Manu Key raconte la Mafia K’1 Fry

Dans son autobiographie "Les liens sacrés", Manu Key raconte le parcours du collectif légendaire du rap français, depuis les après-midi à la MJC d’Orly jusqu’à leur dernière tournée.

par Claire Beghin
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11 Janvier 2021, 11:50am

En 2020, le rap est la musique la plus écoutée en France avec, en tête de classement, une majorité d’artistes hexagonaux. Celui-là fait partie de ceux qui sont partis en éclaireurs et ont, dans les années 90, ouvert la voie à des générations de rappeurs, venus raconter la vie des banlieues françaises sur des scènes où ils n’étaient pas encore toujours les bienvenus. La Mafia K’1 Fry en est l’un des collectifs fondateurs, et si les noms de Kery James, 113 ou Rohff l’ont bien souvent porté médiatiquement, son histoire n’aurait pas vu le jour sans Manu Key, celui qui, à l’aube des années 90, s’est improvisé mentor d’un groupe de jeunes orlysiens curieux de passer une tête dans les sphères du hip-hop

Avec son premier groupe Posse Ideal d’abord, formé avec Mista Flo et Lil Jahson, puis renommé Different Teep, où il travaille ses rimes en décortiquant des textes de Renaud. Puis avec Ideal J, dont il fut, dès ses 15 ans, le manager puis le réalisateur, révélant la puissance vocale d’un Kery James âgé d’à peine 13 ans, déjà capable de débiter 74 mesures de textes « aboutis, engagés et pro-black ». Dans la préface des Liens sacrés, ce dernier évoque Manuel Coudray, dit Manu Key, comme un mentor, bien plus apprécié dans la cité orlysienne des Saules que « ces travailleurs sociaux de gauche, à l’allure et au langage faussement décontracté ». Un coach qui lui a tout enseigné de la culture hip-hop, des jeux de scène dont il use encore aujourd’hui et qui a, main dans la main avec DJ Mehdi, étendu les possibilités sonores de ce que pouvait être le rap français à l’époque. 

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C’est ce parcours, indissociable de celui de la Mafia K’1 Fry, donc du 113, de Rohff, d’Ideal J ou d’Intouchable, que Manu Key raconte dans Les liens sacrés. Un récit brut et riche d’informations co-édité par les éditions Faces Cachées le label Hors Cadres fondé par Rocé, qui a contribué au livre. Il nous emmène sur les lieux stratégiques de l’axe Orly-Choisy-Vitry, pilier du rap du Val de Marne. Le récit s’articule autour de la rencontre décisive de Manu Key avec Mehdi, jeune DJ touche à tout qui, en 1992, entend parler d’un collectif de rap et fait des pieds et des mains pour lui proposer des sons. Quelques rencontres ratées (« nous sommes de vrais galériens, nous l’avons planté ») et galères de RER plus tard, c’est depuis la chambre de DJ Mehdi, à Colombes, que Manu Key enregistre ses premiers titres, dans un placard vidé de ses vêtements, avec un micro couvert d’une chaussette et un sampleur fabriqué de toutes pièces. 

Braquer les majors

Une histoire de débrouille qui raconte les premières heures de la culture hip hop à Paris, à l’époque où la boutique Ticaret de Stalingrad servait de point de ralliement aux apprentis rappeurs, qui pouvaient enregistrer des mixes-minutes dans son studio sous-sol. « La rapidité des mixes faits à Ticaret nous a bien dépannés à nos débuts, mais nous en avions marre de faire des allers-retours et surtout de dépenser de l’argent alors que personne ne travaillait. » raconte Manu Key dans son livre. Prochaine étape : improviser un studio avec une table de mixage, un sampleur en kit et un ordinateur Atari, qui sauve la mise à Ideal J avant la première partie d’un concert d’NTM. 

En concert, la Mafia arrive souvent suivie par une équipe de 20, un détail qui fait tiquer le milieu même au sommet de sa carrière. En 2007, pour la tournée de l’album Jusqu’à la mort, dernier opus signé du collectif, plusieurs salles annulent leur date au dernier moment. « Y en a qui avaient encore peur de nous. Ils flippaient de l’effet de groupe, même des années après. Ils voyaient le clip de Pour Ceux et ils se disaient qu’on allait débarquer à 30 avec des chiens. » s’amuse Manu Key. Pour Ceux, monument du rap français dont le clip, signé Kourtrajmé et tourné dans des cités de Choisy, de Vitry, d’Orly et de Joinville-le-Pont, incarne toute la culture banlieusarde de l’époque, est entré dans les annales dès ses premières diffusions. « Karim Thiam [alors directeur marketing du label S.M.AL.L.] a fait fabriquer dix mille cassettes en disant que le clip était censuré. En réalité, il n’avait pas du tout été envoyé à la télé, c’était notre stratégie. » explique Manu Key dans le livre. À la place, ils envoient les bandes à toutes les MJC de France. 

