ce qu'il faut retenir des défilés parisiens (épisode 1)

Vetements, Paco Rabanne, Y/Project ou Courrèges : les premiers jours des défilés parisiens ont été marqués par la puissance et l'arrogance d'une nouvelle garde en très grande forme.

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09 Mars 2016, 6:05pm

Il parait que certains ont été déçus. L'horreur avait mis Paris à sang entre deux fashion week - oui, c'est ainsi que la mode se figure le temps qui passe. Ils s'attendaient à des cris, des larmes, du politique, du sens bordel ! Mais non, le temps passe vite en 2016. Les esprits n'oublient pas l'horreur, ils s'y habituent et apprennent à vivre avec. Personne n'a directement adressé le problème, mais tout le monde a réagi à sa façon. Certains ont préféré se réfugier dans leurs souvenirs, là où tout était plus rose. D'autres ont évoqué d'anciens temps plus sombres. Les plus jeunes et les plus fougueux ont quant à eux redoublé d'efforts et de travail, la rage de faire et de créer greffée au coeur. Comme si tout pouvait s'arrêter, comme ça, d'un coup. Enfin, tout sauf la mode, qui, elle, finit toujours par rester.

1. Chacun fait fait fait ce qu'il lui plait plait plait (Léa Peckre)

"5 heures du mat j'ai des frissons je claque des dents et je monte le son." Léa Peckre a choisi de clôturer son show avec ce tube des années 1980, un souvenir de son enfance, comme elle nous l'avait confié juste après le défilé mais aussi une façon de nous signifier qu'elle s'était mise à faire la fête - et que ça lui avait fait beaucoup de bien. Résultat ? Une collection plus personnelle, plus joyeuse mais surtout plus libre. La mode de Léa a décidément de grands jours (nuits ?) devant elle.  

2. Claude Montana, sors de ce corps (Anthony Vaccarello)

Qui va chez qui et qui fait quoi pourquoi dans quel ordre mais où on vaaaaaa ? La mode en pleine crise existentielle joue aux chaises musicales. Anthony Vaccarello, candidat sérieux et concentré, est encore en lice. Le brouhahah de la rumeur de son arrivée chez Saint Laurent était à son paroxysme lors de son défilé à la Maison de la Radio. À lui de livrer une collection pour nous (se ?) conforter : sa mode est aussi pertinente (un mot gentil pour dire commerciale) qu'elle est scandaleuse et désirable. Un peu comme celle de Slimane finalement. Anthony Vaccarello, encore secoué par les attaques de novembre, a évoqué la France qui le faisait fantasmer: " Tout me déprime tellement en ce moment à Paris, j'ai voulu retrouver mes souvenirs de mon Paris, celui qui me faisait fantasmer depuis la Belgique au début des années 1980. Tous ces diamants, cette joie." Du coup ça brillait, et c'est vrai que ça fait du bien parfois, les paillettes. 

3. Un peu de poésie, bordel! (Jacquemus)

Un défilé aux Tuileries et Anna Wintour en coulisses, Jacquemus, une saison après le prix LVMH, joue désormais dans la cour des grands. Plutôt que d'en faire des tonnes, le créateur de 26 ans a au contraire réaffirmé avec une désarmante sincérité la clarté de sa vision. Son défilé pensé comme un hommage à la mode qui l'a construit (Comme Des Garçons, Céline ou Margiela) était aussi un manifeste limpide de sa vision de la femme et de la mode : douce, déconstruite, clownesque et, surtout, incroyablement candide. Bref, un défilé d'une poésie désarmante. Poésie à l'origine de tous ses succès. Poésie dont le monde a simplement besoin. 

4. Il n'y a pas de mode si elle ne descend pas dans la rue (Koché)

Pour présenter sa première collection, Christelle Kocher s'appropriait le Forum des Halles et faisait défiler son casting explosif face à des badauds aussi médusés qu'amusés. Pour son deuxième défilé, elle s'est immiscée passage du Prado à Paris, entre les salons de coiffure afro et les restaurants turcs de Chateau d'Eau. Loin des clichés de la parisienne - toujours blanche, toujours grande, toujours maigre - Koché déploie une féminité joyeuse et métissée qui s'émancipe avec légèreté des carcans de la mode - et de la féminité en général. 

5. Les reines et les vampires adorent la bière (Y/Project)

Glenn Martens dit à qui veut l'entendre qu'il est schizophrène. Ou caméléon. Le terme varie selon les jours (normal quand on est schizo). Pour son premier défilé femme, quelques jours après sa nomination au prix LVMH, il a déployé une vision aussi absurde que limpide : la sienne. Y/Project ne ressemble à rien d'autre parce que Y/Project ressemble avant tout à son créateur : un belge fou, romantique, autant fasciné par les princesses que par la crasse des contre-cultures. La jeunesse dans toute sa fougue et la vieillesse dans toute sa noblesse : Glenn Martens est bien schizophrène. Tant pis pour lui mais tant mieux pour nous. Parce que c'est beau.

6. Le présent, c'est maintenant (Courrèges)

Le vêtement (chut on ne dit pas produit) est de nouveau au centre des préoccupations. Les temps sont donc au pragmatisme. Triste époque, hurlent sans doute les vieux cons. D'autres, plus malins, plus bienveillants, y voient aussi une opportunité. L'opportunité de renouer avec le réel sans nécessairement se salir les mains. Vendre n'est plus une insulte à la créativité, vendre est le résultat direct de l'approbation du public. Une nouvelle génération de créateurs a donc intégré le réel dans son cahier des charges sans pour autant renier le volet artistique de leur travail. Et Sébastien Meyer et Arnaud Vaillant, chez Courrèges, en font clairement partie. Comme André Courrèges des décennies avant eux, ils ont tout simplement compris l'air du temps, pour mieux le servir. 

