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les maîtres du grime discutent du passé, du présent et du futur du genre musical le plus irrévérencieux depuis le punk

On a refait le monde du grime avec ceux qui en parlent le mieux.

par Hattie Collins
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04 Août 2016, 2:15pm

On s'est posé avec les pionniers du grime que sont Jammer, Ghetts, Footsie et D Double ; l'homme à qui l'on doit la renaissance de la scène en 2014, Meridian Dan, et Devlin (Dagenham), les petits nouveaux de Section Boyz, Izzie Gibbs (Nottingham), Blizzard (Manchester), Jammz (Hackney) et MC Potter Payer (Essex). Avec eux, on s'est rappelé des moments-clés, des meilleurs sons et du futur de leur musique.

Les MC britanniques ont vraiment la côte en ce moment. Pourquoi, selon vous ?
Tank (Heavytrackerz) : Je pense que c'est grâce à la pause. Le grime n'était pas vraiment le truc à la mode et avait besoin de s'arrêter un moment, donc le hip-hop a pris la relève pendant un temps. Selon moi, cette résurgence est due aux nouveaux talents, au sang neuf. C'est frais. T'as Novelist, Stormzy, de nouveau producteurs comme nous et Z-Dot.

Ghetts : Les jeunes se sont remis à faire du grime, lui ont redonné un nouveau souffle et ont attiré une génération qui se connecte certainement plus avec eux qu'elle le ferait avec nous. Beaucoup de jeunes avaient arrêté de faire du grime pendant un moment. Personne n'en faisait. Maintenant on a des mecs qui sortent de partout et qui ont un niveau de malade.

D Double E : J'ai aussi l'impression qu'on te met moins de pression si t'as envie de sortir un son house et de le faire tourner en radio. Tu peux être toi-même. Après attention, faut toujours sortir de la qualité, tu ne peux pas non plus y aller à l'arrache. Mais avant, t'avais toute une série d'impératifs à cocher avant de pouvoir passer en radio. J'ai l'impression que ça a disparu, et que les radios sont forcées de jouer ce qui est cool. Ça veut dire que je pourrais faire un son aujourd'hui, sur ma vie, très intelligemment, et qu'il trouverait sûrement sa place. Avant, il n'y avait aucune opportunité pour ce genre de sons, bien qu'ils aient toujours existé dans le grime. Maintenant ils sortent facilement.

Blizzard : Je pense qu'on est arrivés à un point où la scène musicale n'est plus uniquement recentrée sur Londres. Manchester a renversé la table, Birmingham et Nottingham commencent à faire pareil. Aujourd'hui, plus besoin de venir de tel ou tel endroit pour se faire entendre. Quand j'avais 11 ou 12 ans et que j'envoyais ma musique aux radios londoniennes, je me mangeais des refus parce que les gens n'avaient d'yeux que pour les gars de Roll Deep et Boys Better Know. Ce qui est compréhensible. Mais maintenant on a des trucs comme le Noticeboard de DJ Target et Fire In The Booth. Il n'y a plus de stéréotypes géographiques ou de honte à venir de tel ou tel endroit. C'est pour ça qu'un mec comme Bugzy Malone déchire en ce moment.

Izzie Gibbs : Je pense que c'est un effet de mode. Ça s'en va et ça revient. Un jour les baskets noires sont à la mode, et le lendemain elles ne le sont plus. Mais les gens continuent à porter des baskets noires. Il y a beaucoup de MC qui n'ont jamais arrêté le grime, et ils bénéficient de leur persévérance aujourd'hui.

Jammz : Je pense que pour la première fois depuis très longtemps, les Britanniques regardent la Grande-Bretagne et ont arrêté de se tourner vers les Etats-Unis pour trouver leur inspiration et leur culture. Pendant longtemps, beaucoup de MC signaient avec des labels et devaient obéir aux directives de leurs labels au lieu de faire la musique qu'ils voulaient faire.

Jammer : Le style mourrait parce que beaucoup des gens qui venaient du grime voulaient devenir riches et oublier pourquoi ils en étaient arrivés là, pourquoi ils rappaient, et ce qu'était l'essence de leur art. Ensuite les labels sont entrés en jeu et les gens ont commencé à s'exciter - c'est une réaction normale. Ce qu'on croyait impossible était en train d'arriver. Alors les gens te disent « Peut-être que tu devrais porter ce survêtement, cette chaîne en or, et poser avec ces gars-là, ils sont un peu différents. » Et puis tu commences à perdre l'essence des choses, la raison pour laquelle les gens t'aimaient. Et c'est pas bien grave au final, ces gens n'avaient simplement pas appris à se méfier. Je ne suis en colère contre personne, simplement beaucoup d'artistes étaient assez laxistes s'agissant de leur prise de position et leur intégrité. L'intégrité est indispensable à cette scène. Pas seulement au niveau individuel, mais pour la scène tout entière, pour les valeurs qu'elle défend. On a de la chance de sortir renforcés de tout ça, avec des gens qui respectent la scène londonienne et ce qu'elle a à offrir. On a fait un cercle, et maintenant on a la connaissance nécessaire pour ne pas redescendre. 

