j'ai crié aline pour qu'ils reviennent

À deux semaines de leur concert, on a discuté avec Romain Guerret, le chanteur d'Aline, pour se rappeler que le groupe est encore bien là et qu'on aura bien mal à notre pop française (et en français) le jour où il en sera autrement.

par Antoine Mbemba
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06 Avril 2016, 12:45pm

Un jour, on m'a offert un vinyle. Sur la couverture on lisait La vie électrique en lettres brillantes. À l'intérieur je lisais "Je t'aime" au stylo Bic. Quoi de plus approprié qu'une galette d'Aline pour déclarer sa flamme ? Quel groupe plus adapté que celui qui depuis des années chante l'amour et le temps qui fuit, la tristesse en riffs enlevés et une mélancolie pop et diffuse. Si le nom vous échappe, sachez-le : Aline est le meilleur groupe de pop française actuel. Et si vous pensez ne pas le connaître, rappelez-vous de ce pote un peu relou-musical-frimeur qui, en 2012, lançait à chaque début d'apéro du jeudi ce tube incontournable qu'est Je bois et puis je danse.

Vous avez aussi pu pénétrer la matrice quand elle s'appelait Young Michelin (ancien nom d'Aline abandonné en 2011 sous la pression d'une société française qui fait des pneus) via l'assaillante justesse de la magnifique Elle m'oubliera. Ou en 2013, quand sort le premier album, Regarde le ciel, monument pop efficace et monochrome qui ancre Aline dans un bestiaire alors un peu vide : ceux qui osent chanter la pop en français. En août dernier, le groupe signé chez Pias passait avec brio le cap maudit du deuxième album (La vie électrique, donc), en s'imposant une variété sonore qui manquait peut-être au premier opus.

Maintenant, la promo est passée, cette interview en est loin. Elle est l'occasion d'évoquer ce qui se trame après le studio et les médias pour un groupe au succès plus modeste que son aura ; ce que chanter en français veut dire et ce que le futur d'Aline nous réserve. Je suis allé demander tout ça à Romain Guerret, chanteur, parolier et génial mélancolique-en-chef d'Aline.

Ça ressemble à quoi les sept mois qui suivent la sortie d'un deuxième album ?
Déjà le temps passe vite et on ne se rend pas bien compte des jours qui passent. On a surtout été en tournée. À part une pause au mois de janvier, on n'a pas arrêté. Une fois passé le studio et la promo, c'est toujours marrant d'aller jouer l'album sur scène et de voir comment les gens l'ont appréhendé. On est en lien direct avec eux et ça fait du bien. On est aussi allé faire quatre concerts en Russie. C'était un sacré trip, un de mes meilleurs voyages : profond, mélancolique. Fou. Donc c'était une période intense et on n'a pas trop eu le temps de se poser de questions.

Vous, comment vous l'avez senti sur scène, cet album ?
Il passe bien mieux que le premier. On a pris une cohérence de groupe, on s'est habitué à la scène. Sur le premier album on n'était pas forcément super à l'aise. Là, c'est beaucoup plus fluide, on arrive à bien le faire sonner et j'ai l'impression qu'on prend beaucoup plus de plaisir à jouer celui-là. C'est aussi moins périlleux pour moi, parce que les chansons sont composées dans ma tonalité. Ce qui n'était pas le cas du premier album.

Tu parles souvent de ta recherche d'une sonorité intemporelle. Avec ça en tête, ça ressemble à quoi un fan d'Aline en concert ?
Notre public est hyper hétéroclite. Il y a des fans très fidèles qui sont là depuis le premier album, et même avant. On avait attiré un auditoire plus grand public et moins spécialiste de la pop quand Je bois et puis je danse était passé sur Virgin. Et le deuxième album a fini de rameuter encore de nouvelles personnes. Là je dirais que ça va de 13 à 60 ans, avec beaucoup de 25, 35 ans. Et quelques incontournables quarantenaires statiques. 

Tu penses que sous l'impulsion de groupes comme vous ou La Femme, les gens recommencent à oser chanter en français ?
Ouais, on l'a vu en promo. On nous demande plus de nous justifier sur le chant en français. Ça s'est normalisé, ça questionne moins le public, c'est moins bizarre. La Femme et nous, on est arrivé assez tôt, et depuis pléthore d'artistes et de groupes se sont mis à chanter en français. Mais l'anglais prévaut encore ; ça marche toujours mieux. Ce mouvement a décoincé plein de gens sans débloquer grand-chose. Il y a toujours une barrière et j'ai peur que ce soit de pire en pire. Depuis toujours, chanter en français fait peur. Physiologiquement, l'oreille des francophones est vachement plus habituée à écouter chanter en anglais, et beaucoup de gens qui démarrent se disent que ça marchera mieux. C'est un calcul stratégique à faire. Mais bon, c'est vrai qu'il y en a qui se sont mis au français. Avec plus ou moins de réussite.

