tolérante, confiante et belle, on vous présente la jeunesse queer américaine

Lula Hyers a immortalisé les adolescents en marge de la société hétéronormée américaine. On a passé une journée avec elle et eux dans son studio new-yorkais. Rencontres.

par i-D Staff
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29 Avril 2016, 9:18am

Lula Hyers, la jeune artiste et star d'Instagram de 19 ans, m'a invitée à Chelsea pour observer sa séance shooting de la scène queer new-yorkaise. Mais voilà, je suis en retard de 37 minutes - les travaux de la voie ferrée du weekend, les rues vidées de taxis, tout ça.

J'ai beau espérer, je dois me rendre à l'évidence : je suis, de fait, terriblement en retard. Quand j'arrive, le portier de l'immeuble où se trouve le studio photo m'indique que des gosses - comme ceux qui attendent devant, avec des cheveux longs et emmêlés, le skate sous le bras - n'ont pas arrêté d'aller et venir depuis ce matin. Et une fois les portes noires passées, je me rends compte qu'il a raison. L'endroit est plein à craquer. Il y a à bouffer, à boire, du Kanye West qui grésille hors des enceintes et une myriade d'ados en sweats à capuche.

Les gosses queer prennent plus cher que les hétéros, bien sûr. Mais quand on se penche sur les chiffres, New-York est la ville qui concentre la population gay et le plus queer la plus importante - avec beaucoup plus de gens ouvertement gays que n'importe où aux Etats-Unis, et que dans des grandes villes européennes comme Londres. Les statistiques sous-entendent que New York forme un oreiller duveteux sur lequel tous les queers peuvent venir reposer leurs têtes lasses - et notamment les jeunes. Il y a tellement de services tournés vers les queer et cette communauté kaléidoscopique, diverse et mouvante. Par exemple, la Gay Pride new-yorkaise est l'un des événements culturels majeurs de l'année. Il se développe également un discours de plus en plus fleuri autour de la culture queer en 2016, via des personnalités et des voix comme Rowan Blanchard ou Jazz Jennins, encourageant les jeunes à se définir comme ils l'entendent. En parlant avec les jeunes présents sur le shooting de Lula, ma première question est d'abord de savoir s'ils s'identifient en tant que queer. Puis viennent quelques questions supplémentaires : Quand as-tu fait ton coming out ? Te sens-tu discriminé, en tant que queer vivant à New York ?

Jo, une fille à l'afro parfaitement ronde, m'accueille d'entrée et me fait savoir que Lula est occupée ; qu'elle me parlera un peu plus tard. (Je jette un œil au-dessus du mur qui divise la pièce pour apercevoir la queue-de-cheval de Lula, virevoltant alors qu'elle immortalise deux garçons qui se battent à coup de roses trouvées par terre, puis se prennent dans les bras.) Un garçon et une fille, Ben et Maria, viennent à ma rencontre. Ben jongle avec les pronoms puisqu'il est un gay non-binaire. Maria quant à elle s'identifie comme pansexuelle. Ils ont réalisé qu'ils étaient queer à des âges différents. Lui a rencontré un garçon qu'il a apprécié alors qu'il était en 6ème, en colonie de vacances. Maria est tombée amoureuse d'une amie en quatrième. Leurs parents respectifs n'ont jamais vraiment accepté ce qu'ils sont, même ici à New York. Les parents de Jo, des chrétiens conservateurs jamaïcains, ont tenté de le convaincre de se soigner et s'extirper des démons corrupteurs. Maria admet que sa mère, russo-américaine, est tellement homophobe qu'elle pourrait se marier avec un homme pour "me sécuriser et me faciliter la vie." Les parents de Ben ne sont pas croyants et ils se satisferont de sa sexualité tant qu'elle se pliera aux normes binaires et hétéronormées imposées par la société. "Quand je leur parle de la problématique du genre, ils évitent toujours le débat, genre 'Ah, ces millenials !' - comme si c'était une mode."

