Helno. 

être punk à paris en 1980

Après des mois d'échanges, LauL – un punk de la première heure membre des Lucrate Milk et proche des Bérurier Noir – a accepté de partager avec i-D ses souvenirs de jeunesse.

par Micha Barban Dangerfield
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17 Février 2017, 9:45am

Helno. 

En 2017, le monde rêve encore de punk. Il faut dire que la situation politique et culturelle du moment rappelle les tourments de la fin des années 1970 : le conservatisme libéral et schizophrène de la période, le sacre du capital et les abysses qui se creusent entre les classes, entre les autres. On parle souvent du punk anglais mais la France a eu son lot de crêtes, de vocifération et de looks dégénérés. Le problème, c'est que le punk français peine à se construire une mémoire. Il est bien moins simple en tapant "punk" sur google de trouver des photos de la génération de nos parents en France que des portraits des kids de Kings Road à Londres. Mais en errant un tout petit peu plus, on trouve des trésors. Des trésors aussi précieux que les clichés et photomatons qu'a amassé un groupe d'anciens punks français sur Facebook. On y découvre les portraits de toute une bande qui s'éclate en craint dans des micros, en se déguisant et en dressant leur majeur face à l'objectif. Lorsque nous sommes tombés sur ces photos, une vague d'excitation a déferlé dans les bureaux d'i-D. Cette bande rappelle les premiers jours du magazine, les premiers temps du punk, les mecs qui ont fait de la rue leur terrain de jeu, de leur look leur message au monde et de la musique un exutoire. Si i-D était aussi sorti en France dans les années 1980, il se serait destiné à des bandes comme celle-là. En remontant le fil et en tentant de rentrer en contact avec ce joyeux gang, nous sommes tombés sur LauL. Il nous a guidé à travers les portraits de ses amis, nous a raconté leurs histoires, nous a parlé de son expérience du punk, de sa vision du monde et des années 1980. Et son histoire est géniale.

Masto

Qu'est ce que tu fais LauL ?
Aujourd'hui, je fais principalement de la sculpture. À l'époque je faisais le clown et les dessins des Bérurier Noir. Je ne me suis jamais vraiment senti dessinateur, mais j'étais à fond dans le DIY punk ; il fallait que l'on fasse nous-même nos pochettes et tout le reste - nos coupes de cheveux, nos fringues, etc. Disons que je dessinais volontiers et mieux que les autres, mais ça s'est fait à l'arrache. J'étais entré aux Arts Déco mais j'ai arrêté très vite, j'ai préféré aller zoner chez les punks.

C'était pas pour toi les Arts Déco ?
Je suis entré en force, en tant que keupon, mais c'était une école très baba cool, donc je me suis vite fait chier. Lorsque le mouvement punk est arrivé, le stéréotype était assez beatnik, le but était de s'évader, de ne pas voir la réalité en face, de faire de la musique planante avec des ordinateurs alors que taper sur une boîte suffit. On voulait contrebalancer avec les idéaux non-violents.

Ces idéaux n'étaient pas réalistes selon toi ?
Ces idéaux correspondaient aux Trente Glorieuses et à la libération sexuelle, mais au bout d'un moment ils n'étaient plus en phase avec la réalité. Le contexte était le même qu'aujourd'hui même si aujourd'hui c'est pire. On a eu la lucidité de voir le futur arriver. Ça sentait déjà le pâté. Que ce soit sous Giscard ou les autres. On apercevait les prémices de cette exagération mondialiste et consumériste.

Est-ce que tu te souviens de la première fois où tu t'es senti punk ?
Oui, je pense que c'était en regardant la télé, je ne sais plus dans quelle émission, peut-être « Les enfants du rock », en 1976 ou 1977. On pouvait voir des groupes comme les Sex Pistols, les Damned et des groupes dans le genre. Et je me suis dit : « Putain, c'est simple et efficace, là, je comprends. » Avec le punk c'était viscéral, les mecs posaient leurs tripes sur la table, il n'y avait pas d'harmonie mais il y avait une vraie rage. Tu n'avais pas besoin de comprendre l'anglais pour comprendre qu'ils étaient en colère.

Que représentait ce mouvement pour toi ?
J'ai eu une éducation plutôt stricte. Ça a été un grand courant d'air pour moi, je me sentais bridé et avec l'avènement du punk j'ai eu l'impression d'être catapulté par un lance-pierre dans quelque chose qui me ressemblait plus. Je me déguisais un peu déjà, je cherchais quelque chose qui était plus profond en moi. Au début, le punk ça ne se résumait pas simplement à porter un uniforme en cuir avec du tissu écossais et une crête. C'était très créatif et chacun avait sa propre interprétation.

