Helmut Newton : le gentleman provocateur

Le documentaire « Helmut Newton : l’effronté » donne enfin la parole au sujet principal et hautement fantasmé du photographe de génie : les femmes !

par Patrick Thévenin
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14 Juillet 2021, 1:14pm

Une jeune femme nue, la tête et le buste, entièrement engloutis par un crocodile, Catherine Deneuve sublime en soutien-gorge et fumant une cigarette, Élisabeth Taylor dans une piscine tenant un perroquet à la main, un mannequin à quatre pattes avec une selle de cheval sur le dos, une policière vêtue de son uniforme en haut, le bas du corps nu et le pubis fourni en évidence, Grace Jones hilare ou allongée à poil sur Dolph Lundgren, Nadja Auermann dans un fauteuil roulant… On pourrait citer des centaines d’autres clichés passés à la postérité et réalisés par l’immense Helmut Newton qui aura passé sa vie à dénuder et sublimer les femmes, portraiturer les grands de ce monde, jouer avec le fil tendu de la provocation tout en révolutionnant la photo, imposant son noir et blanc étincelant. Tout en s’amusant comme un enfant, dans un univers - la mode - qui raffole de la richesse, de l’exubérance, du sexe et de l’excès. Ce que confirme Anna Wintour qui a eu beaucoup recours à ses services pour Vogue : « C’est le travail d’Helmut Newton qui nous donnait du courage, si on lui commandait une série de photos on savait qu’on n’aurait pas une jolie fille sur la plage. Il ne faisait pas ça. Engager Helmut Newton, c’était comme demander à Irving Penn ce qu’on appelle une photo choc dans un magazine, une photo qui marque les esprits, qui devienne culte, qui puisse parfois être dérangeante, qui fasse réfléchir. On peut trouver ça courageux, moi je trouvais ça nécessaire. » 

HELMUT NEWTON_002_Helmut at home, Monte Carlo, 1987 (c) Foto Alice Springs, Helmut Newton Estate Courtesy Helmut Newton Foundation.jpg

Un provocateur né

Né en 1920 à Berlin d’un père juif-allemand et d’une mère américaine, Helmut Neustaedter de son vrai nom, est très tôt passionné par la photo et la mode, à un point tel que sa mère redoute qu’il soit homosexuel ! Il achète son premier appareil à douze ans et à seize devient l’assistant de la célèbre photographe Else Simon, connue sous le nom d’Eva, avec qui il va tout apprendre et qu’il ne cessera de citer comme une influence majeure tout au long de sa carrière. A 18 ans, alors qu’Hitler est au pouvoir depuis cinq ans, et devant le durcissement de la haine anti-juifs, il décide de quitter l’Allemagne et se pose un temps à Singapour où il essaie de devenir photoreporter mais sans succès, arrivant toujours trop tard sur le lieu du crime ou du drame. Il s’installe en Australie, s’engage quelques mois dans l’armée puis rencontre l’actrice et photographe June Brunell, connue sous le pseudo Alice Springs, qu’il épouse en 1948 et qui va rester sa compagne toute sa vie mais aussi sa complice et sa meilleure alliée. Revenu à la photographie, il collabore avec le magazine Playboy, alors au top de sa renommée, avant d’être engagé par le Vogue anglais. C’est le début d’une longue carrière dans la mode, qui le lui rend bien, où il installe ses nus sophistiqués, son sens unique des jeux de lumière, ses femmes puissantes et taillées dans le roc, son goût de la posture qui tue, son obsession du détail, son amour de la provocation, ses facéties continuelles et ses déclarations à l’emporte-pièce : « Je suis un voyeur professionnel, je ne m’intéresse aucunement aux gens que je photographie, aux filles et à leur vie privée ou leur personnalité, je m’intéresse à l’enveloppe et à ce que mon appareil et moi voyons. », « Pour moi en photographie, il y a deux gros mots : le premier c’est “art“ et le deuxième “bon goût“ » ou « J’adore la vulgarité. Je suis très attiré par le mauvais goût, c’est bien plus excitant que le prétendu bon goût, qui n’est que la normalisation du regard. Le bon goût est aux antipodes de la mode, de la photo, des femmes et de l’érotisme. La vulgarité, au contraire, c’est la vie, l’amusement, le désir, les relations extrêmes ! »

HELMUT NEWTON L'EFFRONTÉ_Helmut&June©The Helmut Newton Estate _ Maconochie Photography.jpg

