walter pfeiffer, le plus bel accident de la photographie

Alors qu'une nouvelle exposition de son travail s'ouvre à Paris et qu'il dévoile de nouvelles photos dans le dernier numéro d'i-D, on a discuté avec l'inimitable photographe suisse.

par Felix Petty
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19 Octobre 2016, 2:30pm

Rasmus wears shirt Vetements.

Peu de photographes sont parvenus à traverser autant d'univers que Walter Pfeiffer, avec une telle adresse et sans jamais perdre ce qui les rend uniques. Lui est aussi à l'aise avec l'art que la mode, face à des garçons et des filles, des mannequins, des amis ou des gens qu'il repère dans les rues de sa ville, Zürich. Il photographie en noir et blanc très contrasté ou en couleur saturée. Il photographie les natures mortes, les statues et l'horizon suisse - toujours avec le même romantisme, la même attention prêtée à la forme, le dynamisme et la beauté.

Et si Walter était un photographe si singulier parce que, justement, il n'avait jamais vraiment voulu être photographe ? Quand il prend un appareil les premières fois, c'est uniquement pour s'archiver des modèles qu'il pourrait peindre. Malgré une carrière qui entame sa quatrième décennie, on oublie parfois qu'il en a passé une grande partie loin de l'objectif, entièrement dédiée à la peinture et au dessin.

Il est resté sur la photographie pendant longtemps, parce qu'il y voyait quelque chose d'amusant à faire, quelque chose qui l'occuperait, lui et ses amis. Une manière de s'entourer de beauté. Ses premiers travaux, réunis en 1980 dans Walter Pfeiffer : 1970-1980, marquèrent la fin d'une phase importante de sa carrière, et sont encore aujourd'hui une influence majeure de la photo. Il passe les quelques années suivantes loin de son appareil photo, mais le reste du monde se met tranquillement à la page Pfeiffer. Juergen Teller, David Sims ou Wolfgang Tillmans sont autant de photographes alors inspirés par son réalisme romantique et son sens de la beauté, brute. Walter Pfeiffer a aidé à bâtir un nouveau courant dans la mode, presque par accident.

C'est en 2001, à la sortie de son second livre Welcome Abroad, Photographs 1980-2000, que sa carrière décolle et qu'à 55 ans le photographe entame une seconde vie couverte de succès et de reconnaissance. Depuis, il est l'un des photographes de mode les plus demandé, prisé par les magazines, déployé en multiples expositions et ouvrages sur son travail. Et justement, alors qu'une nouvelle exposition sur Walter Pfeiffer s'ouvre à la galerie Sultana de Paris, le photographe a fait un shoot avec Hannes Hetta pour le nouveau numéro d'i-D. L'occasion de revenir avec lui sur sa vie, son travail, sa carrière. 

Domonkos porte un jean Vetements et une chaîne Masha Ma. 

Une nouvelle exposition s'ouvre à Paris. Ça vous excite encore de présenter votre travail au public ?
Oui, parce que cette exposition est vraiment différente des autres expos que j'ai faites. On voulait essayer quelque chose d'original, et pas seulement accrocher mes photos aux murs. Donc il y a ce papier peint de fleurs qu'on a réalisé, une toile de fond idéale pour mes images. Ça rend vraiment super bien. C'est nouveau. Ce n'est pas qu'une expo photo. Je n'en fais pas beaucoup, donc ça doit toujours être excitant quand je me lance là-dedans. Ça ne sert à rien de répéter la même formule à chaque fois.

La curation de l'expo est intéressante, on navigue entre des photos très anciennes et très récentes.
Il y a de très belles photos récentes, et les anciennes sont des années 1980. J'aime montrer tout mon travail ; j'ai des images préférées pour chaque décennie où j'ai photographié. 

Maxime porte un tank top Loewe. 

Vous trouvez ça intéressant, de regarder à la fois en arrière et en avant ?
Oui. J'ai toujours réagi à ce que j'avais fait avant. Dans mon premier livre, tout était en couleur, et j'ai décidé de ne plus jamais faire ça. Donc j'ai commencé à utiliser le noir et blanc, puis a réutiliser un peu de couleur, plus tard. Puis j'ai voulu en apprendre un peu plus sur la lumière, mais j'ai oublié tout ce que j'ai appris de technique quand j'ai arrêté de faire de la photo pendant un moment. Maintenant je mélange tout ça. Je ne m'encombre plus de questions sur le noir et blanc et la couleur. Maintenant tu peux tout faire numériquement après.

Vous utilisez beaucoup la technologie et le numérique ?
Non, très peu, finalement. Je suis toujours au film. J'ai une grande boîte pleine de pellicules, et je ressens le besoin de toutes les utiliser. Je ne veux en gâcher aucune. J'utilise les techniques que j'ai toujours utilisées : réglages automatiques, clic. Rien de très compliqué.

