liberté, égalité, post-modernité : la mode suédoise explose de l'intérieur

Au début du mois de février, Stockholm accueillait sa dixième fashion week – l'occasion de célébrer quelques unes des plus grandes marques suédoises et de laisser s'exprimer une nouvelle génération de créateurs. Un rendez-vous où se sont affrontés...

par Micha Barban Dangerfield
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16 Février 2017, 10:10am

Il y a deux semaines, Stockholm célébrait sa fashion week, un rendez-vous encore dans l'ombre des quatre grandes capitales de la mode - les points cardinaux incontournables que sont Londres, New York, Paris et Milan. Pourtant la Suède aussi joue un rôle crucial dans le futur de la mode depuis le début des années 1990 avec l'avènement d'une vision minimaliste et démocratique et la naissance de marques comme Acne, Filippa K ou encore l'énorme groupe H&M. La Suède prouvait à cette époque que la mode était aussi capable de quitter les podiums pour se retrouver au dos de tous - une maxime plus socialo que modasse au final. Là-bas, la mode, le design, la création ne sont en réalité que les rejetons matérialistes d'une pensée et d'un idéalisme qui les dépassent de loin et qui font de la Suède un pays qui fascine. Ils sont l'expression d'un désir commun à la fois égalitariste et unitaire, d'une société dans laquelle l'individu ne saurait prendre le pas sur le groupe, et où les pôles inverses seraient constamment ramenés à une médiane juste. 

 En Suède, les écarts sociaux, économiques et esthétiques sont bien moindres qu'ailleurs. Il n'y a pas de principe de polarité et les extrêmes sont toujours très mal vus. C'est quelque chose dont s'est imprégnée la création à toutes les échelles.

Cette vision se transmet dans les lignes droites et coupes franches de la mode suédoise, les palettes monochromes et chaudes qu'elle affectionne particulièrement, l'absence d'un dimorphisme flagrant et l'uniformisme général qui y règne en maître. Le créateur allemand Alexander Schaper, qui dirige aujourd'hui la ligne homme de la marque Filippa K, explique : « Pour moi qui suit étranger, le caractère uniformiste du design suédois est tout à fait flagrant. Le but est avant tout de créer des vêtements de qualité accessibles à tous tandis que dans d'autres pays, la mode reste le privilège d'une certaine élite. En Suède, les écarts sociaux, économiques et esthétiques sont bien moindres qu'ailleurs. Il n'y a pas de principe de polarité et les extrêmes sont toujours très mal vus. C'est quelque chose dont s'est imprégnée la création à toutes les échelles. » La mode se fait le rouage d'un système de pensée : elle fait le lien entre le consensus et l'individu tout en projetant le dessein du groupe dans la sphère privée de chacun, au plus près des corps.

House of Dagmar automne/hiver 2017, © Mathias Nordgren

Mais comment parler de la spécificité de la mode suédoise à l'heure d'internet, de l'ouverture des frontières et de l'abolition des particularismes culturels ? Comment peut-elle préserver son exception, sa propension à défendre une vision uniforme de la société et de la création en général ? Le départ d'une marque comme Acne qui défile aujourd'hui à Paris est-il symptomatique d'une certaine inertie ? À Stockholm, lors de la fashion week automne/hiver 2017, l'ancien et le nouveau monde semblaient se disputer le futur de la mode. D'un côté, certaines marques se rangeaient dans le sillon historique d'une mode uniformiste. De l'autre, une nouvelle génération de designer défendait l'établissement d'une nouvelle donne, plus ouverte sur le monde, moins insulaire. « En Suède naît un nouveau désir d'individualité dans la mode. Les gens semblent vouloir s'exprimer un peu plus » note Alexander Schaper. 

Une nouvelle jeunesse s'érige et elle est assoiffée de changement, d'expression, d'ouverture. Il faut absolument la soutenir. L'esprit rebelle de la jeunesse et sa volonté d'aller par-delà les institutions et les conventions créées par ses aînés est plus fort que jamais.

