Fishbach porte un top, un pantalon et une ceinture Jacquemus

femmes des années 2020

La pop française a rarement été aussi féconde. Sans jamais singer les années 1980, Fishbach, Calypso Valois ou Mathilde Fernandez perpétuent une tradition pop très française.

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avr. 26 2017, 8:35am

Fishbach porte un top, un pantalon et une ceinture Jacquemus

Mathilde Fernandez porte une robe Pucci, une ceinture Lemaire, des collants Falke et des boucles d'oreilles Loewe

Calypso Valois porte une robe et des boucles d'oreilles Saint Laurent par Anthony Vaccarello

Elles squatteront quasiment toutes les festivals de l'été. Elles sont ce que les journaux aiment titrer « la nouvelle génération de la chanson française ». Elles appartiennent à la même époque et connaissent chacune l'excitante reconnaissance du public. Fishbach, yeux de chat sauvage, ombre fantomatique, Calypso Valois, frange d'or et moue blasée, Mathilde Fernandez, automate haut perché, défendent toutes l'idée de faire une musique audacieuse et personnelle.

Repérée aux Transmusicales en 2015, Flora Fishbach a sorti son premier album cette année, un concentré de synth pop sous vocalise grave et mélodie angoissante. Calypso Valois, quant à elle, peut se targuer d'avoir fait du cinéma, chanté avec Etienne Daho, meilleur ami de ses parents, les chanteurs Elli Meideros et Jacno, avant de produire son premier album qui sortira à l'automne. La plus confidentielle, Mathilde Fernandez est connue pour ses performances artistiques, qui mêlent absurde et lyrisme.

Toutes trois sont catégoriques face à cette question, légitime s'il en est : comment crée-t-on une musique originale en 2017? « Je n'ai jamais cherché à singer quoi que ce soit; vieux matos, idées nouvelles. Comme disait un mec de chez moi "Il faut être absolument moderne" », balance Fishbach. « Tant de belles choses ont déjà été faites, je ne vois pas l'intérêt dtre une pâle imitation, commente Calypso Valois. Il est vrai que le nombre d'instruments existants n'est pas illimité, cela va rappeler plutôt telle ou telle époque, selon ce qu'on utilise. Mais il faut essayer de proposer quelque chose de nouveau, être moderne en somme. »« Je pense être dans une attitude post-moderne vis-à-vis de la création, beaucoup de choses ont déjà été faites, d'autres sont à venir et je suis la somme de ceux qui m'ont inspirée ainsi que de tout ce que j'ai pu voir et entendre tout au long de mon existence », explique Mathilde Fernandez. Oui, mais voilà, malgré leur discours, on est face à une évidence. Leur attitude rappelle une époque, leurs voix des figures…Celles de la pop française des années 1980.

Née des cendres du punk, en pleine new wave anglaise, cette pop est l'un des objets musicaux les plus français qui soit. Jamais aucune contrée n'a offert d'équivalent. Et c'est en partie pour ça qu'elle fascine encore aujourd'hui. Des karaoké aux fêtes de famille, en passant par les after-shows de défilés, on ne cesse depuis trente ans de croiser Daniel Darc, Etienne Daho, les Rita Mitsouko…C'est à peine s'ils ont osé être ringards un instant. Et en refusant de mourir, ils inspirent chaque décennie une génération d'artistes qui clament plus ou moins leur filiation.

Si les 3 filles rechignent à trouver un lien entre leur musique et cette pop eighties, c'est que la ressemblance se trouve bien au-delà des apparences. Par leur attitude, leur fausse naïveté, la poésie de leurs textes désabusés, la légèreté de leurs mélodies, elles sont les enfants d'un petit milieu, dont les frontières se situaient entre Paris et Rennes, qui a posé les bases de la pop hexagonale et concentré d'une manière inouïe la quintessence de l'attitude artistique française: indisciplinée mais romantique, candide mais cérébrale, insouciante mais lucide…Une pluie d'antagonismes qui résonne parfaitement aujourd'hui, dans une société en crise identitaire perdue entre philosophie punk et gloire du consumérisme.