De quoi à besoin cette scène pour continuer dans le bon sens ?
Section Boys : Il ne faut pas qu'on cède à la haine et la jalousie. On doit bosser ensemble.

Ghetts : Tu sais, on manque de confiance en nous. Et sans confiance en nous, les compagnies prennent le relai et nous déconnectent de nos racines. Mais je pense que tout le monde fait ce qu'il faut en ce moment. Toutes les musiques que j'entends - qu'elles me plaisent ou non - sonnent authentiques. C'est bien eux, c'est leur identité. Si l'on continue comme ça on est calés pour des années.

D Double E : On a juste à continuer à faire ce qu'on fait en ce moment.

Blizzard : Il nous faut plus d'albums-concepts dans le grime. Quand j'avais 13 ou 14 ans j'écoutais Original Pirate Material et Boy In Da Corner. Y avait une arrière-pensée, quelque chose de caché. Le grime doit être plus pragmatique, il lui faut plus de sous-texte, plus de sens profonds auxquels les gens puissent se rattacher, parce que c'est facile pour un MC de tomber dans le piège des rimes sur sa thune, sa vente de drogue, son nombre de bagnoles. La musique se doit d'être plus dense que ça.

Meridian Dan : La production américaine est encore très en avance sur nous. Parce que notre scène n'est pas soutenue comme elle devrait l'être. La presse tait toujours le grime - à part i-D ! - et j'ai l'impression qu'il y a encore trop de clichés rattachés au grime. Avec tout ça, il est dur d'y gagner de l'argent. Nos producteurs talentueux vont voir ailleurs, ils ne produisent pas de grime parce qu'ils sont occupés à faire de la house, de la dance, du R&B.
Footsie : On a besoin de chansons, simplement. Parce qu'on n'a jamais vraiment eu de gros hits, d'hymnes grime au succès global. Maintenant c'est possible, les jeunes font de la musique avec l'esprit beaucoup plus ouvert. 

Quand vous repensez à 2003 et 2004, quels sont les souvenirs du grime qui vous reviennent ?
Ghetts : De bons souvenirs. De la naïveté. On faisait de la musique avec une grande naïveté et c'était génial. Tu n'as ce stress de te dire "Est-ce que ce son est trop long ? Est-ce qu'il sera joué en radio ?". Je me souviens que dans 2000 & Life, il devait y avoir quelque chose comme quatre couplets. Je sais pas si si bien ou pas, mais c'était exactement ce que je voulais faire à l'époque. C'était naïf et naturel. Ça faisait sens. Quand je pense à ces années, je pense au survêt' adidas, aux baskets avec ton blaze dessus et à un personnage de dessin animé. Et puis, bien sûr, aux radios pirates. C'était un environnement très particulier, la compétition y était très élevée. Aujourd'hui tout le monde assure être le meilleur, depuis sa chambre, son studio. C'est super. Mais quand tu te retrouves dans une pièce avec 15 personnes, y a plus moyen de tricher, on va vraiment voir ce que tu vaux. Les reloads [quand les DJ arrêtent la musique et rembobinent le son] forment aussi un élément-clé de cette culture. La première fois que j'en ai eu un, je me sentais surhomme.

