Courtesy of Jiba

Océan : « Mettre la lumière sur les minorités queer »

Le réalisateur, comédien et militant féministe et pour les droits des personnes trans dévoile la deuxième saison de sa série, « En infiltré.e.s ».

par Alice Pfeiffer
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05 Juillet 2021, 11:59am

Courtesy of Jiba

Après une première saison, il y a deux ans, où le public d’Océan suivait, épisode après épisode, sa transition, l’activiste est de retour. Par cette saison 2 « En Infiltré.e.s », il met en lumières différents parcours et minorités invisibilisés et opprimés par les normes patriarcales, hétéronormatives et cisgenres.

Entre interrogations personnelles, questionnements sociaux, désir de donner une voix et participer à la déconstruction d’un système de domination, Océan revient, avec i-D, sur ce « voyage initiatique » que fut la réalisation de ce documentaire. Une célébration délicate et vitale des différences au sein de la communauté queer, dans un mois dédié (mais souvent dérobé) aux fiertés. Rencontre.

Que penses tu des féministes qui considèrent que les hommes trans n’ont plus leur légitimité dans les espaces militants en non-mixité et ne sont plus à habilités à parler au nom du féminisme maintenant qu’ils sont passés « de l’autre côté » ?

Je pense que c’est une erreur fondamentale et grossière, qui révèle leur transphobie, qu’elle soit consciente ou inconsciente.

Les hommes trans ne gagnent aucunement en « privilèges » car un privilège est quelque chose qu’on ne peut pas t’enlever, comme celui d’être blanc.he par exemple. Je préfère employer le terme de « confort », car oui, nous gagnons en confort dans l’espace public, et encore, uniquement si nous avons une expression de genre conforme à la norme et que nous relationnons avec des femmes : mes copains qui ont une expression de genre trop queer ou gender fluid, qui se maquillent et/ou sortent avec des mecs vivent, avec leur transition, de nouvelles violences liées à leur « pd passing ». Et dans mon cas, celui d’un homme trans qui s’habille de façon assez mainstream et relationne généralement avec des femmes ou personnes perçues comme tel, oui je gagne en confort car je risque moins qu’avant de me faire violer ou agresser sexuellement dans la rue la nuit (ce qui n’empêche en rien d’avoir les mêmes peurs qu’avant, du reste, puisque les peurs ne disparaissent pas par magie), ou emmerder quand j’embrasse ma copine dans un bar, mais ce « confort » disparait à la seconde où je suis perçu comme trans. Une fois que c’est le cas, j’aurai potentiellement droit à des questions intrusives et violentes à propos de mon sexe, et je risque autant qu’avant d’être agressé sexuellement, insulté et dénigré (peut-être même encore plus qu’avant d’ailleurs). J’ai pu constater qu’avec ma transition, et malgré ce confort apparent, j’avais perdu ce privilège qu’est le privilège cis, et fait l’expérience la transphobie dans mon quotidien, que je ne connaissais pas jusque-là. Comme l’explique très bien Juliet Drouar (qui a un blog sur Mediapart et dont le livre « sortir de l’hétérosexualité » sortira en septembre aux éditions Binge Audio) plutôt que de parler des « femmes », il est plus juste de parler de « personnes sexisées », à l’instar des personnes racisées, c’est-à-dire des personnes qui subissent le sexisme. Des PD dits « féminins » vont vivre une violence inouïe du fait de ce marqueur féminin, tout comme les femmes cis, les travailleurs.euses du sexe, les personnes non binaires et trans en général. Comme l’explique Drouar, on peut appeler ça selon les cas de la transphobie, de la transmysoginie, de l’homophobie etc pour spécifier la forme de la violence, mais en réalité c’est encore et toujours du sexisme, qui agit sous différentes formes. C’est pourquoi j’invite toutes les féministes à comprendre cela et inclure sans hésitation toutes les personnes sexisées dans leurs luttes, car pour mettre serieusement à mal le patriarcat, nous avons tout intérêt à nous unir plutôt qu’à décider qui est légitime ou pas pour organiser les manifs…

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​Courtesy of Jonathan Tegbeu

Cette série paraît en plein Pride Month - en avais-tu conscience, était-ce un but ?

Je n’avais pas suivi le fait que de la « pride » (événement unique) on était passé au « pride month » comme aux Etats Unis. Tant mieux, avec un peu de chance on passera bientôt à la « pride year » tous les ans haha ! Je n’avais pas calculé que mon docu sortirait donc en pleine « pride month » (pardon j’essaie de m’habituer à ce nouveau terme donc je le répète beaucoup) d’autant que c’est mon diffuseur (Slash/france.tv) qui l’a choisie. Mais si ca peut permettre de célébrer nos identités encore plus fort alors tant mieux.

On n'a pas eu de Pride l'an dernier à cause du Covid, quel impact est-ce que cela – ainsi que le confinement de façon générale— a pu avoir les minorités queer ?