Les garçons qui s'écharpaient à coups de roses un peu avant sont maintenant assis sur le sol, en train de manger les jambes croisées. Sebastian et Jonas sont des gays cisgenre qui ont fait leur coming out exactement de la même manière - en CM2, quand tomber amoureux de quelqu'un commence à avoir une signification sociale. "C'est un processus continu. Tu n'arrêtes jamais de faire ton coming out. Ou, il n'y a pas vraiment un moment où tu fais ton coming out parce que c'est très fluide." Et Jonas d'intervenir : "Je savais en CM2 que je préférais les garçons en jeans serrés aux filles, mais il n'y a jamais eu de vrai déclic genre : ça y est, je sais. C'était un processus graduel." La sexualité n'est pas un chapeau que l'on décide de porter un beau matin au levé du lit. C'est un développement naturel qui se construit avec l'âge, que l'on soit queer ou non. "Mais à chaque fois que je rencontre des gens, on présuppose que tout le monde est hétéro, que c'est la norme." Du coup, durant sa vie, il a dû faire son coming out encore, et encore, et encore.

Avec ses yeux mi-clos et ses bonnes joues, Jonas avoue avoir été intimidé et harcelé quand il était petit. Et ce malgré toutes les législations mises en place contre cela dans cet état. "Notre expérience en tant que queer est subjective… Mais, je sais pas, il y a beaucoup d'incompréhension sur la sexualité. Comme si c'était ce qui allait définir le caractère ou les intérêts d'une personne."

Dix minutes plus tard, Ben revient me voir avec des potes pour discuter de The Network, un groupe fier de 999 membres Facebook, qui offre la possibilité à la jeunesse queer new-yorkaise de se rencontrer. "D'abord, c'est inclusif," m'explique Ben. "La manière dont nous sommes décrits par les médias n'a rien à voir avec la réalité. Ils prétendent savoir ce que ça veut dire d'être queer. Le cliché du meilleur copain gay, par exemple… Ils jettent ça et là des stéréotypes ridicules. Etre queer c'est tout sauf être hétéro : gay, lesbienne, transgenre, bisexuel ; et on est tous ensemble dans le même bateau." The Network organise régulièrement des rencontres dans l'appartement de toute personne dont les parents sont heureux d'accueillir une soixantaine d'ados en une soirée. "Mais ça commence à faire beaucoup," admet Ben. "On se cherche un espace."

Ce genre d'organisation est indispensable. La GSA - Gay Student Union, ou Gender Sexuality Alliance - ne suffit pas aux filles comme McKenna, lycéenne bisexuelle aussi mignonne qu'a pu l'être le personnage de Cher (dans Clueless). Elle s'inquiète quant à faire son coming out à l'école, "parce que j'ai l'impression que les gens me jugeraient. Il n'y a pas beaucoup de gens qui l'ont fait. C'est marrant, je connais beaucoup de queer, mais seulement deux d'entre eux le sont de manière ouverte et affichée." L'éducation de ces jeunes ne couvre pas les sexualités queer ou le genre. Ils sont livrés à eux-mêmes pour récolter les informations dont ils ont besoin sur Internet. Quelqu'un d'autre s'immisce dans la conversation : "Heu, j'ai quel âge, 15 ans ? J'ai fait mon coming out à 13 ans et je vous le dis : 'Si vous êtes queer, allez sur Tumblr', parce que perso j'ai toujours pas compris."

Sur la toile ou sous l'objectif de Lula, la jeunesse queer se sent libre d'être ce qu'elle est, de révéler la complexité de son quotidien comme les stéréotypes auxquels elle fait face. "Beaucoup de gens détestent qu'on leur parle de privilège quand ils sont hétéros ou homos donc attirés par un seul et même genre," confie la jeune Avery, une mèche de cheveux bleus enroulée autour des doigts. Elle a toujours du mal à accepter sa bisexualité publiquement. "J'ai peur du regard des autres, et peur qu'on ne me prenne pas au sérieux, qu'on doute de ma sexualité. Pourtant, au fond de moi, je me sens complètement queer et peu acceptée par ces milieux." Souvent, les mecs hétéros la dévisagent ou l'incriminent du fait de son identité sexuelle. Pire, les homosexuels l'accusent de manquer de sincérité, parce qu' "être bisexuel sous-entend qu'on n'est jamais fiable, car toujours prêt à partir pour l'autre sexe."

