la mélancolie pastel des cités balnéaires françaises

À l'ombre des palmiers et du brouhaha de la clinquante côte d'Azur, Shane Lynam a sillonné le Languedoc-Roussillon pour immortaliser les avant-gardistes "Resorts" construits en bord de mer, dont l'architecture fascine autant qu'elle effraie. Rencontre.

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juil. 20 2016, 9:35am

Shane Lynam est originaire d'Irlande. Mais son amour pour la France l'a guidé jusque sur nos côtes françaises. Armé de son appareil photo, il a sillonné le Languedoc-Roussillon, de Perpignan à Montpellier, et s'est épris des cités balnéaires qui le longent. Ces ultimes incarnations des 30 Glorieuses, bordant la mer Méditerranée, ont été bâties dans les années 1960 et fascinent par leur inquiétante étrangeté. Avant-Gardistes pour l'époque, les "resorts" fiers et monumentaux d'hier érigés par la jeune garde architecturale ont aujourd'hui le charme ostentatoire de l'anachronisme. C'est justement ce qui a poussé Shane à les immortaliser. "J'ai tout de suite été fasciné par leur architecture qui détonne dans le paysage et contraste avec le pittoresque des villages alentours", confie le photographe exposé à Circulations, le Festival dédié à la jeune photographie au 104 à Paris. À travers sa série "Fifty High Seasons", Shane Lynam entend porter un regard en marge et bienveillant sur cette région du Sud, finalement peu documentée - un regard nécessaire qui s'émancipe des clichés de vacances sur la côte d'Azur et offre à ceux qui la regardent, une image de la France tout sauf conformiste. Rencontre. 

Comment t'es venue l'idée de sillonner la côte du Languedoc-Roussillon, pour immortaliser ses cités balnéaires ?
J'ai commencé à travailler sur le projet en 2010. Mais j'étais déjà parti là-bas plusieurs fois depuis 2006. Et je m'y rendais souvent car j'habitais Paris donc je prenais souvent le train jusqu'à Perpignan. Mes parents originaires d'Irlande, ont acheté un petit appartement là-bas, à la même époque. Je m'attendais à découvrir un coin reculé, sauvage, pittoresque de la côte française. À la place, je suis tombé sur ces étranges cités balnéaires. J'ai tout de suite été fasciné par leur architecture, très étonnante au premier abord. Je me suis dit qu'il serait intéressant de les photographier, ce que j'ai fait.

Quelle est l'origine et l'histoire de ces cités balnéaires très audacieuses en matière d'architecture ?
J'étais déjà fasciné par ces cités et très vite, j'ai su qu'il en existait plusieurs, le long de la côte. Je me suis documenté sur leur histoire : chaque resort dans chaque village, a été pensé et construit par un architecte différent. Ces constructions faisaient partie d'un même grand projet, initié par Charles de Gaule en 1963 : 'La Mission Racine'. Les buts étaient multiples : favoriser le tourisme dans la région du Languedoc, mais aussi, permettre aux gens issus des classes moyennes, de s'offrir des vacances. Même si la Grande-Motte, par exemple, est aujourd'hui une destination très prisée des classes sociales plus aisées. De mon point de vue et 50 ans plus tard, ce projet est une réussite. Et puis j'y suis très attaché personnellement. Ce ne sont pas des bâtiments à la beauté conventionnelle, mais j'apprécie justement leur audace architecturale comme le fait qu'ils soient de véritables villes dans la ville : toutes les activités s'y déploient.

Tes photographies ne mettent que rarement en scène ceux qui côtoient ces resorts. Du coup, ces lieux paraissent vides, presque désolés. C'était une démarche consciente de ta part ?
Les gens interviennent peu dans mes photos mais ils ne sont pas complètement absents. On en retrouve quelques-uns à travers ma série. Ces resorts sont des lieux de passage : les gens y viennent et s'en vont, ils ne restent pas. J'ai donc pris le parti de les insérer dans mes images, sans qu'ils occupent le premier plan. Je voulais faire ressortir l'étrangeté visuelle et le pouvoir de fascination qu'exercent et génèrent ces cités balnéaires, en hiver, comme en été. Pour des raisons de composition, je crois que j'ai toujours été fasciné par l'architecture dans son ensemble.

On a parfois l'impression de se balader dans un parc d'attraction lorsqu'on se penche sur certaines de tes images. L'onirisme et l'irréel, c'est ce que t'inspire ces resorts ?
À l'origine, ces lieux ont été pensés et construits pour que les gens s'y prélassent, passent du bon temps, s'adonnent à l'oisiveté. Beaucoup de gens trouvent ces bâtiments très moches alors que de mon côté, surtout en tant que photographe, je ne peux que reconnaître leur capacité à émerveiller car ils détonnent dans le paysage. Photographier, c'est toujours faire jouer sa subjectivité. Et j'ai toujours capturé ces cités alors que j'étais moi-même en vacances. D'où cette sensation de légèreté et d'irréalité qu'impliquent certaines de mes images, sans doute. Certaines personnes ont cru que mes photos avaient été prises aux Etats-Unis. À vrai dire, j'étais à Los Angeles il n'y a pas si longtemps et les paysages que j'ai parcourus - notamment dans le désert - m'ont rappelé la côte française que j'ai connue et sillonnée. Dans l'une comme l'autre région, la question du vent a poussé de nombreux architectes à rivaliser d'ingéniosité dans la construction des bâtiments. Et j'aime l'idée du risque en architecture, celle du parti pris esthétique et innovant.

Y'a-t-il un message que tu souhaites transmettre, à travers ton livre et ta série ? 
Dans un premier temps, j'espère offrir à ceux qui verront mes images une vision du Sud de la France qu'on connaît assez peu. Et j'espère participer à la proposition d'un regard différent sur cette région et sur la France en général - un regard bienveillant. Et puis d'un point de vue personnel, je souhaite montrer au monde que je suis attaché à cette région, à ces endroits un peu magiques qui m'évoquent à la fois l'étrange et le familier. En général, la banalité m'inspire et je tente toujours d'en faire ressortir les contrastes invisibles et sous-jacents. 

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photographie : Shane Lynam