La mode suédoise cette saison saluait le retour au branding, aux logos criards, à la distinction que l'on retrouvait sur les podiums du monde entier. Un geste anodin pour certains, une impiété pour d'autres qui y voient une rupture avec la retenue et la discrétion légionnaires de la mode suédoise. Là-bas, la créativité et la variation passent par l'innovation technique et l'attention portée aux détails. Mais aujourd'hui, la mode est à l'hérésie esthétique et à l'affirmation de soi. Une réflexion que rejoint également Frida Bard, créatrice à la tête de la marque HOPE qui signait son grand retour sur les podiums cette année : « Une nouvelle jeunesse s'érige et elle est assoiffée de changement, d'expression, d'ouverture. Il faut absolument la soutenir. L'esprit rebelle de la jeunesse et sa volonté d'aller par-delà les institutions et les conventions créées par ses aînés est plus fort que jamais, explique-t-elle. J'aimerais trouver un moyen de répondre à ce nouvel élan tout en préservant l'héritage démocratique de notre pays qui s'est toujours ressenti dans la mode. Nous devons nous efforcer à rester inclusifs et ouverts, inspirants pour le monde entier. » Dans un même style, la marque HAAL s'emparait des techniques de la réalité virtuelle pour présenter son show dans lequel des références gothiques, cheerleading et preppy se mêlaient au dos d'un gang tout droit sorti d'une rave. Un gang que l'on aurait pu retrouver à Paris, Kiev ou Londres. 

Hope automne/hiver 2017, © Frank Nordenberg

La situation insulaire et la faible immigration ont longuement assuré la pérennité d'une esthétique un peu figée. Mais les choses changent, l'arrivée et l'intégration exemplaire de réfugiés encouragent un désir de diversité et l'ouverture à d'autres cultures

Le cri d'une jeunesse qui a grandi dans un monde sans frontières résonne à Stockholm. On l'entendait distinctement lors de la présentation SPACE, organisée par le jeune Babak Azarmi qui rassemblait dans un même lieu les nouveaux talents du streetwear suédois. Virgil Abloh y est même venu prêcher devant quelques centaines de cool kids ébahis. « La culture hip-hop et street vit un nouvel essor en Suède. De nouveaux designers tentent d'entrer sur scène et de faire surpasser les limites imposées par les institutions. Nous, notre mantra c'est l'indépendance » expliquait Babak. Au-delà d'une jeunesse globalisée qui imposerait une culture et des références sans frontières, un autre mot revenait sur toutes les lèvres : immigration. La situation insulaire et la faible immigration du pays ont longuement assuré la pérennité d'une esthétique un peu figée. Mais les choses changent, l'arrivée et l'intégration exemplaire de réfugiés encouragent un désir de diversité et l'ouverture à d'autres cultures. « Il y a eu une grande vague d'immigration en Suède dans les années 1970. Nous sommes la troisième génération de cette vague. Il est encore rare ici de voir des gens de couleurs à la télé. Mais les choses commencent à changer et la jeunesse aspire à bien plus de diversité aujourd'hui, que ce soit dans les représentations ou dans les références esthétiques de la mode suédoise. Enfants, nous n'avons pas grandi selon des structures parentales traditionnelles. Les référents nationaux se délient, les frontières s'abolissent, les identités changent » précise Babak. 

Filippa K, lookbook automne/hiver 2017

De son côté, Naomi Itkes, styliste chez HOPE nous confiait en coulisse du défilé : « Le pays regorge de jeunes talents. Cela peut être dû à l'isolement ou au fait que la nuit tombe en début d'après midi ici. Les gens créent beaucoup. Pourtant rien ne change vraiment. Nous avons du mal à quitter nos zones de confort. Moi ça m'excite beaucoup de voir des créateurs imposer de nouvelles références, je pense notamment à mes amis d'Etys dont la curiosité va faire beaucoup de bien à la mode suédoise. » En Suède, la mode lâche le langage modeste qui l'a portée au devant de la scène internationale et se laisse distordre par les nouvelles générations - celles qui rêvent de faire de la Suède un nouvel ailleurs sans renoncer à ses racines égalitaristes. Un élan qui fera encore une fois de la Suède le contre-exemple parfait de l'idée selon laquelle la modernité ne saurait se passer d'un libéralisme outrancier et qui prouve que le monde peut s'ouvrir sans céder à une culture globale. 

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield 
Photo : Anders Haal automne / hiver 2017

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