j'ai photographié les dernières heures d'un skatepark mythique de philadelphie

Pendant trois ans, Jonathan Rentschler a immortalisé le LOVE Park de Philadelphie, lieu de rendez-vous incontournable des skateurs locaux et camp de base d'une énergie et d'un esprit éternellement rebelles. Un skatepark détruit en 2016, qui trouve son...

|
26 juillet 2017, 10:53am

Les skateparks ne sont pas que des skateparks. Ce sont d'abord des lieux de vie, de partage, de rencontres. C'est en tout cas ce qu'était le fameux LOVE Park, place iconique de Philadelphie dont les riders locaux se sont réappropriés tous les recoins au fil du temps. C'est cette histoire que le photographe Jonathan Rentschler a voulu raconter dans son nouveau bouquin, LOVE, en suivant la dernière génération de skateurs à y avoir usé ses roues. Une histoire qui s'écrit au passé et dont la conclusion est plutôt amère. En février 2016, le LOVE Park a fermé. Détruit, englouti par une rénovation chiffrée à 16 millions de dollars. L'histoire de Rentschler parle autant de l'amour de ce sanctuaire que de sa perte.

« Le LOVE Park a eu un impact très important sur moi, sur ma jeunesse, raconte Jonathan, né à Reading, à quelque 50 kilomètres au nord-est de Philadelphie. J'ai grandi en regardant des vidéos de skate tournées au LOVE Park. On y voyait des pros, des célébrités locales comme Josh Kalis et Stevie Williams. L'une des premières vidéos que j'ai vue quand j'ai commencé le skate, c'était Real Life, de Sub Zero. Sub Zero c'était une boutique de skate de Philadelphie. La vidéo est sortie en 1994 et elle était tournée en grande partie au LOVE. C'était un concentré de la crème locale de la discipline, comme Ricky Oyola et Sergei Trudnowski, mais aussi un étalage du style de vie et de l'énergie générés par cet endroit. On y voyait des sans-abri, des policiers, des bastons. Et toute une communauté. Peu après être tombé sur cette vidéo, j'ai commencé à faire des allers-retours à Philadelphie avec des potes pour faire du skate au LOVE et toucher du doigt la folie de ce park. »

Lors de sa construction en 1965, le LOVE Park est pensé comme une place urbaine traditionnelle. D'abord appelée John F. Kennedy, la place deviendra rapidement le « LOVE Park », en référence à la reproduction d'une sculpture de Robert Indiana, Love, qui surplombe l'endroit. Dans les années 1980, un groupe de skateurs découvre l'endroit et s'entiche de ses étendues de granit. Une décennie plus tard, la renommée du LOVE Park est ancrée à jamais dans les esprits de tous les riders locaux. Evidemment, le skate est banni de la place par les autorités et les tensions entre les jeunes skateurs et la police locale rythment les sessions. « Quand la police se pointait en voiture, en moto, à pied ou en civil, tout le monde se barrait en courant, se souvient Jonathan. Parfois des skateurs se faisaient attraper, ils étaient arrêtés et se prenaient des amendes ou se faisaient confisquer leur planche. Ça dépendait du policier. »

Prises sur trois ans, les photos de Jonathan retranscrivent à merveille l'essence brute d'un lieu qui a représenté énormément pour de nombreuses personnes. C'était un foyer pour les sans-abri, un paradis pour les skateurs et plus largement un sanctuaire pour tous les gens de la rue en quête de réconfort, de chaleur humaine. « Le park avait une sorte d'aura, une puissance qui attirait des personnalités toutes plus excentriques les unes que les autres. C'était rempli de skateurs, de SDF, de dealers, d'employés de bureau, de touristes. On y a vu des fêtes de mariage ! Tu combines tout ça avec l'aspect central du park au sein de la ville, et tu as une atmosphère irrésistible. Justement, c'est cette diversité qui a permis tant de créativité, tant d'ouverture sur des cultures et des styles de vies différents. »

En 2002, le park ferme pour quelques rénovations mineures. Mais l'architecture qui en ressort est tout sauf innocente. Les bancs en bois, les zones d'herbes et les plantes sont placées stratégiquement afin d'empêcher les skateurs d'opérer. La présence policière est significativement augmentée. Mais il en faut plus pour museler l'esprit rebelle de la communauté du LOVE. Quelques années plus tard, des gens commencent à détruire les plantations, à déplacer les bancs. Nuit après nuit, tandis que la police dort, les skateurs dansent et reconstruisent le park tel qu'il était, morceau par morceau.

Jusqu'à ce moment précis, celui de la reconstruction, l'expérience de Jonathan au park reste celle d'un skateur occasionnel. D'un gars qui observe de l'extérieur. Tout bascule en 2013 quand il commence à prendre des photos de la place et des personnages qui l'habitent. « Pendant les trois années suivantes, j'ai passé presque toutes mes journées au LOVE à prendre des photos, à skater, à m'intégrer à cette scène que j'avais tant observé. Je faisais partie de cette communauté, de cet endroit qui me faisait rêver quand j'étais gosse. Quand la ville a fermé la place pour une rénovation complète, je ne consacrais ma photo plus qu'à cet endroit, alors je me suis senti totalement perdu. Je savais que les choses ne seraient plus jamais les mêmes. Je savais aussi que ça avait été un honneur et un privilège de faire partie de ce lieu, de côtoyer ces gens et d'immortaliser tous ces grands moments pendant la dernière année d'existence du park. Personnellement, ces images m'évoquent la résistance, la rébellion, la fraternité, l'individualisme et la perte. »

En février 2016, le LOVE Park ferme pour de bon. Et même si les skateurs continuent à s'approprier le moindre recoin jusqu'à ce que la place tombe en ruines, ils finissent par être forcés de se délocaliser. Mais bon, comme le disait ce grand sage dont tout le monde ignore le nom : mieux vaut avoir aimé et perdu cet amour que n'avoir jamais aimé. Ou un truc dans le genre.

LOVE est disponible via Paradigm Publishing

Credits


Texte Tish Weinstock
Photographie Jonathan Rentschler