Vous n'aviez jamais prévu de devenir photographe, de toute façon.
À la base, je voulais dessiner, donc j'utilisais la photographie pour m'aider à dessiner, mais j'ai fini par aimer. J'aimais prendre des photos, j'aimais avoir tous ces gens beaux autour de moi, j'aimais travailler avec eux, les diriger. Je n'ai jamais rien calculé. Je faisais de la photo pour moi, parce que ça m'amusait. Je ne pouvais pas avoir des gens amorphes autour de moi, qui buvaient du thé ou je ne sais quoi. Donc j'imaginais toujours les choses que l'on pourrait faire, que l'on pourrait photographier. Pour nous divertir. C'est comme ça que sont nées mes photos.

Quand j'ai commencé, tous les photographes professionnels ont dit du mal de mon travail ; ils trouvaient ça trop cheap. Mais ça l'était ! Je n'avais pas d'argent, je ne pouvais pas développer mes photos moi-même donc je devais aller en grande surface avec mes négatifs et le faire moi-même. Je me souviens d'avoir essayé d'aller au laboratoire pro, et l'assistant m'avait demandé si j'étais photographe professionnel. Timidement, je répondais non, et on ne me laissait pas développer mes photos. Donc oui, mes développements étaient cheap à l'époque ! C'est bien plus tard qu'ils ont engagé un employé qui était sympa avec moi,e t qu'il m'ont autorisé à ouvrir un compte. 

Rasmus wears chain stylist's own. 

Vous pensez prendre des photos pendant encore longtemps ?
Jusqu'à la fin, jusqu'à ce que ce ne soit plus possible. Je ne m'arrêterais pas tant que je peux encore le faire, physiquement. À mon âge on ne sait jamais trop quand ce point d'arrêt arrivera. `

Vous vous étiez imaginé avoir autant de succès ? Tous ces magazines, ces expositions, ces livres… La critique vous acclame aujourd'hui.
Tu sais, quand je me suis remis à la photo, les premiers à m'engager c'était i-D ! Je n'osais pas travailler avec des gens que je ne connaissais pas. C'est Ben Reardon, quand il y était rédacteur, qui m'a donné ma chance la première fois, et ça s'est super bien passé. Donc je suis éternellement redevable à i-D, parce que le succès n'est pas arrivé en une nuit, mais étape par étape, très lentement. Ça a commencé avec le livre Welcome Abroad. J'ai essayé d'apprendre tout ce que je pouvais sur la manière de photographier des inconnus pour être le plus professionnel possible. Avant je n'utilisais que mes amis, et l'obscurité, le flou ou le mouvement à cause de ma main tremblante ne me dérangeaient pas. Je pense d'ailleurs avoir choisi la mauvaise carrière ; un photographe ne devrait pas trembler, et mes mains tremblent depuis ma naissance. C'est pour ça que je shoot au flash, ça rend les choses plus nettes. Autrement c'est flou. 

Vous avez travaillé dans la mode, dans l'art ; comment vous appréhendez la collaboration avec uns styliste ?
J'ai toujours été intéressé par la mode, même quand je ne faisais que photographier mes amis ou mes copines, ces gens avaient toujours beaucoup de goûts. On était toujours très intéressés par la mode. On vient d'une époque où il n'était pas facile de trouver des vêtements cool. On devait fouiller dans les fripes pendant des heures pour mettre la main dessus. J'ai toujours été fasciné par les vêtements, sur les combinaisons de pièces à trouver, ce qui va le mieux ensemble, etc. Je suis heureux de pouvoir travailler avec de grands stylistes aujourd'hui, mais si je ne suis pas d'accord avec leurs choix, je leur fais savoir. Je leur donne mon avis je dis « non, tu devrais faire comme ça. » Comme tu le dis, ça doit rester une collaboration. 

Domonkos porte un pull Valentino et un pantalon Dior Homme. 

Une bonne partie de vos travaux personnels se sont concentrés sur les garçons, mais vous avez souvent photographié des femmes pour les éditos de mode.
Je n'ai jamais eu de problème avec les femmes ! J'aime photographier les hommes et les femmes. J'aime les gens, donc ce n'est pas un problème - je suis toujours à la recherche de nouvelles rencontres. La seule différence est que, dans la mode, tu rencontre une personne une ou deux fois, donc tu dois bosser différemment. Tu peux travailler plus en profondeur avec des gens que tu connais mieux.

Vous utilisez beaucoup de mannequins non-professionnels.
Oui, c'est ce que j'aime ! C'est avec ces personnes que j'ai les meilleurs résultats. J'ai quelqu'un qui fait du repérage pour moi et qui me trouve vraiment des perles. C'est important, je ne pourrais pas faire ça tout seul. 

La plupart des photos les plus anciennes ont comme modèles des gens trouvés dans les rues de Zürich, en Suisse.
Ouais, je pense même que tous venaient de Suisse. C'est ça que je veux dire quand j'explique que j'ai évolué lentement dans mon travail. Si je n'avais fait de mode, j'en serais peut-être encore à ce genre de photos, les plus anciennes. J'en serais à photographier des gens de Zürich. Ça m'a fait du bien d'avoir ce défi de la mode. Au début je ne pensais pas pouvoir le faire ! Je me souviens quand Ben Reardon m'a demandé de faire quelque chose pour i-D, il m'a envoyé tous les vêtements chez moi ! Je ne savais pas quoi en faire ! J'étais super nerveux, c'était mon premier gros shoot - peut-être 12 pages. J'ai photographié les gens chez moi parce que j'avais peur de sortir ces vêtements très chers. Je l'ai fait sans styliste, tout seul. Mais bon, il faut bien se jeter la tête la première dans l'eau glacée parfois. 

