l'impénétrable étrangeté des rituels japonais

Le photographe français Charles Fréger a passé deux ans à capturer les rituels ruraux japonais. Nous l'avons rencontré pour parler de ses racines paysannes, de mode et de folklore.

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août 12 2016, 10:25am

Le titre de la nouvelle série shootée par Charles Fréger fonctionne comme un néologisme : le photographe l'a sobrement intitulée Yokainoshima, qu'on pourrait traduire par "L'île aux monstres." Accompagné de son assistant, Fréger a sillonné le Japon rural, 5 fois de suite entre 2013 et 2015, dans le but d'immortaliser comme il se doit les costumes traditionnels et rituels du pays du Soleil Levant. Ces tenues solennelles - des jupes à franges aux kimonos les plus éclatants - sont portées lors de cérémonies ritualistes, qu'elles invoquent les esprits pour mieux conjurer leur pouvoir néfaste. Après la sortie de sa dernière série, Wilder Mann (2010-2011), dont les photographies exploraient les mythes qui enserrent les traditions européennes, Charles Fréger a choisi d'étendre son champ de vision aux rituels du monde entier. Il en a immortalisé plus d'un au Japon. 

Fréger s'est évertué à tirer le portrait de nombreuses communautés, dont les traditions folkloriques fascinent. C'est ainsi qu'il se penchait sur les plumes ébouriffées du Mardi Gras Indien, mais aussi sur les détails qu'offrent les uniformes des marins d'Outremer. Son intérêt pour l'élégance et l'audace vestimentaires l'ont également conduit à suivre plusieurs créateurs - notamment Manish Arora dont les collections s'imprègnent de tissus peu usités dans le milieu de la mode actuelle. Nous avons rencontré Charles Fréger pour parler de ses racines rurales, de son intérêt pour le textile et de son refus d'être considéré comme un anthropologue.

Peux-tu nous parler de ton parcours, comment as-tu commencé la photographie ?
Je viens de la campagne, mon père était fermier et j'ai suivi des études agricoles avant d'entrer aux Beaux-Arts de Rouen à l'âge de 20 ans. J'ai commencé par la peinture mais je me suis rapidement orienté vers la photographie pour ensuite m'intéresser aux communautés. Je travaille selon un principe de sérialité. Les séries Wilder Mann et Yakainoshima m'ont permis de renouer avec mes racines rurales.

Les uniformes et costumes traditionnels reviennent de façon récurrente dans ton travail. As-tu pu assister à des rituels en France ? 
Il n'y a jamais eu de rituels dans ma région natale. Je viens du Berry. Cette région ne possède pas de forte tradition cérémonielle mais dans le passé, cette partie de la France était connue pour son artisanat avant qu'il ne disparaisse dans les années 1940 et 1950. Les habitants de la région croient au pouvoir des guérisseurs et plus particulièrement des guérisseuses, qui pratiquent encore dans le Berry. On les appelle des sorcières.

La sorcellerie est un folklore très genré. C'est un élément que l'on retrouve dans la série Yokainoshima mais à l'inverse - la plupart des sujets sont des hommes. Les femmes peuvent-elles prendre part aux rituels ?
C'est un phénomène que l'on observe en Europe et au Japon : la plupart des cérémoniels de ce genre sont réservés aux hommes. Dans l'inconscient collectif, il existe un lien très fort entre masculinité et fertilité agricole. Sur l'île de Sado au Japon ou encore dans le sud de Kagoshima, il existe des rituels durant lesquels les hommes revêtent des costumes présentant d'énormes phallus, censés favoriser la fertilité des sols, pour la culture du riz particulièrement. La plupart des rituels que j'ai pu photographier étaient menés par des hommes.

Les costumes, les parures et les détails vestimentaires tiennent une place privilégiée dans ta photographie. Quel est ton lien avec la photographie de mode ?
J'ai fait un peu de photographie de mode, et même dans ce cas, ma photographie est sculpturale : les mannequins et les vêtements ne font qu'un. Les poses que prennent les mannequins lors de mes shoots mode sont très similaires à celles que l'on retrouve dans les séries Wilder Mann et Yokainoshima. Elles ne ressemblent pas aux poses habituelles de la mode en ce qu'elles évoquent la danse, la célébration, ces choses qui mènent jusqu'à l'extase et la transe.

Quelle est ta relation avec les gens que tu photographies ? Leur demandes-tu de poser d'une certaine manière ?
Il y a toujours un contexte. Il est impossible d'anticiper l'ensemble des paramètres d'une photo. Il faut s'adapter à la situation, au temps, à la réactivité des gens, aux costumes. Il y a aussi des éléments aléatoires qui rentrent en jeu - c'est le cas également pour la photographie de mode. Je ne sais pas si l'on peut appeler ça de l'improvisation mais il faut au moins s'adapter. J'ai établi un protocole photographique précis pour gérer les lumières, le cadre, mes échanges avec les gens face à l'appareil - et tout ça est assez strict. Je reproduis une démarche photographique qui m'est propre. Mon but est toujours de créer de l'harmonie et une connexion entre un sujet et son environnement. Au-delà du simple studio, le choix du lieu est primordial. Les lieux que je photographie sont habités, ont une essence, qu'il s'agisse d'un paysage ou d'un espace clôt.

Ta démarche est-elle anthropologique ? Voire typologique ?
Je me sers de la série dans une démarche artistique seulement. Je pars toujours du principe que mon travail n'est ni anthropologique ni typologique. L'exhaustivité de mon travail et de mes séries repose sur ma conception visuelle de la photographie. Quand il y a groupe de personne, je ne prends pas nécessairement l'ensemble du groupe en photo parce que tout le monde ne correspond pas à ce que je souhaite capturer. Ma démarche n'est pas scientifique et je ne cherche pas à être neutre. Je ne cherche pas non plus à prolonger le contact avec mes sujets. Je ne vois pas le rituel en temps réel. Je le mets en scène. J'intègre mes sujets à ma vision de la photographie. 

La série "Yokainoshima" est présentée aux Rencontres d'Arles à l'Église des Trinitaires à Arles jusqu'au 28 août 2016. 

charlesfreger.com

Credits


Texte : Sarah Moroz
Photographie : Charles Fréger