Un immense amoureux des femmes

« Helmut Newton, l’effronté », documentaire qui porte merveilleusement bien son nom, est signé du réalisateur et scénariste Gero Von Boehm qui a noué en 1997 une amitié indéfectible avec le photographe et son épouse, ce qui lui a donné un accès privilégié aux archives de la Fondation Helmut Newton située à Berlin dont beaucoup sont inédites. Si son premier film, « Helmut Newton – My Life » sorti en 2002, jouait la carte de la biographie, celui-ci se consacre plutôt à la relation particulière que le photographe entretenait avec ses modèles féminins par le biais d’interviews récentes de stars - comme les mannequins Sylvia Gobbel, Nadja Auermann ou Claudia Schiffer, la diva Grace Jones, les actrices Isabella Rosselini, Charlotte Rampling ou Hanna Schygulla, la chanteuse Marianne Faitfull – qui toutes sont passées devant l’objectif de Newton pour des œuvres qui ont marqué leur époque au fer rouge. Dans ce lot de témoignages qu’il serait trop long de dérouler ici, toutes ces femmes témoignent d’un homme drôle et malicieux, impeccablement professionnel et à l’œil acéré, autant excité par les courriers incendiaires des lecteurs que par les scandales qu’il pouvait provoquer. Comme les poils sous les bras d’Hanna Schygulla qui ont mis la rédaction de Vogue en émoi, les photos de Nadja Auermann avec un cygne empaillé soupçonnées de faire la promotion de la zoophilie, la main d’une femme découpant un poulet avec au poignet des bijoux Bulgari, une photo qui a tellement courroucé la marque de joaillerie qu’elle a menacé de supprimer ses publicités de Vogue ! Toutes dépeignent un homme courtois et respectueux qui aimait dénuder des femmes fortes et puissantes, provoquantes et décidées, fières et dominatrices pour mieux les imposer au monde. Ce qui à une époque où le féminisme faisait ses premiers pas, où poser nue quand on était une femme était un risque pour sa carrière, où la morale catholique était très prégnante et où les hommes avaient tous les pouvoirs, ressemblait à un joli doigt d’honneur adressée à une société diaboliquement conservatrice et patriarcale. Toutes parlent d’un homme, littéralement passionné et fasciné par les femmes, mais jamais scabreux ou harceleur comme l’explique Grace Jones : « Je n’ai jamais vu Helmut comme le coureur de jupons qu’on pourrait penser qu’il est en voyant ses photos, Helmut n’était pas comme ça même si on pouvait penser qu’il était du genre “Viens là ma poule.“. Il avait une imagination extraordinaire et un magnifique esprit créatif. Il était amoureux de la beauté des femmes et ça se voyait. »

HELMUT NEWTON_005_Rue Aubriot, Paris, 1975 (c) Foto Helmut Newton, Helmut Newton Estate Courtesy Helmut Newton Foundation.jpg

Un génie avec ses contradictions

La force du documentaire est de surtout pas éluder ou éviter les questions qui aujourd’hui fâchent comme l’admiration que portait Helmut Newton au travail de l’allemande Leni Riefenstahl qui a participé par ses photos à la propagande nazie du Troisième Reich, lui l’enfant juif vivant à Berlin qui avide d’images n’avait comme modèles que les affiches géantes de Leni qui ornaient la ville. Une contradiction qui résume parfaitement la personnalité de Newton et qu’Isabella Rosselini analyse bien : « Helmut capturait les femmes comme Riefenstahl les hommes. Elles avaient un côté puissant, beau, effrayant mais aussi repoussant. » Ou la question du regard fantasmé que portait Newton sur les femmes, son goût pour les top-models grandes, charpentées, blondes et à la poitrine imposante, ses mises en scène flirtant parfois avec le mauvais goût, l’over-sexualisation de ses photos qui choquait les réacs de l’époque, sans compter ses procès pour misogynie. A l’image de la séquence où invité à l’émission française Apostrophe de Bernard Pivot, le photographe se fait prendre à parti, l’air abasourdi sans vraiment comprendre ce qu’on lui reproche, par l’essayiste et militante américaine Susan Sontag qui lui assène : « En tant que femme, je ressens que vos photos sont très misogynes et pour moi c’est très déplaisant. Il y a beaucoup d’hommes misogynes qui disent qu’ils aiment les femmes, mais ils les montrent dans des images humiliantes. » 

HELMUT NEWTON_003_Newton with Sylvia, Ramatuelle, 1981 (c) Foto Alice Springs, Helmut Newton Estate Courtesy Helmut Newton Foundation.jpg

Des femmes sublimées comme jamais

Certains et certaines pourront déceler dans l’œuvre colossale qu’a laissé Helmut Newton, mort le 23 janvier 2004 dans un accident de voiture à Los Angeles, une certaine forme de male-gaze malaisant et c’est leur droit le plus absolu. Pourtant malgré les retentissements du #metoo, Matthias Harder, le directeur de la Fondation Helmut Newton assure que « Ni Helmut Newton en tant que photographe, ni notre travail au sein de la Fondation n’ont été la cible d’accusations dans ce contexte et nous n’avons pas connu de baisse de la fréquentation. » Dans ce débat éminemment complexe où personne ne convaincra personne, l’important est de replacer l’œuvre de l’artiste dans le contexte de son époque et surtout écouter ce que ses modèles ont à dire comme, par exemple, Charlotte Rampling : « Les photos qu’on a faites à l’hôtel Nord-Pinus, les nus, ce sont les plus belles photos jamais prises de moi. Il y a quelque chose d’une enfant qui ne veut pas vraiment se dévoiler. C’est ce que j’étais à l’époque, j’étais encore dans la vingtaine, j’avais un petit côté rebelle. “Pas trop près, on fait ça à mes conditions. Chacun sa place, tu me photographies mais je pose comme je veux, je suis le modèle“. Ça a toujours été ma manière de faire dans ce milieu, c’est comme ça. C’était le début de quelque chose, il y avait un côté exaltant dans la fabrication de cette image de moi. Je n’y avais jamais réfléchi avant. Aujourd’hui, on ne pense qu’à l’image mais pas à l’époque, on était nature, on naviguait à vue. »

HELMUT NEWTON L'EFFRONTÉ_Charlotte Rampling © The Helmut Newton Estate _ Maconochie Photography.jpg

« Helmut Newton : l’effronté » de Gero von Boehm, en salles le 14 juillet.

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