Cottagecore est l'esthétique campagnarde fantastique qui a pris d’assaut TikTok

Pour les ados en recherche de sérénité, cette nouvelle tendance internet met en avant la gentillesse et la bienveillance envers les autres.

par Sarah Woolley
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17 Février 2020, 12:18pm

par @goblintoad

« Ayo ! Cottagecore check ! » Voici les mots que vous entendrez sur TikTok avant qu'un ado sympa ne vous montre une chambre remplie de couvertures matelassées, de fleurs séchées et - dans la plupart des cas - d’une centaine de grenouilles en céramique. Cette nouvelle tendance, c’est le “cottagecore”, et si vous aussi vous rêvez de vous enfuir à travers des prairies ensoleillées remplies de bébés chevreuils, il est bien possible que vous l’ayez déjà inconsciemment dans votre esprit.

Cottagecore n'est qu'une des tendances esthétiques ayant envahi Tumblr, parmi lesquelles le fairycore, le goblincore et la fort bien nommée “dark academia”. Cliquer sur ces hashtags, c'est comme s’engouffrer dans un coffre à déguisements numérique qui, depuis 2018, inspire ces fans à créer des moodboards, des playlists et même des fanfictions, tous dédiés à leurs sous-genres visuels préférés.

« Cottagecore, pour moi, c’est un peu le style de vie de mes rêves », explique la Redditor InfamousBees, une ado de 16 ans qui vient du Minnesota. « C’est avant tout de la gentillesse, de l’attention et de la solidarité : des qualités que je n'ai pas pu trouver dans mes amitiés passées. »

Si vous avez plus de 15 ans et demi, ou que vous vous sentez simplement dépassé par la culture de réseautage social, tomber sur ces vidéos à l’esthétique naïve vous donnera l’impression de vous être incrusté à la boum annuelle de la petite maison dans la prairie. En effet, il est facile de moquer ces sanctuaires méditatifs virtuels aux allures désinvoltes et mielleuses à la Virgin Suicide. Mais il s’agit aussi d’une célébration éthérée et bucolique de l’innocence et de la féminité. Alors quel sens cette rêverie champêtre peut-elle bien avoir à l’heure actuelle ? On pourrait le résumer ainsi : fuir le capitalisme pour aller vivre à la ferme entre lesbiennes. Voilà, pas compliqué.

Alors que le cottagecore gagne en popularité, une sous-tendance dérivée a vu le jour, créée par le groupe autoproclamé des « lesbiennes du cottagecore ». Une vidéo populaire intitulée When your mom says you can’t decompose in the damp grass with your girlfriend (“Quand ta mère dit que non, tu n’iras pas te décomposer dans l'herbe humide avec ta petite copine”) révèle sa créatrice de 16 ans, qui claque la porte de sa chambre pour écouter le seul homme révéré par le culte cottagecore: Hozier. Les autres vidéos sont tantôt romantiques, tantôt éducatives… Et tiens, regarde ! Encore des grenouilles.

Mais pourquoi les jeunes queers semblent-ils si captivés par la promesse utopique du cottagecore ? « Les lesbiennes ont tendance à faire l’objet d’une hyper-sexualisation dans les médias », explique Ralice177, une Redditor. En comparaison, « cottagecore envisage l'amour comme une connexion entre deux âmes. »

Pour Reid, un utilisateur de 27 ans venant de l’état d’Arkansas, c'est une façon de retrouver sa région d’origine. « Malheureusement, ma ville natale, comme de nombreuses régions rurales, n’est pas toujours très accueillante pour les LGBTQ+ », me dit-il. « Même actuellement, quand je suis de passage, je ne peux pas m'empêcher de me sentir observé et jugé tout le temps à cause de mon apparence ou la manière dont je m’habille. Cela contribue à renforcer mon impression que beaucoup de choses que j'aimais dans mon enfance, comme avoir des animaux autour de moi, cueillir des mûres dans les champs et me perdre dans les bois, font partie intrinsèque d’une culture cis et hétéro. Donc pour moi, cottagecore représente un espace idéal où je peux virtuellement projeter mon identité queer, de manière visible dans les espaces ruraux. »