Quelle était la tienne ? Comment tu t'habillais ?
Je piquais des vêtements à mon père ou à mon grand-père pour les customiser. J'avais par exemple un gilet sur lequel je mettais une montre à gousset mais la montre était complètement démontée, tous les morceaux pendouillaient. Sinon j'utilisais des rondelles de saucisson comme boucles d'oreilles ou des couennes de jambon en badge, une serpillière en cravate. C'était plus des sandalettes de plage en cahoutchouc que des Doc Marteens. Je montrais aux gens que j'étais comme eux mais pas tout à fait, une sorte de miroir grossissant, une caricature. Je prenais le métro de Massy à Paris et je risquais de me faire casser la gueule par les rockeurs, teddy boys, skinheads ou autres flics. On cherchait presque à s'imposer comme des victimes, délibérément « gens de couleurs », on était indésirables mais on adorait arborer notre différence. On acceptait d'être traité comme des sous-merdes, plus ou moins, par jeu.

Tu as fait pas mal de musique aussi n'est-ce pas ?
Oui j'ai fait partie de plusieurs groupes, j'ai commencé avec Lucrate Milk, un groupe qui était vraiment à part, arty et décadent. On était une petite bande d'artistes, à la base Masto et Gaboni était photographes, Nina peintre, moi presque graphiste et on s'est dit, on va faire de la « musique » pour faire un truc ensemble, mais on ne voulait plaire à personne, par exemple on faisait des clips pour ne pas passer à la télé. Quand les punks avaient (souvent) les cheveux noirs et des idées plutôt pacifistes, nous, on était 4 blonds aux yeux bleus et on chantait : « Vive la guerre et à bas les pacifistes. » On faisait de la provoc gratuite. Comme des sales gosses. Ensuite on s'est séparés pour ne pas devenir célèbres et casser le mythe parce qu'on commençait à être apprécié par n'importe qui, même des jazzeux, au secours. Notre chanteuse était assez joliment capricieuse, du genre à dire : « Pas de concert le samedi soir, y'a Dallas. » Elle est géniale, aujourd'hui elle est toujours peintre et elle est assez cotée, je crois.

Tout à l'heure tu disais que vous étiez plutôt «vive la guerre », est-ce que tu penses qu'il fallait une guerre ?
Non, c'était juste une provocation. Un contrepied absurde. On ne cherchait pas à être aimés, on ne voulait pas se faire détester non plus, on faisait des morceaux très courts (le plus court doit faire 36 secondes) et nos concerts se terminaient au bout de 20 minutes. C'était des défouloirs, pas des lettres d'amour sans fin. On était vraiment dans le jeu, tout le temps. Aujourd'hui on dirait « tout pour faire le buzz ».

Est-ce que tu penses toujours être punk ?
Oui, c'est sûr. Je ne peux pas me refaire. Il n'y a pas le choix. J'ai fait quelques compromis, des gosses, par exemple ou des trucs comme ça. Ma vie est faite que de coïncidences, j'en fais presque une science. Lorsque j'ai quitté les Lucrate, les Bérus commençaient à fonctionner, ils ont fait un concert d'adieu et on leur a dit que ça ne pouvait pas s'arrêter là. On est donc montés sur scène avec eux pour former la troupe qui a permis au groupe de continuer à exister au lieu de mourir. On est tombés au bon endroit au bon moment, et on a foncé la tête la première. Une position assez suicidaire au final : on était très engagés, pour changer, c'était assez dangereux, mais il fallait prendre position au bout d'un moment.

Il tenait à quoi cet engagement ?
L'engagement des Bérus était surtout dans la réaction, il n'y avait pas beaucoup de propositions. Un engagement contre la psychiatrie, contre le viol, contre le FN, contre toutes les oppressions, contre tout. Et ce côté nihiliste me plaisait beaucoup. Il y a d'ailleurs un bouquin qui va sortir, Un Jeune Homme Éventré, qui porte sur les premiers textes de François Béru qu'il avait écrit à partir de ses 16 ou 17 ans. Il m'avait filé les manuscrits à l'époque et cela m'avait conforté dans ce nihilisme vraiment noir. Mais sur scène, il fallait faire de la dérision, j'avais ce rôle, j'étais le clown cynique, et pour les pochettes le dessinateur sarcastique. J'aimais bien la noirceur de l'encre dans laquelle il trempait sa plume et je tentais d'imager un peu tout cela.

Et comment on représente le nihilisme ?
Il faut faire comme pour la musique, quelque chose de simple et efficace. Noir/ blanc sans nuance. Je ne veux pas me comparer à Willem mais j'aime beaucoup ce qu'il fait. Chaque dessin est comme un coup de poing dans la gueule. Je ne suis certainement pas au niveau, mais il représente pour moi un exemple graphiquement.

