Personne n’a mieux photographié le rap français que Fifou

À l’occasion de l’exposition Tunnel, le photographe parisien, auteur des covers d’une grande partie du rap français (Dinos, Booba, PNL), dévoile son approche artistique. Celle d’un « enfant des années 90 ayant grandi avec l’imagerie des années 2000 ».

par Maxime Delcourt
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21 Janvier 2022, 2:47pm

Inutile d’avoir un doctorat en sociologie visuelle pour savoir que les artistes prêtent une attention toujours plus grande à leur image. Instagram est devenu une vitrine à part entière, les looks sont savamment réfléchis et les clips sont toujours plus fous. Pensons à « Slide » de Sopico, à « L’odeur de l’essence » d’Orelsan, à « Tieks » de 13 Block et Niska, ou encore à tout le travail opéré par Laylow. Présent au sein du rap français depuis une quinzaine d’années, auteur d’une centaine de pochettes d’albums (Dans la légende de PNL, Rooftop de SCH, 0.9 de Booba, etc.), Fifou pose un regard éclairé - celui d’un homme aux premières loges - au moment d’évoquer cette prédominance de l’image.

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Courtesy of Fifou

D’après le photographe parisien, la France aurait fini par rattraper son retard sur les États-Unis, ne serait-ce que grâce aux différents confinements qui ont incité les artistes à réfléchir à de nouveaux moyens de communication. L’idée ? Conserver leur place au sein du paysage musical. D’où les lives en 3D, les performances dans des jeux vidéo et les clips extrêmement inventifs. « À mes débuts, entre 2005 et 2010, on m’appelait systématiquement pour réaliser les mêmes types de photos, précise Fifou, avec le dynamisme et l’enthousiasme qui le caractérisent. Depuis, on me demande de plus en plus de réaliser un travail de directeur artistique, de varier les approches. Par exemple, si on n’a pas l’information au préalable, c’est quasiment impossible de savoir qu’un même photographe est à l’origine de la pochette d’Aya Nakamura, shootée en studio avec un fond jaune, et celle de Dinos, réalisée avec un argentique sous-exposé. »

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Courtesy of Ciesay

La référence à la pochette d’Imany n’est pas anodine, tant elle occupe une place importante au sein de l’exposition Tunnel. Plusieurs raisons à cela. Les deux premières sont énoncées par Fifou : « Je tenais à souligner ce travail entre Dinos et moi, à travers lequel on a pris le temps de raconter sur plusieurs années une véritable histoire. Et puis l’argentique, surtout en noir et blanc, prend tout son sens avec les grands tirages ». La troisième raison découle directement de l’ambition de cette exposition éphémère, pensée aux côtés du photographe et styliste Ciesay, co-fondateur de Places+Faces : « L’idée, c’était de rassembler une vingtaine de travaux capables de créer une connexion avec son univers, très street, assez porté sur le lifestyle et parfois à la limite du documentaire. La pochette d’Imany ou ce portrait de Freeze Corleone me permettent ainsi de m’inscrire dans ce type d’univers, à la sauce française, tout en montrant une partie du travail réalisé ces deux ou trois dernières années. »

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Courtesy of Fifou

Au cœur de la Maddalena, on trouve ainsi quelques pochettes iconiques (BLO II de 13 Block, Drill FR de Gazo, etc.), des instants de vie et des natures mortes racontant l’effervescence de la drill, des portraits de Freeze Corleone et Lala &ce, ainsi qu’une scénographie imaginée spécialement pour l’exposition, produite en totale indépendance, avec pour seul partenariat le soutien d’Adidas. « Avec Ciesay, c’est comme si on proposait une sorte de pop-up de deux générations différentes de photographes », précise Fifou, dont l’excitation à chaque nouveau projet semble intacte. Pour s’en convaincre il suffit de l’écouter parler de ses multiples projets en préparation (une grande exposition rétrospective, un livre, un documentaire, etc.) et des nouvelles techniques (la sérigraphie et la peinture - cf le dernier album de Niro) qu’il prend plaisir à expérimenter : « On peut me traiter de caméléon, mais c’est essentiel de sortir régulièrement de sa zone de confort. Sinon, autant faire un autre métier. »

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Courtesy of Fifou

Ces dernières années, Fifou a effectivement fait évoluer son processus créatif, désormais plus long, plus sélectif, et moins soumis à la dictature de l’agenda promotionnel. « Une nouvelle génération de photographes et de directeurs artistiques ultra créatifs est apparue, et m’incite à travailler encore davantage. Tous les week-ends, je renouvelle donc mon inspiration, j’écoute de la musique, je scrolle des bibliothèques d’images et je regarde des films. Là, par exemple, une scène du film Capone avec Tom Hardy m'a donné l'idée d'une pochette un peu folle. Reste maintenant à trouver le rappeur idéal pour lui donner vie. »

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Courtesy of Ciesay
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Courtesy of Fifou

En attendant, Fifou se réjouit d’avoir réussi, sans aucune formation préalable, à s’être fait un nom au sein du paysage musical, et se verrait bien évoluer de la même façon que Karl Lagerfeld : « un vrai OG qui, même à 80 ans, continuait de faire les tendances ». Pour l’heure, le Parisien, bientôt quarantenaire, dit s’éclater avec l’argentique, dont le grain, ancré dans le réel, profondément connecté à la rue, sublime les créations présentées du 21 au 23 janvier au sein de l’exposition Tunnel.

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