Aucune des personnes queer n'est privilégiée. Toutes subissent les discriminations les plus humiliantes au quotidien. Bien que je considère que les queer de couleur mènent une bataille plus ardue que les queer blancs. Arahi est copine avec Avery et Ben et fait partie du Network. Elle est elle aussi bisexuelle. "Je déteste me voir en photo. Mais j'ai remarqué que Davon [une lesbienne qui n'est pas certaine d'être bien dans son genre] était la seule et unique asiatique queer à venir aux events gay. " J'ai plein d'amis queer et blancs qui sont acceptés dans leur milieu social et familial mais quand j'en parle à ma mère, qui est japonaise, elle me dit que la bisexualité n'est qu'une phase, un passage. Quand je rentre à Tokyo, je me sens aliénée comme une américaine qui aurait oublié ses racines." Pour Arahi, la société japonaise accepte trop mal la différence et lui préfère la conformité. L'homosexualité est un sujet tabou. "Mes copains au Japon ne m'invitent même plus chez eux maintenant qu'ils savent." Lula prend part à la conversation qui se déroule autour d'elle. Ils s'expriment tous sur ce qu'ils sont : certains sont artistes, d'autres acteurs, producteurs de musique. Ben n'a qu'une hâte, quitter l'école. "Je ne pense qu'à m'amuser en ce moment."

Lula, comme Maria, se définit comme pansexuelle. Quand elle s'est révélée au lycée - un prof encourageait les jeunes qui n'étaient pas hétéros à prendre la parole et s'exprimer. Lulu s'est levée immédiatement de son siège. Elle s'est d'abord définie comme bi, puis "j'ai pensé que ça ne me correspondait pas tout à fait. Ça entendait que je ne prenais en compte que deux genres. Pansexuelle, c'est vraiment moi. Je suis attirée par toutes sortes de gens." À l'image de cet événement qui brise les normes hétéronormées de la société et embrasse toutes les identités. 

Lula a loué le studio pour l'occasion. Elle a demandé à ses modèles d'amener à boire ou manger pour que tous puissent partager une table ensemble. Pour elle, être queer définit une identité à part entière. Un mouvement. "L'hétéronorme, c'est la peste, s'exclame-t-elle. Les gamins queer vivent constamment la violence et la discrimination." 

"C'est hyper touchant que les kids s'acceptent de plus en plus jeunes [d'ailleurs, elle déteste l'expression 'sortir du placard', parce qu'elle implique que quelque chose était à cacher] et se trouvent une communauté pour s'exprimer en toute liberté et confiance. Du coup, le mouvement prend de l'ampleur et devient plus fort et soudé chaque jour." C'est exactement ce qu'elle a voulu retranscrire lors de cette séance photo. 

Même au sein de la Mecque du mouvement queer occidental, New York, les kids luttent à l'adolescence pour se façonner une identité sexuelle dont ils n'ont pas honte : l'homophobie existe encore dans les cours d'école. Lula raconte qu'elle a passé son premier déjeuner en public avec sa première copine dans un état de stress et d'angoisse insoutenable. Elle était inquiète de ce que les gens penseraient s'ils savaient qu'elle était bien queer et non pas hétéro. Elle aurait aimé trouver des gens comme elle, à cet âge, qui l'auraient épaulé et rassuré. Les adolescents ont besoin d'une communauté pour se sentir bien dans leur corps et leur tête. Si notre société reste, à majorité, hétéronormée, binaire, noire ou blanche, être queer implique de se tenir un peu en marge. En quittant le studio photo, j'ai réellement eu l'impression de perdre une partie de l'énergie ressentie sur place, face à tous ces kids pleinement confiants et déterminés. 

"Ce projet, je l'ai fait pour la jeunesse queer." Conclue Lula. "J'espère qu'il pourra aider tous ceux qui n'ont pas encore le courage de s'accepter comme ils sont. "

Pour participer au projet, rendez-vous sur la page Instagram de Lula

Credits


Texte : Kristin Huggins
Photographie : Lula Hyers

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