Parlons un peu des photomatons que tu as rassemblés avec d'autres punks…
C'était de l'art populaire, accessible à tous. On a tous un photomaton plus ou moins à proximité. Une gueule, c'est quelque chose d'éphémère puisqu'on va tous mourir, et idéalement vite, donc c'était pour laisser une trace, comme un tag aujourd'hui. Ensuite il y a plein de jeux à faire avec un photomaton : les poses, les grimaces, rentrer le plus nombreux possible dans le photomaton. On faisait aussi des concours de celui qui ramenait le truc le plus drôle, une poupée ou encore un chien jusqu'au jour où Masto a piqué un bébé dans une poussette et s'est fait taper dessus par la maman. On arrivait même à faire des effets spéciaux lorsque la photo sortait et n'était pas sèche on la pliait pour créer une double exposition. On récupérait aussi les photos abandonnées, parce que ratées, sous le photomaton avec une règle. On était très très créatifs. C'était récréatif. On s'immortalisait ainsi.

Qui sont toutes les personnes sur ces photomatons pour toi ?
C'est comme des cousins, la famille qu'on se choisit. Chacun avait son album de famille, c'était presque collector. On retrouve parfois des photos prises le même jour au même endroit mais par des membres différents de la bande. On se les échangeait comme les vignettes Panini. On n'arrêtait pas. Et puis ce sont de vrais souvenirs, comme des balises dans l'histoire.

Que retiens-tu de cette période ?
C'était vraiment une quête d'extase, une parenthèse puérile. On n'était pas vraiment dans les plans bastons ou territoires. On survolait tout cela, on grimpait au grues, on allait dans des lieux désaffectés, dans des cimetières, les hopitaux, les catacombes, les lieux photogéniques, on allait là où il n'y avait personne et on se permettait beaucoup de choses. Comme dans les jeux vidéo aujourd'hui sauf qu'on le faisait en vrai. Par exemple, on rentrait dans le Père Lachaise avec une échelle et le but était d'aller le plus loin possible sans toucher le sol, avec l'échelle en question, on passait d'une tombe à une crypte en passant par une stèle, comme Super Mario, aujourd'hui. C'était très ludique et un peu dangereux. L'adrénaline est une drogue économique. Y'a un côté Amélie Poulain, en plus punk.

Tu as d'autres anecdotes dans le genre ?
Un jour les Bérus sont allés faire une performance artistique à Beaubourg sans être invité, bien sûr, ils distribuaient des abats et de la viande fraîche au public en disant que c'était de l'art, mais on s'est finalement fait virer. On s'est demandé ce qu'on allait faire de toute cette viande, on est donc allé aux abattoirs de la Villette, qui n'était plus des abattoirs, et pas encore un lieu de culture et on a bousillé la viande, mis des pétards dans les culs de poulet, éclaté la tête de porc à coup de masse etc. Les flics sont arrivés et nous ont demandé ce qu'on faisait, on leur a dit qu'on faisait péter des poulets avec des pétards, et ils nous ont répondu : « Autant pour nous, si c'est de l'art, au revoir ! »

Qu'est-ce que tu dirais au jeune homme que tu étais à l'époque ?
Je ne regrette rien, j'assume largement. Même les quelques conneries. J'ai assez bonne conscience.

Est-ce qu'il est possible d'être punk en 2017 ?
J'y pensais ce matin, le punk n'est pas soluble dans la société mais il a fortement déteint. Tout a été influencé par le punk : la musique, le design, la pub, surtout la mode. On est tous sous influence. Tout le monde devrait être punk, par lucidité, mais aujourd'hui il faut être punk et écolo, ou punk et végétarien. Le punk est une prise de conscience mais ce n'est pas un mouvement dans lequel on force les gens à faire ceci ou cela. La solution appartient à chacun. Il ne faut pas trop attendre des autres, il faut être actif, voire réactifs. Je pense que les gens qui ne sont pas punk aujourd'hui doivent vraiment être abrutis. Et je ne rigole pas en disant ça. Notre « no future » d'hier est votre « No présent » aujourd'hui.

Donc le punk n'est pas mort ?
Quelque part, si. Comme je le disais dans l'un de mes dessins, un punk qui n'est pas mort aujourd'hui c'est un bouffon. Normalement, si on était fidèle à nos convictions on devrait tous être mort. Mais bon, la vie te rattrape, ça n'est pas faute d'avoir essayé. Mon boulot pour les Bérus c'était de faire des échasses sur des peaux de bananes, mais je n'ai pas eu la chance d'en mourir… C'est bête.

Photo en bas au milieu : Francis Campiglia

LauL

Nina Childress, photo : Masto

LauL

Photomatons avec maquillage : tournage de L'Affaire des Divisions Maurituri, F.J Ossang

LauL

Les Lucrate Milk, photo : Masto.

Nina, Masto, Gaboni, Laul, Helno, et d'autres de la Raya

Les Lucrate Milk, photo Masto.

Les Frères Ripoulain avec Nina et Masto

Koja

Helno, photo : Masto.

Masto

Toutes les images sont extraites du DVD 'Lucrate Milk' - Archives de la Zone Mondiale

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Scans : Jérôme Lefdup
Photos / Archives : tirées du DVD Le Posthume Trois Pièces de Lucrate Milk, du DVD 'Lucrate Milk' - Archives de la Zone Mondiale et des collections personnelles de LauL et Masto.
Merci à la Raya d'avoir existé !!!

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