cette année, le festival d'hyères entre en résistance

Plus engagés que jamais, les jurys de cette trente-deuxième édition du festival de mode et de photographie ont fait le choix de récompenser les photographes, créateurs de mode et d'accessoires qui oeuvrent à un futur plus beau, plus ouvert et politique.

par VICE Staff
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30 Avril 2017, 5:25pm

Comme chaque année, le Festival international de mode et de photographie d'Hyères a choisi de faire confiance à la jeunesse en lui donnant les raisons de croire en sa force, sa créativité mais aussi et surtout, sa capacité à renverser les règles et déjouer les codes - qu'ils soient sociaux, politiques ou moraux. Après trois jours de festivités sur les hauteurs de la villa Noailles, les jurys des concours mode, photographie et accessoires, respectivement présidés par Bertrand Guyon, directeur du style chez Schiaparelli, Tim Walker, photographe de mode britannique et Pierre Hardy, créateur, se sont réunis pour sacrer les lauréats de cette trente-deuxième édition. 

Photographie Daragh Soden

En photographie, le jury qui comptait parmi ses membres la mannequin Eddie Campbell, le créateur Charles Jeffrey et le directeur artistique Jerry Stafford a décerné le grand Prix au photographe irlandais Daragh Soden. Sa série Young Dubliners, portant sur la jeunesse de son pays natal, n'a pas manqué d'interpeler le jury à majorité anglo-saxonne. À la lumière du Brexit, ce travail entre fiction et documentaire laissait transparaître les difficultés socio-économiques auxquelles toute une génération est confrontée, et célébrait le courage et l'irrévérence de la jeunesse. Un choix courageux et un sujet engagé, en phase avec son temps. 
Roos Quakernaat, jeune photographe néerlandaise qui s'est attelée à travers sa série A Propper Dish, à détourner les codes de la photo de mode, a remporté pour sa part le prix nature morte. La marque Elie Saab, mécène de cette édition, a récompensé le travail de la photographe française Nolwenn Brod et sa série Ritournelle, alternant natures mortes et portraits en noir et blanc. Le Prix American Vintage, instauré cette année, a quant à lui été décerné à Luis Alberto Rodrigues, danseur de formation originaire des Etats-Unis qui présentait Patina, une série tout en mouvements, animée par la dissolution des corps. Il repart également avec le prix du public. 

Marina Chedel, photographie : Charles Nègre

Cette année, le festival inaugurait un nouveau prix et choisissait de récompenser le talent des jeunes créateurs d'accessoires, présidé par le créateur Pierre Hardy. C'est Marina Chedel, créatrice originaire de Suisse qui présentait sa collection de chaussures, qui remporte le grand prix du jury d'accessoires de mode Swarovski. Elle repartira avec une dotation de cristaux offerts par la maison de joaillerie. Le public a de son côté été séduit par les créations de Wendy Andreu, originaire de France. 

Vanessa Schindler, photographie Jerermie Leconte

En mode, Vanessa Schindler, diplômée de la HEAD (Haute Ecole d'Art et de Design) (dont la direction du pôle Design Mode est confiée à Léa Peckre, lauréate du concours en 2011), a séduit le jury composé de Camille Bidault-Waddington, Sophie Fontanel ou Laure Hériard-Dubreuil. La créatrice suisse, lauréate du grand Prix Première Vision, présentait une collection placée sous le signe de la révolution graphique et technique. Fruit de deux années de recherches minutieuses, chacune de ses pièces était cousue à l'aide d'une matière innovante, peu usitée par les créateurs : l'uréthane, un polymère qui lui a permis d'appréhender les finitions du vêtement différemment au détour de silhouettes féériques et cinétiques. Une mode atemporelle mais résolument tournée vers l'avenir. Elle a également conquis le coeur du public qui lui décerne son prix.
Chloé a récompensé le talent de la créatrice allemande Gesine Försterling qui présentait sa collection intitulée « Work?! ». Surprise : une Mention Spéciale du jury a été attribuée à la créatrice finlandaise Maria Korkeila qui se voit récompensée d'une dotation de 10000 euros offerte par la maison Schiaparelli. 

Tim Walker

Des choix forts, à l'image du discours solennel et engagé du président du festival Jean-Pierre Blanc, qui n'a pas hésité à rappeler le rôle essentiel de la création comme rempart contre l'obscurantisme et le replis sur soi, ni à mettre en garde son public contre la menace du Front National - menace d'autant plus palpable en ce week-end d'entre-deux tours d'élections. Mais surtout, Jean-Pierre Blanc a invoqué la nécessité de la liberté de création, mots d'ordres inconditionnels de cette édition placée sous le signe du rêve, de la fantaisie et de l'onirisme : « C'est un choix de direction artistique fort. Je voulais en finir avec cette tendance hyper-réaliste, minimaliste et froide, a-t-il confié, avant de poursuivre : À travers cette édition, j'ai au contraire souhaité apporter du rêve, de la beauté, du plaisir au public. Le rôle du festival d'Hyères est de faire des propositions. J'ai eu à cœur qu'elles soient optimistes et tournées vers l'avenir. » Le drapeau rose hissé au sommet de la villa Noailles pour l'occasion ou les décors du défilé, imaginés par la créatrice et ancienne candidate du festival, Xenia Laffely, rendaient un fier hommage au shockingpink révolutionnaire de la marque Schiaparelli. Le choix d'une rétrospective consacrée au poète, cinéaste et écrivain du siècle dernier Jean Cocteau ou la programmation musicale du festival, confiée à Radio Nova cette année et rythmée par les concerts d'Agar Agar ou Ala.ni, témoignaient d'une même envie : celle d'offrir à la jeunesse des modèles et des raisons de rêver encore.

Au coeur de la villa Noailles, les photos de mode les plus audacieuses de Tim Walker, réunies dans une exposition, portaient en elles cet irrépressible besoin de magnifier, détourner et réinventer le monde que nous arpentons. Pour i-D, dont il a signé les pages du dernier numéro The Creativity Issue, le photographe anglais expliquait à quel point : « Les tumultes politiques poussent à la créativité. » La jeune garde sacrée par le festival d'Hyères lui a donné raison. Rêveurs mais pas naïfs : les créateurs et photographes récompensés cette année ont prouvé à leur génération et leurs aînés qu'ils souhaitaient un futur plus beau, plus doux et plus joyeux. Et qu'ils étaient prêts à se battre pour lui donner forme. 

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