la pop, c'est juste une histoire de timing

Avec "Vadim, le plaisir sans remords", le journaliste Clément Ghys revient sur le destin englouti du cinéaste qui a créé Bardot et enfanté la pop dans la France pré-68. Il explore les prémisses d'une culture pop qui nous conditionne tous encore, à la...

par Tess Lochanski
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23 Mai 2017, 7:00am

Timing. La traduction est pénible, la formule française, pesante. « L'heure juste » parle anglais et porte en elle toute l'urgence du monde anglo-saxon. Le timing, son sens et ses attentes, rythme et oriente la vie de ceux qui ont le luxe d'avoir le temps de penser au temps. Histoires d'amour, de réussite, d'art, de mode : le timing est la pierre angulaire de notre pop culture et sa version réussie, le « bon timing », le climax de notre société de plaisirs. Dans Vadim, Le Plaisir sans Remords, récemment sorti chez Stock, le journaliste Clément Ghys esquisse une histoire du timing pop, en s'appuyant sur l'itinéraire ondoyant de Vadim, le cinéaste qui a créé Bardot et Fonda et déblayé le terrain à la Nouvelle Vague dans la France pré-68. Avec ses femmes et ses films, sa bande et ses blondes, Vadim a créé un monde à demi-englouti, entre poupées déchues et fétiches flamboyants.

Il y a les Ferrari, les courses poursuites avec Sagan, à Saint Tropez, à Saint Germain. Il y a les jambes de Bardot. Il y a les choucroutes peroxydées et les gros traits d'eye-liner, Deneuve et Paris-Match. Il y a Paris, Rome, New-York et Malibu. Il y a les nuits chez Castel, la rivalité avec Sacha Distel, le procès avec Truffaut, Warren Beatty sur un matelas gonflable en Californie, Jane Fonda, ses pancartes et son papa. Il y a les bandes : la sienne, peuplée de grands loups qui rient fort et s'échangent les filles et puis il y a celles qu'il croise ; celle de Sagan, de Warhol, de Saint Laurent. Il y en a tant. Il y a tout, toute l'histoire de la pop culture qu'il a traversée en prince puis en prince-consort, mais jamais en roi.

Qui se souvient de Vadim aujourd'hui ? Les jeunes s'en foutent, les vieux oublient. Même Clément Ghys, à peine 30 ans, s'en fichait un peu, avant qu'on ne le lui suggère de se pencher sur ce totem oublié. « De Vadim, je ne connaissais presque rien, avoue le journaliste culturel (ancien Libération, désormais en charge des pages culture à M le Magazine du Monde). Je ne me souvenais que de cette photo de son enterrement, avec toutes ses femmes en rang d'oignon, que j'avais vue dans Paris Match, et de mon père, qui ne s'intéresse pas du tout au cinoche, qui disait : 'Lui, il a eu toutes les femmes du monde.'» Ses films n'ont pas marqué l'histoire du cinéma. On se rappelle de leurs titres comme d'un slogan bien foutu (Et Dieu créa la Femme, Barbarella, Les Liaisons Dangereuses 1960) et des corps à tomber qui les traversent (Brigitte Bardot, Anne Stroyberg, Jane Fonda). Le reste, c'est pas grave, ça ne compte plus. « J'ai eu envie de comprendre qui était cet homme qui avait autant marqué son époque, poursuit l'auteur. Tous les foyers français et européens savaient qui c'était. Pour 'Les Liaisons Dangeureuses', il a eu 4,5 millions d'entrées dans un pays de 45 millions d'habitants. Un français sur dix s'est déplacé pour aller voir le film, c'est énorme, j'avais envie de comprendre pourquoi est-ce que cela s'était effiloché. »

Vadim s'est fait « bouffer par le cinéma », écrit Clément Ghys. Pourquoi ? « Parce qu'il voulait juste être au bon endroit, au bon moment, avec les bonnes personnes, explique-t-il à i-D. Et on ne marque pas le temps en étant à l'heure. Il était tellement obsédé par cette idée d'être à l'heure qu'une fois que les mœurs ont été libérés, il est devenu ringard parce qu'il n'a pas vu plus loin que son environnement mondain.» En 1956 sort Et Dieu créa la femme, son premier film : la France est scandalisée, Bardot propulsée, Vadim auréolé. Mais Godard, déjà rabat-joie clairvoyant, écrit dans les Cahiers du Cinéma : « Ainsi, inutile de féliciter Vadim d'être en avance, car il se trouve seulement que si tous les autres sont en retard, lui, en revanche, est à l'heure juste. » Un an plus tard, Vadim signe une tribune dans l'Express « Les jeunes préparent une surprise party ». Inspiré et alors à l'heure il sent, il sait, il prédit le foutoir qui va envahir le monde à la fin des années 1960. C'est son timing,son heure juste, son climax. Toujours ensuite, il sera en retard. 

Ses 22 longs métrages, plus personne ne s'en souvient. Tragiquement son biographe, sans le savoir, se rappelle avec acuité de sa dernière création : une pub Slim Fast réalisée dans les années 1990 avec sa dernière femme, l'héroïne rohmérienne Marie-Christine Barrault. Plus qu'une biographie de Vadim (et l'histoire de toutes les délicieuses distractions qui lui sont accolées), c'est une lettre d'amour à la pop qu'écrit Clément Ghys. Une lettre à ses morts. Du côté des déchus et des oubliés, le récit réveille autant qu'il endort. Sans juger, l'auteur vient nous rappeler à nous tous, complètement défoncés à la pop et à son timing, que là-bas rien jamais ne dure. Sauf les traits d'eye-liner de Bardot. 

Vadim, le plaisir sans remords, Clément Ghys (Stock)

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Texte : Tess Lochanski

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