Maxime porte une chemise Margaret Howell et des bottes Vetements. 

Vous vous sentez plus à l'aise dans la mode aujourd'hui ?
Oui, parce qu'aujourd'hui j'ai des assistants, des professionnels qui m'épaulent. C'est très agréable, tout roule et moi je peux concentrer toute mon énergie à capturer l'esprit des jeunes qui se retrouvent devant moi, et les diriger. Avant je devais mettre le flash, la pellicule, tout seul. Ça me prenait du temps. Maintenant c'est beaucoup mieux.

Vous avez toujours un appareil sur vous ? Vous prenez tout le temps des photos ?
Pas du tout ! Parfois je tombe sur quelque chose que j'aimerais prendre en photo, et je me rends compte que je n'ai pas d'appareil. Je ne suis pas un photographe fou, je suis assez marginal dans le milieu. 

Parmi ce que je préfère dans votre travail, il y a les natures mortes.
C'est ce que je préfère aussi, parce qu'il n'y a personne autour. J'arrange les choses chez moi, et c'est super de pouvoir cliquer et de voir tout disparaître juste après. J'aime aussi les paysages. Quand je fais des randonnées, je ne prends jamais trop de photos, parce qu'après je dois décider lesquelles utiliser. J'ai déjà tant d'images. 

Maxime porte un pantalon Juun J. 

Votre manière de photographier les statues est incroyable. Vous y capturez quelque chose de très humain.
Ouais, ça vient de mon éducation artistique classique. C'est encore comme ça que je pense et travaille. Je n'arrive pas à répondre quand on me demande qui sont mes photographes favoris. Cecil Beaton est probablement mon héros, mais c'est de l'art, de la beauté classique. C'est ça qui m'inspire.

Vous vous voyez comme un artiste ou un photographe ?
Quelque chose entre les deux, peut-être. Mais je ne sais pas trop, parce que je suis souvent passé de l'un à l'autre dans mont travail. J'aime essayer des choses, voir si j'en suis capable. Le plus important pour moi c'est de m'imposer des défis, pas d'être le meilleur. Je pourrais peut-être encore changer mon approche de la photo et de l'art. J'aime dessiner, j'aime peindre. J'aimerais sortir un livre de peinture ensuite, parce que j'ai passé toutes les années 1990 à peindre sans prendre une seule photo.

Vous peignez encore ?
Oui, mais principalement des natures mortes, parce que je ne veux plus utiliser de photos pour peindre. Je peins d'abord pour moi. Ça me rend heureux. Il n'y a pas d'ordinateur, pas de téléphone, que ma peinture. C'est important d'explorer ce qu'on ne pensait jamais explorer. 

Maxime porte une chemise Dior Homme. Rasmus porte un tank top Neil Barrett. Domonkos porte une chemise Joseph. 

La peinture vous détend ?
C'est très relaxant, mais aussi très chronophage. Ça me prend des jours et des jours pour peindre quelque chose. Mon style est très réaliste, très détaillé, et je n'ai pas le temps pour l'instant. Avant je n'avais pas de pression, je ne faisais ça que pour moi, pour apprendre. J'essayais d'improviser. Je voulais peindre parce que j'étais convaincu que j'avais une plus grande marge de progression en tant que peintre qu'en tant que photographe. Mais le livre de mes photos est sorti, et un nouveau chapitre de ma vie s'est ouvert. Un chapitre qu'i-D m'a aidé à écrire. Et Terry ! Je suis venu à Londres pour travailler avec Agyness Deyn, et je me sentais nul à côté des autres photographes. C'était dur. Je n'en croyais pas mes yeux quand Terry m'a demandé de faire la couverture.

Ça vous intéresse d'observer les photographes d'aujourd'hui qui se disent influencés par votre travail ?
Parfois je fais des ateliers et j'enseigne, et les étudiants sont d'énormes bosseurs. Mais ils sont hyper techniques, et ce n'est pas ça la photographie. La photographie, c'est être capable de voir les belles choses. 

galeriesultana.com

Maxime porte un pantalon Juun J et des bottes Vetements. 

Rasmus porte un manteau Hermès, un pull Raf Simons et des bottes Vetements. Maxime porte un manteau DSquared2, un tank top Raf Simons et des bottes Vetements. 

Credits


Texte Felix Petty
Photographie Walter Pfeiffer 
Stylisme Hannes Hetta
Coiffure Marc Lopez, ArtList
Scénographie Sophear van Froment
Assistance photographie Aline Blocman, Alexandre Sjoeberg
Technicien numérique Torvioll Jashari
Assistance stylisme Emmanuelle de Luze
Assistance coiffure Mickael Delmas
Production PRODn Paris. Direction caasting Rene de Bathory
Repérage Martin Franck
Mannequins Domonkos Szendrei, Wilhelmina. Rasmus Holm, Premium. Maxime Tavoleira.

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