harry styles existe-t-il vraiment ?

L'ancien membre des One Direction vient de sortir son premier album solo sobrement intitulé, "Harry Styles". L'écrivain Côme Martin-Karl a fait de Harry Styles le héros de son dernier roman, intitulé "Styles". Il revient pour i-D sur le mystère de l...

par Côme Martin-Karl
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15 Mai 2017, 8:30am

Il y a sept ans, le complexe culturo-industriel britannique qui accouche de produits commercialisés à l'échelle planétaire, a fabriqué de toutes pièces un boys band devenu l'un des plus rentables de tous les temps. À l'issue du contrat qui liait les cinq garçons entre eux au sein de One Direction, qui les enjoignait d'enregistrer un album par an et de labourer tous les stades de la terre dans des concerts géants, chacun s'est séparé, certains retournant à leur vie de chav anglais et devenant père à moins de vingt-cinq ans.

Harry Styles depuis le début s'est forgé un personnage à part, flegmatique, s'habillant en dandy coloré, toujours souriant mais à la voix étonnamment grave, lente et désenchantée, lisant ostensiblement Bukowski sur scène quand les autres chantaient leur partie. Il a les yeux verts, des tatouages partout et quatre tétons.

Harry Styles vient de sortir un album, son premier album solo, il l'a appelé Harry Styles, comment l'appeler autrement ? Il est éclectique, il multiplie les références musicales ; il n'y a pas une seule direction comme s'il s'agissait de contredire le nom du groupe qui l'avait propulsé dans une célébrité soudaine. L'album s'ouvre sur un morceau étrange, Meet Me in the Hallway, cotonneux et claudiquant où Harry se demande mélancoliquement s'il y a autre chose à faire que de prendre de la morphine.

Il y a un mois et demi, j'ai publié un roman dont le personnage central est un étudiant en sociologie obsédé par Harry Styles au point d'en faire son mémoire. Cette obsession est partagée par les vingt mille personnes connectées au live Instagram de sa sœur qui retransmettait le concert intimiste de la star à Londres, annoncé le jour même, par surprise, et dont certaines arboraient des pseudos qui montraient qu'elles avaient entièrement fondu leur identité dans la radicale adoration libidinale de Harry : sexual_harry_edits ou dirty_styles.

Cette obsession, qui me traverse aussi, est fondamentalement nourrie par l'irréel : toutes les places de ses concerts s'envolent en une fraction de seconde, il est impossible de l'approcher, c'est une star mondiale qui a peu de vie quotidienne, il ne s'attarde pas à la terrasse d'un café. Ce n'est pas n'importe qui : c'est Harry fucking Styles. Il n'existe pas, il n'est que l'accumulation des téraoctets de photos et de textes qui saturent tumblr, qui l'analysent et le déforment tout à la fois.

Pourtant il y a peu de temps je l'ai vu et il m'a vu. Il m'a parlé. Il a articulé quelques mots à mon endroit. Peut-être qu'aujourd'hui encore conserve-t-il un souvenir, ne serait-ce que très vague, de mon visage. C'était à la fin d'une émission de télévision où on venait de lui présenter mon livre. Au moment où il regagne les coulisses on lui dit que j'en suis l'auteur. Il me sourit, comme il sourit tout le temps, il ouvre grand la bouche et dit « oh ! thank you, thank you », comme un automatisme, comme si je lui avais donné un dessin ou un collier de pâtes, il me serre la main, elle est ferme et il est beau. Un officier de sécurité l'emmène et le fait disparaître aussitôt. Il n'existe pas.

Styles, de Côme Martin-Karl, publié chez JC Lattès.

Credits


Texte : Côme Martin-Karl
Photo : extrait du clip Sign of the Times de Harry Styles

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