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guide pour comprendre l'esthétique des années 1980 (en six points)

À quoi ressemblait l'image à l'époque ? Décryptage en six points avec Karolina Ziebinska-Lewandowska, la commissaire de l'expo "Les années 1980, l'insoutenable légèreté" au Centre Pompidou.

par Ingrid Luquet-Gad
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15 Mars 2016, 10:40am

Haut perchée, la créature pleine d'allant qui s'avance vers vous porte beau le body et le pantalon à pinces tailles hautes. Dans un tourbillon de strass, nylon et grigris colorés, elle martèle le sol au rythme des beats New Wave qui s'échappent de son walkman. Sa veste à épaulettes signale la femme d'affaire pressée ; mais un je-ne-sais-quoi dans l'allure échevelée trahit l'insouciance de la bohème. Bienvenue dans la « décennie fric et frime ». Merveilleuses années 1980, pétulantes et arrogantes, sexy et colorées, et en même temps bourrées de contradictions, où les lendemains de fête charrient leur lot de désillusions. Bienvenue dans les années SIDA, Tchernobyl et krach boursier. Cette complexité, les artistes s'en font les séismographes, enregistrant l'air du temps en même temps qu'ils l'informent. En photographie notamment, où la décennie est synonyme de réinvention totale du medium. Démocratisée et enfin acceptée par l'institution comme un art à part entière, elle ose enfin se détacher de la photo documentaire en noir et blanc, au profit d'explorations subjectives du monde alentour. Or si l'on a tous en tête une image d'Épinal de la mode 80s, la photo de la même époque reste plus floue. Qu'est-ce qui distingue une photo de l'époque de "l'insoutenable légèreté" ? C'est à cette question que le Centre Pompidou consacre une expo dans sa galerie photo ce printemps, à travers un accrochage d'une centaine des oeuvres de sa collection. Décryptage en six points avec Karolina Ziebinska-Lewandowska, la commissaire de l'expo.

Hergo, Série Les Mythos, Sabine, 1990, Centre Pompidou, Paris 

1. Ne pas hésiter à s'arranger avec la vérité.

« J'ai choisi de privilégier l'un des aspects les moins mis en lumière de la photo des années 80 : ce qu'on a appelé la photo plasticienne. C'est-à-dire une photo très mise en scène, voire carrément artificielle », précise Karolina Ziebinska-Lewandowska. « A travers ces formes théâtrales, on assiste à une nouvelle évolution de la photo, qui s'affranchit de la conception qui prédominait alors : celle qui voulait voir en elle une empreinte fidèle de la réalité. On passe enfin à la création. » Les artistes se mettent alors à construire des décors de toutes pièces, et à expérimenter avec les possibilités du changement d'échelle. C'est le cas de Patrick Nagatani, formé aux décors de cinéma, qui réalise des maquettes où il incruste des OVNIS rutilants dans le ciel de paysages urbains tout ce qu'il y a de plus normal. Du côté de l'américaine Sandy Skoglund, c'est une autre grande angoisse de l'époque qui prend forme : sa série des « Radioactive Cats » montre des chats verts fluo (réalisés en terre cuite) qui mettent à sac une cuisine grisâtre ressemblant furieusement à l'intérieur d'un bunker refuge en cas de guerre nucléaire.

Nagatani Patrick, Passage of Time - Unidentified Flying Objects ...., 1990, Centre Pompidou, Paris 

2. Ni dieu, ni maître, ni spécificité du medium...

À propos de ces artistes, on parle aussi parfois de « peintres-photographes ». « Difficile, en cette période d'effervescence, de continuer à se définir comme photographe, du moins au sens classique du terme », souligne la commissaire. « Certains vont peindre sur leurs négatifs, d'autres réalisent des sculptures qu'ils photographient ensuite ». Cet esprit frondeur d'hybridation des techniques habite ainsi les images d'Elisabeth Lennar, qui repasse à l'huile ses photos en noir et blanc de buildings new-yorkais. Paradoxalement, c'est ici la couleur qui permet de s'abstraire du sujet et annule la technicité du noir et blanc documentaire.

Elizabeth Lennard, Les gratte-ciel s'écartèlent, vers 1978, Centre Pompidou, Paris 

3. … mais Grace Jones toujours tu idolâtreras.