Comment tu fais pour écrire en français, pour trouver cet équilibre entre la richesse de la langue et l'épure des paroles relative au style pop ?
Je ne sais pas. Je ne me suis jamais vraiment posé la question. Intuitivement c'est ce que je voulais faire, chanter dans ma langue et raconter des choses de manière rythmique et fluide. Que ça sonne comme de la pop. En France, dans les années 1960-70, il y a plein de choses qui ont été écrites dans ce sens-là. Ce n'est pas nouveau. On n'est pas obligé de faire de la chanson française, d'écrire de façon ampoulée et hyper classique quand on chante en français. Il y a plein de façon de le faire et plein de groupes l'ont fait. Daho l'a fait, Gamine l'a fait, Les Innocents, Michel Delpech, Christophe et Souchon l'ont fait. Moi, ma façon d'écrire est vraiment intuitive. Je regarde le tempo, les sonorités, le rythme, et il faut que ça serve la mélodie. Les mots sont les esclaves de la musique.

C'est ça la différence entre la chanson française et la pop française ; la place du texte ?
Je pense ouais. Dans la pop, la musique vient avant les textes. Du coup t'es forcé de modeler les mots pour qu'ils entrent dans cette matrice. C'est une intention de départ : est-ce que tu t'assois pour écrire un texte que tu mets en musique après, ou l'inverse ?

Le thème principal des chansons d'Aline c'est l'amour…
Ouais... Il y a beaucoup de chansons sur l'amour, sous toutes ses formes. Des chansons de rupture, etc. Mais j'ai davantage l'impression de tourner autour de la fuite du temps. J'ai l'impression de toujours raconter le même truc. Sur le deuxième album les thèmes sont un peu plus éclatés. On a une chanson sur le diable, une chanson sur l'astrologie... Après, toutes les chansons parlent de moi, d'une certaine manière, et il y a deux-trois lignes rouges qui reviennent souvent. Les relations humaines, le temps qui passe…

Si je te dis qu'Aline puise sa beauté dans la tristesse et la mélancolie, ça te va ?
Oui, c'est complètement ça. Moi je suis comme ça. Je suis quelqu'un de mélancolique. Je suis né mélancolique et je mourrais mélancolique. Je capte une espèce de tristesse omniprésente, diffuse. Quand ça va bien, j'ai toujours peur que ça aille mal et j'aime bien me réfugier dans des atmosphères entre deux eaux. Rien n'est noir ou blanc, je suis toujours dans le gris mais du coup je suis toujours d'humeur égale. Ce n'est pas un truc que tu choisis, tu es comme ça. J'aime bien ce qui émane des choses apparemment tristes. La mélancolie, c'est aussi trouver du bonheur dans la tristesse, y trouver une forme de beauté sans se complaire dans la pleurnicherie. L'apitoiement sur son sort c'est un truc que je déteste. C'est pour ça qu'on a souvent des tempos et des mélodies enlevées, un va-et-vient entre la joie triste et une tristesse joyeuse. C'est un état d'esprit, une façon d'être et d'envisager l'existence.

C'est commun au reste du groupe ou tu es le seul à insuffler ça à votre musique ?
Je pense être le plus mélancolique. Et vu que je fais les textes, les mélodies de chant, je pense que c'est un truc que j'ai insufflé. C'est aussi la charte esthétique que j'ai voulue au départ de ce groupe-là. Lancer Young Michelin, à la base, c'est créer un groupe qui n'existe pas. C'est comme si j'avais écrit un scénario. C'est autant des chansons qu'un disque à propos de quelque chose de fictif, d'un groupe que j'aurais imaginé derrière mon bureau. Il a ensuite fallu incarner tout ça.

Vous dites souvent que vous faites de la musique depuis tellement longtemps que c'est impossible de vous arrêter. Et si ça ne vous plaisait plus ?
On ferait autre chose, mais quoi ? Je ne sais pas. La musique, c'est ce qu'on a toujours voulu faire. On l'a fait. C'est toujours difficile d'arrêter mais c'est aussi dur de continuer. Après, la musique tu peux en faire chez toi le dimanche. Alors est-ce qu'on devient des musiciens du dimanche, ou est-ce qu'il faut continuer ? Je ne sais pas du tout. Il n'y a que l'envie, la motivation et l'inspiration qui te pousse à continuer. Quand tu es motivé et inspiré tu ne te poses pas de question : tu crées ce que t'as à créer et t'es obligé de le sortir. C'est quelque chose de trop fort pour le garder pour toi. Quand tu n'es pas motivé, ça peut traîner, et tu peux te poser plein de questions. Donc voilà, pour le troisième album, je ne sais pas. La suite d'Aline je ne la connais pas, parce que c'est pas évident. 

Aline sera en concert le 19 avril au Café de la Danse

Credits


Texte : Antoine Mbemba
Photographie : Paul Rousteau

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