« le lieu lgbt n'existe pas » – alexandre gaulmin, commissaire du festival loud&proud

Toujours plus fier, encore plus fort : le festival dédié aux cultures queer commence ce soir. i-D a rencontré l’un de ses commissaires pour évoquer la puissance de l’imaginaire queer et les défis liés à la visibilité des minorités.

par Marion Raynaud Lacroix
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06 Juillet 2017, 11:50am

En 2014, la fachosphère se serre dans les rangs de la Manif Pour Tous pour s'opposer au mariage gay. Emmené par l'inénarrable Frigide Barjot, le groupement prétendument apolitique vient questionner la place des personnes LGBT en s'attaquant à la légitimité de leurs modes de vie. Dans ce contexte réactionnaire, le Loud and Proud s'organise comme une riposte au discours des anti-mariage pour tous : « Notre contre-offensive a été de créer un festival de visibilité et d'empowerment : un espace "safe" dans un lieu validé par la Mairie de Paris » explique Alexandre Gaulmin, commissaire associé du festival. Avec Benoît Rousseau, directeur artistique de la Gaîté Lyrique, Fany Corral, boss du label Kill the dj et Anne Pauly, journaliste, il forme le quatuor à l'origine du long weekend de célébrations militantes qui commence ce soir et dont i-D France est très fier d'être partenaire cette année. Vecteur de représentations inspirantes, de réflexions collectives et d'interactions musicales, le Loud & Proud se fixe un objectif simple : incarner les enjeux liés aux identités LGBT de manière festive et visible.

La première édition du Loud and Proud a eu lieu en 2015. Pourquoi a t-il fallu attendre deux ans avant de retrouver le festival ?

Alexandre Gaulmin : C'est un rythme qui est nécessaire parce que les artistes queer mettent du temps à émerger, ils sont encore peu nombreux à s'être lancés dans des carrières professionnelles. Leur donner deux ans, c'est donc une façon de laisser leur potentiel évoluer.

Quel bilan avez-vous tiré de la première édition ?

Notre premier Loud and Proud, c'était un peu notre marche des fiertés ! On a posé les bases des visibilités LGBT. C'est le festival que j'aurais adoré avoir en étant ado, parce qu'il offre une représentation très positive de l'homosexualité dans l'espace public et culturel. C'était très important que cet espace soit visible et culturellement légitime, pour qu'il valide le mode de vie d'une communauté. Pour cette édition, on a eu envie d'explorer de nouveaux sujets, la non-binarité ou les questions trans par exemple. Au niveau du line-up, il nous semblait important d'aller découvrir d'autres artistes, et de ne pas céder à la tentation de grosses têtes d'affiche qui pouvaient s'offrir à nous grâce au succès de la première édition.

Comment s'y prend-on pour réunir des univers musicaux aussi différents sur un même line-up ?

Je crois que le dénominateur commun de tous ces artistes, c'est une production intellectuelle et artistique basée sur des prises de position politiques, sur des histoires particulières : leurs imaginaires partent de ces vies-là. Chacun part de son univers queer pour en sortir des questions, les aborder et les incarner sur scène. J'ai grandi avec une pop culture où il fallait chercher des références homoérotiques et homosexuelles qui étaient très légères par rapport à ce que ces artistes peuvent véhiculer aujourd'hui. Lorsqu'il est venu pour la première édition, Kiddy Smile était en DJ set et sa musique n'avait pas atteint la maturité d'aujourd'hui. Cette année, il revient pour un live et devient presque la pierre angulaire de notre programmation : il fait le lien avec le voguing, avec ce que c'est qu'être un artiste queer, black et gay. Notre festival a aussi l'envie de mettre en lumière des artistes prometteurs et de s'intéresser à ce qu'ils vont devenir.

Il s'agit d'une approche transversale de la culture LGBT, avec de nombreuses projections et d'ateliers en accès libre. Pourquoi avoir fait le choix de cette pluridisciplinarité ?

On voulait aller plus loin que l'événement musical, parce que tous les artistes programmés ont derrière eux une force et un propos politique. Il fallait construire le festival sur un socle intellectuel et un spectre de prise de parole plus large que celui de l'artiste sur scène. Un festival qui se rassemble autour de valeurs communes, de questions, d'interactions et pas seulement dans le rapport frontal entre un artiste et son public. C'était aussi une façon d'intégrer un tissu associatif et intellectuel à notre démarche. Le clubbing a permis à notre communauté d'être visible, mais il ne peut se passer d'une structure idéologique et intellectuelle.

La Gaîté Lyrique est un établissement culturel de la ville de Paris. Comment appréhendes-tu cette institutionnalisation de la lutte LGBT ?

Pour moi, c'est avant tout une question de visibilité. Pour notre campagne de communication, on a proposé à des queers locaux de poser pour nos affiches. C'était une façon de se saisir des outils de l'institution, de permettre à des gens de se reconnaître et de se dire « je suis validé ». Cette campagne a été arrachée ! C'est bien la preuve que tant que ce type de réaction persiste, il faudra passer par cette stratégie de légitimation institutionnelle.

Comment avez-vous réagi face aux dégradations des affiches ?

C'était très dur, parce que tout notre discours consistant à dire : « viens ici, tu seras dans un espace safe, ouvert, qui te permettra de partager avec les autres » se retrouvait invalidé. On s'est quand même retrouvé avec de la merde sur les affiches ! C'était moins systématique lors de la première édition, peut-être que les gens étaient moins familiers avec le mot queer...

Dédier un festival aux cultures LGBT, c'est une manière d'évènementialiser le clubbing LGBT et d'accepter l'idée qu'il n'a pas de lieu pour exister de manière permanente. Qu'en penses-tu ?

C'est vrai, Le lieu LGBT n'existe pas, même la mémoire est privée d'endroit pour faire exister l'histoire de notre communauté. Des signes sont en train d'émerger, je pense à une expo à la Tate Britain sur les artistes queer avant les années 1970 mais un autre cap a été franchi au niveau des pratiques culturelles et des institutions. En France, le travail n'est pas aussi avancé, c'est pour cette raison que travailler avec les institutions est aussi important. Ces questions-là doivent trouver plus d'écho. Les gestes de la mairie de Paris vont plus facilement vers le tourisme gay, qui privilégie les hommes riches et blancs, mais qui n'aident pas à lutter contre les discriminations vécues par le plus grand nombre. Les démarches pour exister à travers tous les organes de la société sont donc hyper importantes. On ne peut pas vouloir faire de Paris une ville gay friendly et voir en même temps les affiches d'un festival queer se faire arracher chaque jour pendant deux semaines. Il faut travailler sur ce que signifie vivre ensemble.

Pour clôturer le festival, vous organisez une boum sur le parvis de la Gaîté, au cours de laquelle les passants sont invités à rejoindre la fête. Pourquoi était-ce important de terminer sur cette note ?

La « safe place » est utile mais il est indispensable de l'ouvrir, c'est aussi pour cette raison qu'on a choisi la Gaîté Lyrique : on veut dépasser l'entre soi et partager le plus de choses possible. Les queer sont souvent des gens qui n'ont pas les mêmes vies, pas le même pouvoir économique que les autres. Il faut penser à une gamme de tarifs qui permette à tout le monde de profiter du festival : c'est primordial de ne pas s'enfermer dans des billets à 50 balles. On travaille pour rester sur des pratiques tarifaires acceptables mais on a envie d'accueillir le plus grand nombre de gens possible, pour qui le prix ou même le bâtiment pourraient représenter un obstacle.

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