Jammer : Moi j'ai commencé à faire de la musique très jeune dans l'East London. Je faisais de la musique dès mes 7 ans. Mais je ne prenais pas ça très au sérieux avant de rencontrer des gars comme D Double. À l'âge de 16 ans, on a commencé à faire de la musique ensemble, c'était encore assez brouillon. Mais tout le monde se connaissait, tout le monde écoutait et passait de la jungle et d'autres trucs dans le genre. Et puis Double m'a dit « Tu veux passer à la radio ? » Donc on allait à la radio, puis j'ai eu un job à Essential Direct et j'ai commencé à m'acheter de l'équipement de studio et à construire mon studio. On a monté le 187 Crew - moi, Ebony J, D Double E et Hyper. On passait sur Flava ou Mission, ce genre de stations de radios bizarres. On faisait notre truc à nous. Puis Double nous a dit "Y a ce gars, Marcus Nasty, tout le monde est dans son crew, on devrait les rejoindre". Je lui ai dit "Je ne veux pas les rejoindre, j'ai mon son à moi, on fait notre truc à nous". Puis Marcus Nasty est venu à la radio et j'ai eu peur qu'il me vole tous mes sons (rires) ! Mais il était super cool, et j'étais assez content de le voir partir sans mes prods sous le bras. Double voulait vraiment qu'on le rejoigne, moi je voulais continuer à faire mon truc, donc j'ai commencé à produire des beats dans mon sous-sol, pendant deux ou trois mois. Puis Double est venu me voir et m'a dit "Avec le crew ça se passe super bien, on passe à la radio, on monte. On a besoin d'un producteur, on a besoin de toi". Je lui ai fait confiance. Et depuis on ne s'est jamais séparé. N.A.S.T.Y Crew : Sharky Major, Stormin, Double… tout le monde traînait chez moi, dans ma cave, tous les jours, à créer, à créer, tout le temps, jusqu'à ce qu'on puisse sortir Birds in the SkyDestruction VIPArmy - mes premières instrus sur lesquelles t'entends tout le monde poser. J'étais un peu devenu le producteur n°1 de la rue, avec Wiley, c'est à débattre ! À l'époque ça se résumait à Roll Deep et N.A.S.T.Y Crew. Je produisais N.A.S.T.Y et il produisait Roll Deep. On a envahi la scène. 

C'est quoi le meilleur son britannique de tous les temps ?
Blizzard : Trappin Ain't Dead de Section Boyz

Footsie : Pass the Dutchie, de Musical Youth.

Rass (Heavytrackerz) : Brown Eyes de Kano.

Meridian Dan : The Streets, Blinded by the Lights.

Jammz : Boys Love Girls de Kano.

Izzie Gibbs : En ce moment, We Run The Block de Bonkaz. C'est la créativité de cette chanson qui me plaît. C'est tellement malin. Ce qu'il dit, c'est qu'il ne faut pas bloquer la créativité, qu'il faut toujours aller en avant. Que le grime est un art. 

C'est qui vos MC préférés ?
Footsie : Double.

D Double : Je dirais Footsie. Tu vois le CV du mec et t'es obligé d'être fan. Je ne connais personne du niveau de Footsie. Le mec est profond.
Ghetts : Merde, pas évident. J'en ai trois. Je mets Kano en premier, puis Dirty Doogz et Wiley.

Potter Payper : Le Dizzee à l'ancienne. Le Dizzee de 2002.

Jammer : D Double E. Il est unique, il ne suit le style de personne, il a toujours fait son truc à lui très personnel, même quand tout le monde disait qu'il faisait de la merde, ne le comprenait pas et ne comprenait pas ce qu'il disait. Il a tenu bon et a continué dans son sens. Quand tout le monde a tourné commercial il est resté dans son truc, il est resté lui-même ; authentique. Il n'y a rien de plus fort que de rester soi-même et c'est ce qu'il a tout le temps fait. Et il a fini par sortir grandi de tout ça, c'est le MC le plus respecté, et il n'a jamais trahi ou sali son art. Maintenant les gens l'aiment pour ce qu'il est.

Rass (Heavytrackerz) : Skepta.

Tank (Heavytrackerz) : En ce moment, Bugzy Malone.

Devlin : Stormzy. Il me rappelle le grime à l'ancienne.

Blizzard : En ce moment, Bugsy. Pas seulement parce qu'il est de Manchester. J'adore ce qu'il fait. Et il a une éthique et un dévouement au travail remarquable.

Meridian Dan : Pres T est dingue ; c'est le MC préféré de tout le monde. J'aime tous les gens qui sont proches de moi, tous ceux qui viennent de Meridian. Ce crew, Meridian, je sais vraiment pas comment on a fait pour que chacun des membres tienne autant la route seul. C'est fou. Tu prends JME, Skepta, Big H, Pres T, moi - c'est juste fou ! On a dû boire la même potion magique.

Jammz : Skepta.

Izzie Gibbs : Dot Rotten, Wiley, Skepta, Big Narstie, Stormzy. J'écoute beaucoup Ice Kid, j'aime la souffrance qu'il raconte. Il dit des choses que les gens peuvent trouver dures à encaisser, mais je me reconnais beaucoup en lui. La manière qu'il a de passer son message est incroyable. Il manque cette souffrance à beaucoup de MC, qui font semblant ou qui en font trop. Avec lui, c'est naturel et je respecte ça. 

Credits


Texte Hattie Collins
Photographie Tim and Barry

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