7. Sois belle et ouvre-là (Wanda Nylon)

C'est une histoire de femmes. On oublie trop souvent que la mode reste une industrie misogyne et qu'un homme ne créé par pour une femme de la même façon qu'une autre femme. Johanna Senyk, elle aussi nommée au prix LVMH, aime les femmes. Ou les meufs comme elle le dirait sûrement. Celles qui marchent droit, parlent fort, sortent tard. Celles qui portent des grands manteaux et des grandes lunettes. Celles qui se battent. Le défilé Wanda Nylon, rythmé par une bande-son signée Roxymore, était un hommage flamboyant à la féminité. Une féminité encore malmenée en 2016, une féminité qui doit encore lutter. 

8."Ils ont érigé la décadence en mode de vie, mais n'ont jamais été heureux." (Dries Van Noten)

Quoi qu'il fasse, saison après saison, Dries Van Noten parvient à toucher et bouleverser comme personne. Sans doute parce qu'il regarde la mode de loin, du haut de sa scène d'Opéra, à l'abri des coups et des cris. Cette collection, inspirée par l'histoire tragique d'un couple d'excentriques destructeurs de l'entre-deux guerre (la marquise Luisa Casati et le poète Gabriele D'Annunzio) était aussi sublime que décadente. Le passé cristallisé, magnifié - pour toujours mieux transcender le présent. 

9. Gang de filles (Chloé)

Des volants et du cuir. Claire Wright Keller, en rendant hommage à Anne-France Dautheville (elle a traversé l'Europe et le Moyen Orient en moto dans les années 1970) célèbre la femme Chloé avec une aisance déconcertante. Une silhouette contemporaine pour les femmes d'aujourd'hui, aussi bien dans des blouses en soie que dans des boots en cuir. 

10. Vers l'infini et l'au-delà (Paco Rabanne)

Julien Dossena avance sûrement, mais pas si lentement que ça. Lorsque nous l'avions rencontré il y a quelques mois, il nous avait confié avoir vraiment envie de faire les choses dans l'ordre et à son rythme - pour faire les choses bien. Voilà donc six saisons qu'il développe avec beaucoup de goût et d'intelligence sa vision pour Paco Rabanne. Une fois le monument en aluminium calmement contemplé, il s'est attelé à recréer sa femme du futur : accessible, pertinente mais sophistiquée. Il vient d'ouvrir sa première boutique rue Cambon et de signer sa première campagne. Des étapes cruciales exécutées avec un calme parfait et une impressionnante maîtrise : Paco Rabanne réinvente son futur. Et il le fait bien. 

11. May the bridges I burn light the way (Vetements)

C'est comme si le truc allait trop vite, trop fort, trop loin pour que quiconque puisse réellement formuler une pensée claire au sujet de Vetements. Phénomène mondial en à peine trois collections, fer de lance d'une révolution balbutiante, le collectif mené par Demna Gvasalia fait trembler la terre. Bien bien plus que quiconque n'aurait imaginé. Une agressivité toute slave, un cynisme dévastateur, une assimilation brillante des plus grands codes des agitateurs de la mode (coucou Martin) : Vetements est un énorme doigt d'honneur adressé à la mode et au monde. On adore ça. Parce qu'on aime tous se faire maltraiter. 

12. Cat is the new black (Loewe)

Se faire hypnotiser pour arrêter de fumer : problème de riches, mais problème quand même. C'est un enregistrement new age d'une séance d'hypnose qui a ouvert le défilé Loewe. Presque toute l'esthétique développée par Jonathan Anderson pour la maison espagnole pourrait être résumée par cette bande-son. Ou presque. Ah oui, il y avait le chat. La femme Loewe déambule avec ses lunettes de soleil dans sa villa pleine de plantes, elle essaie d'arrêter de fumer (pour la quinzième fois) mais n'y arrive décidément pas. Elle reprend, désespère. Heureusement, son chat est là. 

13. Femme des années 1980… (Isabel Marant)

Isabel Marant a un truc que les autres n'ont pas. Un truc dans la coupe que ceux qui n'ont jamais porté ses pièces ne peuvent pas comprendre. Un truc qui se joue quelque part en bas des hanches. Voilà vingt ans que la créatrice française rhabille les femmes pour mieux les servir et vingt ans que les femmes lui rendent bien. Cette saison, attristée par les attaques qui ont ravagé son Paris, elle a décidé de se plonger dans l'euphorie de ses années 1980. Une célébration de sa jeunesse qui s'est immédiatement imposée comme une célébration de son héritage : rarement ses codes ont été aussi clairement énoncés. Vive Isabel. 

14. Je suis ton père (Yohji Yamamoto)

Yohji Yamamoto a un jour révolutionné la mode. Toujours là, toujours aussi punk à faire ses trucs dans son coin, il observe d'un oeil amusé les remous de l'industrie. On ne sait pas s'il est bienveillant ou condescendant, reste qu'il a tenu à signifier sa paternité. Je suis ton père, avance et tais-toi un peu. Merci Maître Yohji. 

Credits


Texte : Tess Lochanski
Photographie : Mitchell Sams