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C’est par ce type d’actions, la Mafia K’1 Fry creuse le sillon d’un rap français politique, qui n’hésite pas à jouer avec son image controversée pour mieux se faire entendre. Comme l’a fait le 113 en 2000, en débarquant sur la scène des très distinguées Victoires de la Musique dans une Peugeot 504 break, clin d’oeil au tube Tonton du bled, et en jouant en prime time son titre Les Princes de la ville, très critique quant aux conditions de vie dans les cités, malgré le désaccord de France 2. Ou comme l’a fait le collectif pour la sortie de Jusqu’à la mort, en plaquant ce qui devait être la première collaboration entre deux majors françaises : Sony, chez qui était signé 113, et EMI, alors maison mère de Rohff. « Ils ont trouvé que les propos qu’on avait sur le titre En Guerre ne passaient pas, alors même que le rap était déjà engagé à l’époque et qu’on avait toujours fait ça. Ils nous ont dit que si on n’enlevait pas le titre, on aurait du mal à sortir l’album. On a décidé de garder nos convictions et de le sortir en indé. » L’album sort finalement chez Menace Records, avec moins de moyens mais un discours resté authentique. 

Essuyer les plâtres

Un pari qui a servi d’exemple aux prochaines générations de rappeurs, aujourd’hui plus armées pour faire leur chemin en dehors du circuit des majors. « Aujourd’hui, on peut faire un disque tout seul en 3 jours. À l’époque il fallait se montrer, produire un maxi, se faire découvrir sur scène… Et il y avait très peu de magazines hip-hop en France pour nous mettre en avant, il fallait grappiller pour s’en sortir. » dit Manu Key, qui évoque aussi ses soirées d’adolescence passées à guetter les chansons de Renaud diffusées sur Nova, pour en recopier les paroles. « Ses textes étaient rentre dedans, avec du vocabulaire, de la vulgarité, je trouvais ça marrant. Je me suis aperçu que c’était un peu comme le rap. »

Mais plus que cette culture débrouillarde et indé, c’est aussi la possibilité de sonorités hybrides, qui mêlent hip-hop, électro et musiques africaines, que la Mafia K’1 Fry a apporté au rap français. Notamment avec l’album du 113 Les princes de la ville, monument du genre, produit par DJ Mehdi et co-réalisé par Manu Key. « Pendant une longue période, la construction de nos morceaux était identifiée à New York : les Native Tongues, Mobb Deep, les BPM longs et sombres, les boucles un peu mélancoliques. Quand le premier album de la FF est arrivé en 98, Mehdi a pris une claque. C’était les sonorités, l’effet de groupe, le mélange des sons… New York, c’était fini, il voulait emmener sa musique ailleurs. C’est là qu’il est arrivé avec des sons comme Les Princes de la ville ou Ouais gros. Y avait plus de calcul, juste cette musique puissante, qui innovait et sur laquelle on pouvait parler de n’importe quoi. » Et les rappeurs d’aujourd’hui l’ont parfaitement intégré. « Leur démarche est constructive, ils savent ce qu’ils veulent et puisent dans toutes les sortes de musiques. Cette ouverture, elle est propre à Mehdi. »

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Les liens sacrés

Peu après le décès du DJ, le 13 avril 2011, Manu Key fait un pas de côté. Après avoir porté la carrière d’Idéal J, six projets solo, deux albums avec Different Teep, quatre sous la bannière Mafia K’1 Fry et des collaborations avec, en vrac, Les Sages Poètes de la rue, Oxmo Puccino (il a notamment contribué à la réalisation de l’album Cactus de Sibérie), L’Skadrille ou Booba, l’homme de l’ombre de la Mafia se consacre au basket, qu’il pratique depuis tout jeune et dont il est aujourd’hui coach. Toujours dans cet esprit fédérateur et bienveillant que lui prête Kery James dans la préface du livre. Il le dit lui-même, il a ça dans le sang. « Gérer des rappeurs ou des sportifs, c’est parallèle. Tu apprends à tirer les gens vers le niveau supérieur, à construire un projet à plusieurs et à emmener ton équipe là où elle a envie d’aller, avec sa propre philosophie. » Celle de la Mafia K’1 Fry colle avec son histoire, celle d’une bande de potes qui ont grandi ensemble et porté dans leur rap les histoires de rage et de solidarité qui les ont formé, avec leur lot de pauvreté, de pertes, d’incarcérations et d’histoires qu’on ne raconte pas. 

Quitte à se fermer quelques portes, juste au cas ou. Comme cette fois où l’équipe a renvoyé un journaliste venu faire un reportage sur la première tournée d’Idéal J. « Un jour quelqu’un lance, comme ça, ‘Ça se peut que ce soit un flic.’ On a tous commencé à se dire qu’il avait une tête de flic et on a demandé au mec de nous donner sa cassette. Le pauvre filmait depuis un mois. » s’amuse Manu Key. « On était dans cette démarche un peu parano, on voulait que personne ne rentre dans notre cercle. Le mec aurait peut-être fait un reportage de ouf, mais on était tellement déterminés à rester entre nous. » 

Des liens tissés là où la France regardait alors peu, et sont passé au statut de mythe. Qui ont, surtout, cristallisé la légende de la Mafia K’1 Fry et son immense héritage. « Ça faisait un peu peur à l’époque, et même encore parfois aujourd’hui. Parce que c’est tellement brut, tellement authentique, tous ces mecs soudés les uns aux autres, avec le monde qu’ils rameutent derrière et qui porte leur discours. C’était comme assister au ralliement d’un peuple entier. »

Les liens sacrés, Manu Key, éditions Faces Cachées - Hors Cadres

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