personnelle, Ça fait partie de ma manière de travailler. J’aime bien passer du temps à organiser mes boîtes, retrouver des choses que je n’ai pas vues depuis des années. C’est une manière très particulière d'organiser les images.

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Est-ce que tu te souviens de toutes les photos que tu as prises ?
J’ai eu mon studio à Peckham pendant 25 ans et après Grenfell, nous avons dû quitter la tour car le bâtiment n’était pas sécurisé. Nous avons fait tellement de cartons.. J’ai retrouvé des images que je n’avais pas vues depuis 15 ans, redécouvert des choses mais quand je vois une image je sais quand et où elle a été prise. Je peux me souvenir de tout. Et pourtant, j’aime aussi me débarrasser des choses. Je sors, je prends des photos et je les range pendant 10 ans pour les redécouvrir plus tard. C’est ma manière de travailler. C’est un luxe d'être aussi libre, je n'ai pas de pression.

Pourquoi tu as quitté Peckham ?
Ils devaient rénover tous les bâtiments, mais la population a aussi beaucoup changé. C’est un changement que beaucoup de londoniens subissent d’une façon ou d’une autre, en particulier si on n’est pas propriétaire.

Est-ce-que tu es toujours excitée par l’ouverture de ta nouvelle exposition ? Ou bien nerveuse ? Comment appréhendes-tu la réaction du public ?
Je suis photographe depuis longtemps, mais je ne suis pas habituée à ce type d’exposition. J’en ai deux cette année, mais c’est inédit dans ma carrière, je peux montrer des choses qui sont restées cantonnées au domaine privé pendant très longtemps. Ce processus a été très intéressant artistiquement, j’ai un peu réussi à lâcher prise. Je pense vraiment exprimer quelque chose avec cette exposition.

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Est-ce que tu es toujours inspirée par les mêmes choses aujourd’hui ?
J’aime les gens, j’aime prendre des photos et je me suis vraiment impliquée dans la création de l’exposition. J’explore mes envies par la photographie. J’ai mes habitudes, j’ai passé toute ma carrière à essayer de devenir une bonne photographe parce que c’est la seule chose qui ait du sens pour moi. Et je fais ça depuis tellement longtemps que j’ai l’impression de maîtriser la technique photographique. Je fonctionne beaucoup à l’instinct : toutes les images défilent, et le temps s'écoule tellement vite que je sais maintenant capturer ce dont j’ai besoin. On apprend à saisir rapidement ce qu’un instant peut rendre à l’image. C’est une histoire d’instinct et de sentiment. Je ne planifie pas, j’aime bien me laisser guider par le hasard des rencontres.

L'exposition de Liz Johnson Artur's, 'If you know the beginning, the end is no trouble', se tient à la South London Gallery jusqu'au 1er septembre 2019.

Cet article a initialement été publié sur i-D UK.

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