ultra-technologique ou nature-peinture ? à paris, la mode masculine se cherche un futur

Vous êtes plutôt lunettes 3D ou permaculture ?

Cette saison, la mode masculine se déploie autour d'un axe opposant deux modes de vie très distincts. Le premier, tout droit projeté vers le futur, privilégie les détails techniques, des vêtements augmentés, adaptés au fantasme et à l'incertitude du siècle prochain (si tant est qu'il y en est un). À l'opposé, d'autres maisons, majoritairement portées par une nouvelle génération de créateurs, prônent un retour à la nature et aux choses simples, en suivant les préceptes d'une philosophie rousseauiste dans laquelle le progrès se mesure davantage au ré-alignement des hommes et de leur environnement terrestre qu'aux innovations technologiques. Compte tenu de l'urgence et de la gravité de la crise (humaine, écologique et politique) que nous traversons tous, nous opterons sans hésiter pour la seconde proposition : cultiver son jardin et vivre les pieds dans l'herbe – que demande le peuple ? Et bien ça, justement.

Y/PROJECT, l'oiseau rebelle

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Il fallait être à l’affût pour repérer le petit indice diabolique qui s’était planqué quelque part dans l’Église Protestante Réformée de l’Oratoire du Louvre où Glenn Martens présentait sa nouvelle collection homme pour Y / PROJECT. Nichée sous le pied d’un vieux banc en bois, se trouvait une carte égarée du Tarot de Marseille, et pas n’importe laquelle : le Valet d’Épée. Un signe des sorcières ? Selon la légende du Tarot, le Valet d’Épée indique une grande énergie, une jeunesse ambitieuse et le retournement d’une situation. Et l’on sait à quel point Martens prend du plaisir à retourner le monde et renverser les signes. Cette saison encore, sur son podium, le tailoring présentait systématiquement une petite altération faisant flancher les lignes, les pulls s’entortillaient comme des rideaux à l’autrichienne, les bananes – larges comme des valises – s'accrochaient à des leggings pour hommes. Les filles, sculpturales, portaient des combinaisons transparentes ajustées, du satin et des mules peintes comme des tasses de thé victoriennes.

Pour compléter le tableau, il faut préciser que toute cette cinglerie avait pour bande sonore une version hallucinée de l’opéra de Bizet, "L’oiseau est une enfant rebelle", réinterprété par les marionnettes du Muppet Show. Mi-mi-mimi-miiiiiiiiiiiiii.

Off-White, œillets blancs et séance fumette PNL

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Sous la verrière du Carreau du Temple, un parterre de 30 000 œillets blancs, pur et virginal, a été dressé. S’y faufilent les mannequins, sur le titre des Beatles aux accents nostalgiques, Blackbird. Un champ infini de fleurs immaculées comme une page blanche - métaphore de tout ce qui reste à Virgil Abloh à accomplir dans la mode. Au milieu du champ surgit une sculpture, à l’allure diablotine, signée de l’artiste graffeur américain Futura 2000 (contemporain Jean-Michel Basquiat et Keith Haring) qui est aussi l’auteur des imprimés graffitis abstraits de la collection. En front row, les frères frères N.O.S et Ademo fument leur joint, tranquillement – une collection Off-White/PNL est déjà sur les rails.

Jacquemus, le nez dans la lavande

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Pour célébrer les 10 ans de sa marque, Simon Porte Jacquemus est resté fidèle à ses habitudes : après le Mucem et la calanque de Sormiou, il a invité le petit monde de la mode à venir à lui et à délaisser le ronronnement des Uber pour la musique des grillons. À Valensole, au milieu d’un champ de lavandes en fleurs, il y avait donc un tapis, rose fuschia, pour marquer le parcours vallonné des mannequins. Et pour titre, un nom qui pourrait être celui d’un film d’apprentissage : « Le coup de soleil » - clin d'oeil à la brûlure vite disparue que l’on découvre sous la douche en rentrant de la plage, souvenir éphémère d’un après-midi en pleine lumière. Couleurs pastels, mailles à fleur de peau, imprimés floraux, shorts utilitaires, bronzage agricole et capelines en osiers : rarement le sentiment de l’été n’avait été évoqué avec autant de douceur et d’humilité qu'à travers cette collection sortie des champs, que les mannequins semblaient avoir décroché du fil où elle séchait pour avancer, paisiblement, vers le coucher du soleil.