Dans d’autres circonstances, l’esthétique cottagecore aurait pu facilement devenir un aimant à fascistes verts. D’ailleurs, les aspects les moins créatifs du mouvement, qui s’arrêtent aux images de stock de femmes blanches en dentelles, s’apparentent davantage à des délires ‘tradwife’ colportés par des white supremacists. Le fait que le cottagecore ait au contraire trouvé un public queer paraît être le fruit d’un heureux hasard. We_could_have_danced, un utilisateur Reddit de 22 ans, m’explique que la négativité existe toutefois au sein du monde virtuel du cottagecore. « J'aime les activités traditionnellement considérées comme féminines, comme la cuisine, le jardinage, la couture, » dit-elle. « Mais les espaces qui célèbrent ce genre d’activités ont plutôt tendance à être hostiles aux droits des femmes, des personnes LGBTQ +, des personnes de couleur...» Cottagecore est devenu l’exception qui fait la règle : loin d’être fasciste, la tendance politique du mouvement penchent résolument dans la direction opposée.

Aucun des amateurs de cottagecore avec lesquels je m’entretiens n’ont l’air de sympathiser avec l'idéologie “Blut und Boden” des nazis allemands, et des discussions raisonnables sur Tumblr poussent des jeunes encore un peu naïfs à se poser des questions telles que : « à qui appartient la terre en premier lieu? » ou « qui sont les exploités dans la cultivation de notre nourriture? » Ceci pourrait expliquer la présence régulière de la faucille et du marteau, symboles de l’idéologie communiste, dans plus d’une vidéo cottagecore sur TikTok.

Pour InfamousBees, la campagne est loin d’être une destination de rêve. « Je suis une citadine dans l’âme, » dit-elle. « Les idéaux de vie prônés par cottagecore ne sont pas réalistes pour moi ou beaucoup d’autres gens. Mais ses valeurs peuvent inspirer de petites choses au quotidien. Par exemple, je peux faire mon propre pain dans mon petit appartement en ville, ou faire pousser des herbes sur mon rebord de fenêtre, dans des pots de fleurs ou même dans des vieilles tasses. Je peux m’entourer de plantes dont je prend soin, qui n’ont besoin que d’un peu de soleil pour s’épanouir. Je n’ai pas besoin d’une cour immense pour m’occuper de mes quelques poulets ou d’un gros chien touffu. Et je n’ai certainement pas besoin d’un chalet pour partager des instants précieux et fragiles avec ma petite amie. Tout cela, je n’en avais pas conscience avant d’être exposée aux idéaux de ce mouvement esthétique. C’est pour ça que je trouve cottagecore si merveilleux. »

Néanmoins, le futur du cottagecore se formule à l’ombre du réchauffement climatique et de l’anxiété qui en découle. Pour Lola, une esthéticienne de 27 ans qui vit en Australie, ce sentiment est devenu une réalité. Quand je lui demande ce qui a changé depuis son entrée dans le monde de cottagecore en 2018, elle rétorque : « depuis les incendies que j’ai dû fuir, comme beaucoup d’autres dans ma région, je pense que j’ai tendance à idéaliser cottagecore encore davantage. L’absence d’action réelle et tangible me frustre, sans même parler de la chaleur et la sécheresse sans fin qui me fatiguent. Je rêve de vivre dans un endroit vert où je pourrais simplement arroser mes plantes ou allumer un feu de camp. La pluie me manque énormément aussi. »

Dans leur rêve d’un monde plus sûr et accueillant, les disciples du cottagecore ont l’air de poser la même question centrale du roman Le Jardin Secret - en quelques sortes la bible du mouvement - « pourrais-je avoir un morceau de terre ? » Un voeu difficile à exaucer alors que cette terre est en train de brûler, certes. Mais l’idéal du cottagecore ne prône pas de fuir la réalité. Il s’agit d’une occasion pour ses partisans de se retrouver et de semer les graines d’un avenir qu’ils imaginent ensemble.

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