Après le faste bling des Yé-Yé, les carrières de drama-queen, les histoires d'amour qui finissent mal, les suicides spectaculaires, les tentatives de reconversion disco, la France entre dans une période d'austérité. En 1981, François Mitterand arrive au pouvoir, interdit l'échange de devises étrangères, limite la sortie de territoire et lutte contre les premières vagues de chômage. Le Sida et la drogue font leurs premiers ravages. On aime alors raconter des histoires d'amour légères sur fond d'attitude désabusée. « Main dans la main, on se promène. Les gens se moquent, car ça les gêne. C'est évident que toi tu m'aimes. Tous ces gens, moi je m'en fous », chante Elli à Jacno. Comme aujourd'hui, les filles, frondeuses, avaient admis que le prince charmant n'existait pas, mais assumaient d'en avoir tout de même envie. «Eh toi dis-moi que tu m'aimes. Même si c'est un mensonge et qu'on n'a pas une chance. La vie est si triste, dis-moi que tu m'aimes. Tous les jours sont les mêmes, j'ai besoin de romance », se désespère Lio en 1980. Une attitude en totale adéquation avec ce que traverse notre génération, à l'heure des applis de rencontres et des réseaux sociaux. Fini les bimbos nineties, qui imposaient leur féminisme sous des mini-jupes, place à nouveau aux filles sans afféteries, qui assument leur fragilité et rêvent simplement d'égalité.« Je ne resterai pas seule à regarder les fleurs. Tout au long du printemps. Si je demeure à ta merci. Il n'y a pas l'ombre d'un souci »raconte, sombre, Fishbach.

Quand on évoque son passage dans un duo punk, avant sa carrière pop en solo, la chanteuse originaire de Charleville-Mézières explique: «Je crois qu'un groupe commence par la folie d'une rencontre, l'envie d'aller à deux, à fond, tout droit, brutal parce qu'on est bruts, des enfants. Et ensuite on a d'autres choses à dire, et la fougue laisse place aux mots, à la mélodieMais il reste du synthpunk en moi. On n'oublie jamais ses premières amours. » Elles aussi secouées par le punk, Elli Meideros, Catherine Ringer, Muriel Moreno se sont lentement dirigées vers une pop plus consensuelle. Comprenant que leurs parents avaient été trop idéalistes pour refaire le monde, elles ont commencé à accepter les règles du jeu du capitalisme.

Leur passé punk resurgissait sur scène, quand elles se paraîent d'épaulettes indécentes, de couleurs psychédéliques, et de coques rockabilly. En arborant des looks androgynes, elles s'amusaient à repousser les limites établies par la bien-pensance gaulliste. Une attitude post-genre qui préfigurait les débats actuels et qui évoque la démarche de Calypso Valois. « Par moment, on ne comprend pas ce qui se passe autour de nous et la vie nous paraît être une belle salope, c'est un sentiment qui n'est pas spécifiquement masculin ou féminin. Je trouve ça intéressant, en tant qu'artiste, de véhiculer des sensations, des émotions, qui transcendent le fait dtre un homme ou une femme. Quand je compose ou jcris, je ne suis pas dans une réalité corporelle. Et les possibilités sont infinies. »

Aujourd'hui, comme en 1984, on danse sur des sons synthétiques pour dépasser les limites. A cette époque, la techno n'avait pas vu encore le jour, mais on découvrait les synthés et les boîtes à rythmes qui permettaient de créer des boucles vertigineuses. Mathilda Fernandez a poussé, elle, l'expérimentation plus loin en insérant des beats techno dans ses mélodies. Sorte de Marcia aux lèvres rutilantes, elle a crée un double totalement perché. «Là où je pourrais me retrouver dans les 80's, c'est possiblement dans le côté totalement assumé de l'écriture et du français, dans le story-telling…»

Jamais aucune année n'aura tant ressemblé aux eighties. 2017 est un épais brouillard dans lequel les golden boys dirigent désormais le monde et qui fait inévitablement naître des envies de légèreté naïve. Calyspo Valois, Mathilde Fernandez et Fishbach ont fait ce choix-là. Parfois, il ne faut pas voir pour mieux avancer.

Mathilde Fernandez porte une veste Balmain et des boucles d'oreilles Loewe

Credits


Texte : Marie-Lou Morin
Photographie : Jehane Mahmoud
Stylisme : Xenia May Settel
Assistante stylisme : Ewa Kluczenko
Coiffure : Chiao Chenet
Make-up : Aya Fujita
Production : Mayli Grouchka