Gamut poursuit sa résistance humaniste

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Samedi, le collectif Gamut - un groupe de designers passés par la Cambre, sans DA désigné - a présenté sa seconde collection, rue des poissonniers dans le 18e. Conçu comme un laboratoire de réflexion, Gamut fonctionne sans chef, en toute collégialité. Libre, le groupe se définit comme « le réceptacle d’un flux vital et urgent d’expression, de partage, de solidarité, de plaisir et de respect écologique qui traverse le monde contemporain. Gamut croit à la création sur le fait social et s’engage dans un esprit de résistance humaniste ». Un manifeste social et écologique porté par une jeunesse engagée qui préfère conserver son anonymat. Résultat, un vestiaire mixte et ouvert, qui oscille entre matières techniques et couture, tailleurs et maille, comme un jeu de ping-pong expérimental entre ses membres. Le collectif a également collaboré avec la drag queen lyonnaise Messalina Mescalina dont la démarche plastique a inspiré une réflexion sur la doublure et la duplicité. Le défilé a été suivi d’un after show orchestré par Chosen Family, le bras droit évènementiel du collectif, à La Station.

Les ménestrels domestiqués de JW Anderson

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Il est venu le temps des ménestrels. Nous y reviendrons, mais la figure du troubadour ambulant / jongleur / enchanteur de nobles a fait une nouvelle apparition sur les podiums de la mode masculine cette saison, et s’impose comme une réponse à la crise de la masculinité advenue à la suite de la rafale de l’affaire #metoo. Version queer et angélique chez JW Anderson, le ménestrel récite des chansons de geste dans des ensembles bariolés en grosse maille, couronne de laine posée sur la tête, de grands cabas métalliques calés sous le bras, ou encore dans des costumes amples que l’on aurait pu croire ailés. Ils étaient escortés par quelques dauphines venues représenter le royaume du resort, élégantes dans des robes/toges en crêpe de soie couleur ciel et des jerseys à strass. En fond sonore, le créateur a simplement joué une session NTS de la popstar suédoise Robyn. C’est dans cette collision invraisemblable de références que se loge tout le géni (et le goût) de JW Anderson.

Louis Vuitton, un jeu d'enfant

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L’invitation était un cerf-volant en kit. Pour apprécier toute la légèreté et l’innocence dont s’inspire cette nouvelle collection homme pensée par Virgil Abloh pour Vuitton, il fallait adopter le regard d’un enfant. Finalement Virgil Abloh, lui aussi, se présente comme un grand enfant. L’aise avec laquelle il traverse les saisons et occupe la direction de la maison Vuitton laisse penser que la mode n’est pour lui qu’un terrain de jeu, familier et confortable. Mais ce n’est pas pour autant qu’Abloh l’appréhende avec naïveté : il a pleinement conscience de tout ce qu’il reste à faire et à changer dans l’industrie. C’est la raison pour laquelle le créateur a choisi de distiller quelques dizaines de variétés de fleurs sauvages dans sa collection, venues rappeler que la nature, elle, ne ségrége aucun des éléments qui la composent. Une ode à la diversité qui s’accompagnait d’un appel à la paix, évoqué dans les tons pastel, les harnais floraux, les costumes adoucis, les sacs à dos volants et les mailles en pétales. Virgil Abloh a semé ses graines, il nous revient de les arroser.

Rick Owens, gourou mystique

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C’est le gourou de la mode, celui qui, avec son pouvoir charismatique, électrise ses adeptes et corrompt les foules. Paré de son aura chamanique, Rick Owens a convoqué les esprits en faisant appel à quatre joueurs de tambour de Mexico, chantant en nahuat, langue aztèque. Car toute la collection, baptisée « Tecuatl », du nom de jeune fille de sa grand-mère, est dédiée aux origines mexicaines du créateur. « J’ai voulu explorer ma part mexicaine en réaction à l’obsession du président américain pour un mur-frontière. […] J’ai élévé en Californie du Sud par un père anglo-saxon et une mère mexicaine. Ma mère et moi avons appris l’anglais ensemble, quand elle a commencé à m’emmener à la crèche. Mon père travaillait auprès du tribunal comme traducteur pour les migrants mexicains qui travaillaient dans les fermes et qui constituaient un pilier de l’industrie agricole de San Joaquin.». Les mannequins juchés sur des plateforme shoes au talon en plexiglas, contournent une statue de Thomas Houseago qui a également signé des hiéroglyphes aztèques qui ponctuent les pièces de la collection. Au total, un ballet de 45 pièces, dans la pure veine Owens, à la justesse implacable.