Alors oui, les modèles s'effondrent, les barrières tombent, mais dans la tourmente, de nouvelles étoiles naissent. Parmi elles, il en est une dont l'éclat éclipse toutes les autres : l'éternelle Grace Jones, inséparable de son astre jumeau et pygmalion Jean-Paul Goude. Illustrateur, publicitaire, photographe, auteur de films, celui-ci fait de la mannequin et chanteuse une icône androgyne et sensuelle. À travers ses séries photos et ses clips publicitaires, c'est un véritable roman qu'il échafaude. On la retrouve tour à tour nue en cage, une coupe de champagne sur la croupe, ou arborant la silhouette typique de la « French Correction » qui accentue épaules, taille et hanches de manière outrancière. Verdict ? Kim K n'a rien, mais alors rien inventé.

4. Le naturel, c'est bien. Les paillettes, c'est mieux.

Or si l'un des petits noms de l'étoile Grace était « Queen of Gay Discos », l'ambiance générale est au mélange des genres. Fortement inspirée de l'insolence outrancière de la nuit, une nouvelle esthétique contamine la société comme une traînée de paillettes : à ce propos, on commence alors à parler de « surréalisme queer ». « Pastiche, maquillage, théâtralité, et androgynie sont les maîtres-mots de l'époque. Il faut d'ailleurs souligner que ce ne sont pas des formes totalement nouvelles, puisqu'au début du siècle, on était par exemple très friand de tableaux-photos, pour lesquels on faisait poser les sujets en costumes dans des poses très étudiées ». Le meilleur exemple reste sans doute la carte de voeux réalisée par David Rochline pour Christian Lacroix, dégoulinante de kitsch et de dorures byzantines ?' un plaisir glucosé certes un peu écoeurant mais terriblement addictif.

5. « Familles, je vous hais ! »

10 ans après mai 68, où en est la société ? Force est de constater que pas grand chose n'a changé. Après des années de croissance économique, la stagnation qui s'amorce à la fin des années 1980 n'a pas encore porté atteinte à la santé ventripotente de la classe moyenne bourgeoise : les ménages nagent en plein rêve Moulinex, et la société patriarcale tient toujours le haut du pavé. En jouant sur la fiction documentaire que permet l'image, des photographes comme Florence Paradeis ou Martin Parr exacerbent les caractéristiques visuelles de l'espace social et de ses postures, jetant un regard faussement objectif sur la vie quotidienne. « Pour ses mises en scènes, la première fait poser ses personnages à la manière d'acteurs, tandis que le second saisit des scènes sur le vif, qui pourtant paraissent souvent bien plus grotesques et improbables », précise la commissaire.

Florence Paradeis, Sans titre - Série 1 : 1988-1989, 1988, Centre Pompidou, Paris 

6. On ne dit pas « selfie », on dit « autoportrait »

La décennie 80 marque aussi l'entrée de la photographe dans la vie de Monsieur Tout-le-monde. Moins onéreuse, la pellicule couleur se démocratise, tandis que le Polaroid fait son apparition. Le genre de l'autoportrait explose. En faisant référence au genre du portrait académique dans l'histoire de l'art ou en détournant les nouvelles possibilités techniques de la photographie, l'autoportrait s'affirme comme l'un des registres les plus inventifs du genre : le lieu où se construisent les identités en même temps que se détricotent les conventions. En témoigne les Polaroids grand format d'Ellen Caray, auxquels elle incruste des motifs psychédéliques. Alors bien sûr, on pense selfie et filtres Insta, et on n'a pas tout à fait tort. Pour Karolina Ziebinska-Lewandowska, « la photographie de ces années-là présente énormément de similarités avec les pratiques des digital natives d'aujourd'hui. Je pense notamment à toutes les réalisations faites à partir d'images trouvées sur le web, et directement faites sur l'ordinateur. C'est un type de photo que l'on voit de plus en plus dans les foires comme Paris Photo. La curatrice et théoricienne Charlotte Cotton donne un bon panorama dans son dernier livre, 'Photography is magic' ». Morale ? Nous sommes tous des ex-fans des eighties.

Ellen Carey, Self-Portrait, 1987, Courtesy of JHB Gallery, New York and M+B, Los Angeles

Credits


Texte : Ingrid Luquet-Gad
Photographie principale : Martin Parr

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