icône lesbienne et radicale : monique wittig a beaucoup de choses à nous apprendre

Pionnière de la pensée queer, Monique Wittig reste pourtant méconnue du grand public. Alors que le festival Loud & Proud proposait le mois dernier de la redécouvrir, on a retenu 7 choses de la vie de cette écrivaine révolutionnaire.

par Matthieu Foucher
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05 Juillet 2019, 10:30am

Que reste-t-il de Monique Wittig ? Romancière reconnue, militante et théoricienne lesbienne et féministe, on se souvient encore trop peu de cette visionnaire, qui a pourtant posé les bases de la pensée queer. À travers ses écrits, Monique Wittig a invité à repenser la norme - l'hétérosexualité - depuis sa marge, le point de vue d'une femme lesbienne. Plus encore que son oeuvre, sa vie reste particulièrement méconnue. Et pourtant : comment la dissocier de sa pensée et de ses prises de position radicales, dont la plus célèbre est sans doute l'affirmation « Les lesbiennes ne sont pas des femmes » ? Pour le savoir, i-D a interrogé la chercheuse Ilana Eloit qui consacrait le mois dernier une conférence à Monique Wittig lors du festival Loud & Proud et la productrice Clémence Allezard qui dédiait récemment une émission à la vie et à l’oeuvre de Monique Wittig. Nous en avons retenu 7 leçons.

1. « Un homme sur deux est une femme »

Le matin du 26 août 1970, une petite dizaine de militantes s’approche de la tombe du Soldat inconnu, située sous l’Arc de Triomphe, afin de déposer une gerbe à la femme de ce dernier. Parmi elles, la journaliste Cathy Bernheim, la sociologue Christine Delphy et bien sûr Monique Wittig, qui brandit une banderole « Un homme sur deux est une femme ». « On raconte que Wittig serait allée acheter la gerbe de fleur avec Christine Delphy » explique Ilana Eloit. Rapidement, les militantes sont d’ailleurs embarquées par la police. Largement couverte par les médias, l’action est considérée comme l’acte fondateur du MLF, le Mouvement de Libération des Femmes.

2. Le féminisme ne prémunit pas de l'homophobie

Le 10 mars 1971, un groupe de militantes et de militants interrompt une émission de radio animée par Ménie Grégoire ayant pour thème « l’homosexualité, ce douloureux problème ». Parmi eux, Monique Wittig qui, à l’époque, croit beaucoup à l’action directe, rappelle Clémence Allezard. Cette action participe à la médiatisation du tout jeune FHAR, Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, qui marquera la légende. En avril, suite à une remarque lesbophobe tenue lors d’une réunion féministe et à l’afflux de nombreux hommes au FHAR, Wittig aurait également créé « un groupe non-mixte de lesbiennes qui deviendra les Gouines Rouges » affirme Ilana Eloit – un autre mouvement radical et historique.

3. Elle se faisait parfois appeler Théo

Lorsqu’elle se présentait dans les groupes militants, Monique Wittig avait parfois l’habitude de se faire appeler « Théo », tout d’abord pour rester anonyme : « Elle ne voulait pas qu’on l’aborde comme l’écrivain Monique Wittig, à l’époque les féministes étaient contre la personnification » rappelle Ilana Eloit. Le choix de ce prénom - qui signifie Dieu - serait à prendre au second degré, selon la jeune chercheuse, qui précise : « Wittig était très ironique. C’était peut-être aussi une manière de lesbianiser Dieu ».

4. Elle a imaginé un monde pour les femmes

En 75, l’écrivaine s’installe quelques temps en Grèce sur l’île de Santorin pour écrire avec son amante, la comédienne et réalisatrice américaine Sande Zeig, Le brouillon pour un dictionnaire des amantes. « Tout le projet de Wittig c’est de reprendre les canons et les subvertir, se les réapproprier, dire que depuis sa perspective, on peut réécrire toute l’histoire du monde » explique Clémence Allezard. De façon ludique, Wittig réinvente la langue et imagine un monde « indépendant du regard masculin » complète Ilana Eloit : « L’idée est de redéfinir tous les codes culturels historiques linguistiques d’un point de vue lesbien et de créer une utopie, développer des imaginaires politiques ».

5. Elle aurait voulu fonder une île 100% lesbienne

A la même époque, Wittig aurait possiblement avoir voulu acheter une île – bien que cet épisode ne soit pas très documenté : « Pour écrire Le brouillon pour un dictionnaire des amantes, Wittig et Zeig voulaient trouver un coin tranquille » rappelle Clémence Allezard. Pour elles, « se trouver “une île” c’était aussi reléguer le patriarcat dans la bibliothèque “fragments du passé”, comme me l’a raconté Sande Zeig » poursuit Clémence Allezard : « C’était fonder une utopie lesbienne concrète, où le patriarcat est un lointain souvenir »

6. « Les lesbiennes ne sont pas des femmes »

« Les lesbiennes ne sont pas des femmes » : c’est sur ces mots que Monique Wittig a conclu sa conférence « The straight mind » aux Etats Unis en 1978. « La légende veut que ça crée tout de suite un cataclysme » raconte Clémence Allezard, « ce qui est sûr, c’est qu’en France, penser cette différence est inimaginable ». Et pour cause : présentant l’hétérosexualité et la différence des sexes comme un régime politique, Wittig y expliquait que les lesbiennes, dans le système hétéropatriarcal, ne sont pas des femmes « parce qu’elles échappent, d’une certaine manière, à l’oppression au moins privée des hommes sur les femmes » poursuit la productrice. Lors de sa traduction en France, le texte, très critiqué par Christine Delphy, provoquera de profonds remous, et même une scission au sein de la revue Questions féministes.

7. Elle était genderfluid avant que le mot n'existe

En plus de son look « très androgyne », Monique Wittig aurait aussi rêvé d’une forme « d’androgynat universel », selon Clémence Allezard : « La pensée de Wittig vise l’universel tout le temps et pour elle, l’androgynat – c’est à dire une abolition des catégories de sexe – est un état souhaitable pour tout le monde ». Il lui arrivait par ailleurs de se genrer au masculin dans certains de ses écrits précise la documentariste, comme dans Virgile, non, paru en 1985, où la théoricienne se nomme « le petit Wittig ». Visionnaire jusqu’au bout.

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