L'héritage du futur ou le futur héritage de Dior

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La nouvelle collection homme de Dior trouve son point de départ dans une question aussi simple qu’insolvable : « À quoi ressemblera Dior dans 1000 ans ? » Dans un décor post-apocalyptique et stellaire, les quatre lettres de la maison de couture constellées de cristaux magiques balisaient le parcours des mannequins qui s’avançaient sur un sable rose, le regard planté tout droit dans le futur. Dans ce décor imaginé par Daniel Arsham, le directeur artistique de la maison proposait son récit d’anticipation : cette collection a été pour lui l’occasion de définir l’héritage de sa mode – le leg du futur ou ce qu’il restera de notre présent. Il fallait voir dans l’immense horloge fossilisée à l’entrée du défilé le signe d’un enchevêtrement des temporalités, une confusion des ères. Niveau vêtements, toute l’histoire passée et le futur destin de la maison se logeaient dans des imprimés journaux iconiques, des toiles de Jouy, des sac-scelles métallisés, des costumes irisés et des silhouettes plastifiées.

Sacai, hybridité maîtresse

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Chitose Abe a sa propre sémantique qu’elle distille de show en show. La grande prêtresse de l’asymétrie, du bancal et du brouillage poursuit ses expérimentations stylistiques. Les capelines penchent volontairement à droite, les shorts se portent sur les pantalons, les blazers se ferment avec leur doublure, les jeans se dézippent aux genoux, les effets trompe l’œil sont légion… tout est un jeu de construction, une histoire d’alchimie. Des imprimés hétéroclites se télescopent : zébrures, carreaux Madras et motifs hawaïens inspirés des chemises de la légende du surf Duke Kahanamoku. Autre référence qui a inspiré Chitose Abe : The Big Lebowski des frères Coe. Des t-shirts défilent portant des répliques cultes du film, comme « Y eah, well, you know that’s your opinion, man »…

Dries Van Noten, « « Each Man Kills The Thing He Loves »

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Dans les entrailles de Paris, dans les anciens entrepôts du grossiste Metro dans le XVIIIe, un très long dédale cimenté auréolé d’une lumière rose servait lieu de podium. Labyrinthe d’imprimés – parterre de fleurs, aplats léopard, éclats de zébrures -, shot de couleurs – orange iridescent, ocre glacé, vert transe, rose extase -, et « archi-fluidity » selon les mots du designer – car tout se percute dans une harmonie suprême. Débardeurs décolletés en cuir ou en résille, surcouches qui s’ouvrent sur des micro-shorts blanc immaculé, pantalons liane, impers/trenchs à l’allure trouble, tailleurs jungle fever défilent sur la bande-son la plus hot de la saison, qui fait littéralement corps avec les vêtements (une nouvelle version de Soul Wax’s NY Lipps signée Stephen & David Dewaele agrémentée d’une lecture d’un poème d’Oscar Wilde « Each Man Kills The Thing He Loves » par Nancy Whang) jusqu’à les transcender.

Palomo Spain : Pompeii, oui mais camp

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Il revenait au créateur le plus farfelu de ces dernières saisons d’étrenner cette nouvelle Fashion Week homme à Paris, j’ai nommé Alejandro Gomez Palomo, directeur artistique et fondateur de la marque espagnole Palomo Spain. Une tâche de poids qu’il accomplissait dans de multiples effets de manches, somme toute réussis : dans un registre hyper-théâtral, le créateur a choisi d’appliquer tout le savoir-faire de son village andalou aux costumes d’un Pompeii fantasmé, où les hommes se déplacent en toges cropées, couronnes triomphales sur la tête, les bras alanguis dans des manches pagodes en dentelles. Un vestiaire virginal (et très camp surtout) qui se laisse tout de même chahuter par quelques pièces vinyle modernes ou corsets masculinisés. Aspiration rétrograde ou recul salutaire ? Cette saison, les créateurs regardent loin (très loin) dans le passé.

Soudain l’été prochain d’Ami

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Chaque saison, Alexandre Mattiussi propulse Ami un cran plus loin, suivant son rythme et ses désirs – s’auto-créant un espace de liberté. Ami a toujours exhalé Paris, c’est donc naturellement que le créateur a choisi le Grand Palais pour y présenter sa dernière collection. Sous la verrière, sans plus de décor sinon qu’un double cercle d’invités, les boys and girls d’Ami se succèdent avec une nonchalance plus affûtée, plus redoutable qu’à l’accoutumée, au rythme du morceau Says de Nils Frahm. La collection très cinématographique, au titre de « Soudain l’été prochain », s’ouvre sur des total-looks noirs à la ligne nette, souvent incisive, se poursuit dans du beige parisiano-chic, des éclats de coquelicot et de fuchsia. La justesse se glisse dans la façon qu’a le créateur de nouer ses grands trenchs, dans ses tombés parfaits et dans ses petits grelots qui s’agitent au pas des mannequins, comme la promesse d’un monde plus doux.