L’année dernière de manière générale a été extrêmement violente pour la communauté queer, dont les membres sont souvent très isolés et précaires à la base. L’isolement décuplé par le covid a eu des conséquences dramatiques et l’année 2020 a comptabilisé 5 suicides de jeunes femmes trans entre 16 et 28 ans, ce qui est énorme, en sachant qu’il y en a sûrement eu d’autres, commis par des personnes trans qui n’étaient pas out et dont l’identité de genre a été tue y compris après leur décès. Avec l’association Acceptess-T, qui est honnêtement une des plus (si ce n’est la plus) efficaces de France dans la lutte contre la transphobie, l’accueil des personnes trans étrangères, la protection des travailleuses du sexe et la lutte contre le Sida, nous avons lancé un fonds d’aide, le FAST (fonds d’action sociale trans) juste avant le premier confinement. C’était un hasard de planning puisque nous travaillions à sa création avec Giovanna Rincon depuis plus d’un an, mais c’est tombé à pic car énormément de femmes trans sans papières travailleuses du sexe se sont retrouvées sans travail et de ce fait sans logement ou possibilité de se nourrir, en quelques jours seulement. Le lancement du fonds a permis de récolter pas mal de sous, les gens ont été vraiment solidaires, y compris en prêtant leur logement quand iels partaient à la campagne etc, et a permis a beaucoup de personnes trans de tenir le coup. Mais nous avons encore d’énormes besoins pour continuer les actions du FAST donc j’espère que les donateurs vont continuer à répondre à l’appel !

Que penses-tu de la Pride et du marketing qui va avec ?

Je conseille la lecture du livre de Léa Lejeune (Feminism Washing) à ce sujet, puisque ce qu’elle y décrit peut s’appliquer complètement aux questions queer. C’est franchement fatiguant de voir que nous devenons « à la mode », c’est-à-dire que des marques s’emparent de nos identités et nos narrations pour avoir l’air cool et vendre toujours plus. Moi je milite pour la visibilité, tout mon travail militant va dans ce sens. Mais quand cette visibilité émerge des concerné.e.s, pas quand une marque de mode fait une pub avec une fausse meuf trans pour vendre plus de jeans. Ce que j’attends des marques, c’est qu’elles embauchent des réalisateur.ices trans, non binaires, intersexes etc quand elles veulent parler de ces personnes. Par ricochet, ces réals embaucheront des personnes queer pour constituer leurs équipes techniques, comme je l’ai fait sur ma saison 2, permettant de lutter contre la discrimination qu’elles subissent sur le marché du travail. De la même façon, les grosses marques ne devraient s’autoriser à parler d’inclusivité et de célébration des identités que si elles embauchent dans leur bureaux, y compris aux postes de pouvoir, des personnes trans, queer, racisées, grosses, handi etc. Mais la plupart du temps ça s’arrête à des crocs ou un sweat avec un rainbow flag, qui vont permettre à des multi-nationales d’être toujours plus riches. Quand les gens me demandent comment soutenir concrètement les personnes trans et queer, je les invite à faire des actions concrètes et matérielles : donner au FAST, embaucher des personnes queer non-blanches dans leur boite ou pousser les responsables à le faire etc. La visibilité n’est rien si elle ne s’accompagne pas d’une redistribution plus équitable des richesses !

Tu laisses parler les concerné.e.s dans ton docu : comment as-tu
défini qui tu montrais et comment ?

J’ai choisi des personnes que je connaissais déjà, pour la plupart, et dont le parcours me semblait particulièrement représentatif ou passionnant. Je n’ai pas cherché à être exhaustif, j’ai assumé d’avoir par exemple plus de personnes transmasculines que transféminines parce que c’est à l’image de ma vie, qui forcément m’a d’abord poussée vers des personnes qui avaient un vécu similaire au mien. Ca a été très difficile de monter ces échanges, car tout était tellement fort et intéressant que j’avais l’impression de me couper un bras dès que je réduisais ! Si Slash m’avait laissé faire, j’aurais rendu 15 épisodes d’une heure chacun… Ils ont déjà été très cools de me laisser faire 12 épisodes de 20mns soit presque 4h, alors qu’au contrat j’étais censé rendre 10 episodes de 10 minutes, soit 1h40 !

Quelle évolution de ton parcours militant est reflétée dans cette nouvelle saison ?

Mon désir de réalisateur avec ce projet est de construire un tryptique en forme de « dézoom »: la saison 1 était beaucoup sur moi et mon entourage très proche, j’étais au cœur du film, puisque transitionner était tellement fort émotionnellement que j’aurais été bien incapable de filmer autre chose, et c’était aussi un dispositif qui me convenait : être l’auteur et de mon propre parcours, filmer l’intime en étant sujet et pas juste objet du « cisgaze ».  La saison 2 arrive une fois que j’ai fini les grandes étapes qui me tenaient à cœur (changer mes papiers, avoir un cispassing, faire ma mastectomie) et qui m’ont apporté beaucoup d’apaisement ; cela m’a permis de montrer d’autres parcours trans, de partager avec mon public ces rencontres magnifiques que j’avais pu faire, nos échanges, tout en racontant la suite de mes aventures.  Je voudrais à présent faire une saison 3 sur un petit groupe de femmes trans militantes de l’ombre, qui font un travail invisible époustouflant avec une portée internationale, et ont une approche des questions de genre et de construction de leur autonomie qui reflète ce que j’ai vu de plus avant gardiste à ce jour ; et pour cette saison, n’être plus que derrière la caméra, parce que je suis assez épanoui et confiant aujourd’hui pour ne plus avoir besoin de raconter ma life à longueur de temps ! Mettre la lumière sur les autres est ce qu’il y a de plus beau et juste à faire pour moi aujourd’hui.

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