Études ou le nouvel Esperanto

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Pendant que les grands de ce monde s’évertuent à monter des murs et construire des camps, Études dégomme les frontières et tend vers un nouvel universalisme. Pour re-souder un monde qui se délie, le trio de créateurs s’est affairé à établir une nouvelle langue tirant ses racines sémantiques et graphiques dans l’esthétique d’internet – ultime recours fédérateur – et à l’appliquer à une mode hyper-réelle, près du sol. Aux côtés des sérigraphies digitales, matières glitchées ou des extraits Wikipédia transposés sur de larges chemises, se trouvaient des imprimés artisanaux, des lignes workwear, des tie and die floutés ou encore des coups de pinceaux signés de l’artiste Chloé Wise, ici sur une chemise carrée ou là, sur une longue robe. L’ensemble de la collection était d’une précision et d’une rigueur rares, désirable et universaliste. Le lieu, un chantier haut perché au-dessus des toits de Paris, venait signifier tout ce qu’il nous reste à (re)construire ensemble. À vos marteaux.

Hermès, la nonchalance à la française

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Dans la cour du Mobilier National, institution qui pourvoit à l’ameublement des hauts lieux de la République et des différentes résidences présidentielles (héritière du Garde-Meuble de la Couronne créé par Henri IV), les invités prennent place sur des chaises et des fauteuils dépareillés à restaurer. Ce parterre, mélange exquis de sièges contemporains et de meubles d’apparat, expose aux yeux des invités l’extraordinaire créativité qui peut se loger dans un seul et même objet. Comme une parabole des variations infinies autour du vêtement que peut offrir Véronique Nichanian. De ses doigts d’or, elle fait éclore cette saison une nonchalance libérée et heureuse. Les teintes « menthe, aqua, rose bubble gum, céladon, lagon, prune, maïs, désert, sable, silex, chanvre, écume » - selon la sémantique de la Maison – posées sur les chemises amples en patchworks de carrés de soie, les pantalons larges en serge de coton et les parkas et coupe-vent flottants dessinent un tableau ultra désirable de la mode masculine, unique en son genre, fidèle à ses valeurs, prêt à affronter les bourrasques du monde de demain.

Yohji Yamamoto, spleen héraldique

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Du noir toujours, parfois imprimé de motifs fanés ; du flou, des pans de tissus évanescents ; du velours, luisant, brillant : Yohji Yamamoto « porte le soleil noir de la mélancolie » (Nerval). Avec pudeur, le créateur japonais distille son vague à l’âme. D’humeur héraldique, il orne les manches de ses longs et glissants pardessus de fleurs de lys et d’armoiries diverses. Il faut s’approcher de près des vêtements pour mieux en comprendre le sens ; Yohji Yamamoto a glissé de fins lettrages sur les pièces, invisibles quand les mannequins défilent – mélange de poèmes japonais et de phrases énigmatiques telles que « I dont know how to retire, ten years more ». Sur un t-shirt, on peut lire : « Mother Fucks ». Tout ce spleen, Yohji Yamamoto l’explique par son inquiétude liée à la crise écologique, la peur de voir la terre s’écrouler. Un « Mal du siècle » dans la plus pure tradition romantique.

Lanvin, vive les vacances

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Promesse de la canicule ou nostalgie de sa Provence d’origine, Bruno Sialelli a baptisé sa deuxième collection mixte pour Lanvin « Plein Soleil ». Aux abords de la piscine Art Déco Edouard Pailleron du 19ème arrondissement, quelque part entre le film de René Clément et le dessin animé Babar se rencontraient marins, bacheliers, skippeurs et citadins dans un show où le sel de la mer se mêlait à l’odeur de chlore – et les pièces en éponge aux coquillages incrustés. Méduses/spartiates protégeant les pieds des rochers coupants, colliers en forme de sifflets de maître nageur, imprimés cachemire, tricornes en osier et aquarelles régressifs, tout semblait concorder vers l'arrivée des grandes vacances et le début des aventures d'été - jusqu'aux superbes sacs portés à l’épaule rappelant les glacières dans lesquelles ranger le pique-nique de la journée.