comment la culture gay a libéré le monde moderne

Pour son nouveau livre, le poète britannique Gregory Woods s'est penché sur les croyances grotesques et les peurs tenaces entourant la communauté gay tout le long du 20ème siècle.

par Matthew Whitehouse
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07 Juin 2016, 4:05pm

photography napoleon sarony

Imaginez-vous un monde dans lequel tous les gays de la planète formerait un réseau (secret) si puissant qu'il supplanterait la morale et l'intérêt des nations. Via un savant mélange d'espionnage, d'influence culturelle et de déco d'intérieur parfaite, ce bien nommé "homintern" (jeu de mot référence au komintern, organisation fondée par l'URSS pour répandre l'idée communiste à travers le monde) déchirerait à lui seul le tissu social, nuirait à la sécurité nationale et à la décence commune, et recruterait le premier hétéro venu pour l'aligner sur cette horde de maraudeurs gays. Ridicule, non ? Ouais, eh bien c'est exactement le genre de concept dont la crédibilité fut largement assise pendant une majeure partie du 20ème siècle. Et ce type de frayeur est minutieusement documenté dans le nouveau livre du poète britannique Gregory Woods, Homintern : How Gay Culture Liberated the Modern World

Professeur émérite d'études gays et lesbiennes à la Nottingham Trent University esquisse l'idée d'une "mafia gay" en partant de la "pensée" et des suspicions assez flippantes de Marx et Engels ("les pédérastes commencent à se compter" écrivait le deuxième) ; des scandales de la fin du 19ème siècle qui virent Oscar Wilde jugé et emprisonné ; de l'apogée de la Guerre Froide, quand la peur d'une incursion soviet était au plus haut. Ces craintes n'étaient qu'un amas de conneries, bien sûr - les gays sont autant à même de monter un réseau international que le sont les gauchers - mais dans son processus de démantèlement des préjugés, Woods parvient à retracer tout l'héritage sous-évalué que le monde moderne doit à la culture gay. Une idée du courage, de multiplicité de points de vue et de solidarité née d'une expérience commune. Alors que le livre sort tout juste, on est allés discuter avec Gregory pour comprendre ce qu'était vraiment le Homintern et ce dont les gens pouvaient bien avoir peur. 

Salut Gregory. Tu peux nous expliquer ce qu'était le Homintern et pourquoi cela effrayait les gens ?
C'était l'idée selon laquelle il existait un réseau secret d'homosexuels dont l'influence dépassait les frontières. Le nom est un simple jeu de mots, une blague (Le Komintern ou Internationale Communiste a été fondé par Lenine en 1919), mais l'idée d'une Internationale homosexuelle a été prise très au sérieux par certains. Jusqu'à être considérée comme une réelle menace à la sécurité nationale.

Comment est venue cette idée ? Tu évoques plusieurs scandales au tournant du 20ème siècle… Quelle a été leur importance ?
A la fin du 19ème siècle, de nombreux scandales ont causé une augmentation de la visibilité, tant dans les manuels scolaires que dans les journaux, qui ont grandement changé la vie de la communauté LGBT, pour le meilleur et pour le pire. Le terme "homosexuel" vient de cette époque, mais les scientifiques étudiant les variantes sexuelles ont buté sur plein d'autres noms avant de tomber dessus. Et une situation intenable s'est présentée. La communauté LGBT était sous pression et devait garder sa sexualité secrète. Mais quand les gays s'exécutaient, ils étaient immédiatement accusés d'être secrets, discrets, et donc peu dignes de confiance. Ils étaient poussés dans l'ombre, on a donc jugé qu'ils étaient louches.

Les gens se sentaient menacés par ce concept ?
C'était une époque de compétition intense entre les empires. La révolution faisait face aux autocraties et aux monarchies, le communisme et le fascisme ne cessaient de se polariser. Une loyauté un peu éparse était très vite sujette au doute. Les juifs ont particulièrement souffert de ça, une simple suspicion permettait d'agir. On suspectait également les homosexuels de s'organiser à l'étranger. Toute proportion gardée, ils ont souffert de la même chose.

Le Homintern était totalement imaginé, ou bien il se basait sur un élément précis ?
De nombreux gays ont occupé des places de choix dans la société, britannique ou autre. La question c'est de savoir si cela importe et change quelque chose, que le Roi de la Suède, quelques nazis de haut-rangs, un tennisman professionnel ou un architecte d'influence aient été gays… Est-ce qu'une poignée d'homosexuels d'influence forment une conspiration ? Et, si c'est le cas, sera-t-elle subversive ou suivra-t-elle simplement le statu quo ? Il est clair qu'il n'y a jamais eu d'organisation puissante et internationale d'homosexuels, travaillant à l'encontre de l'intérêt des hétéros. S'il y a eu un complot, il fut certainement inverse.

Cette paranoïa s'étendait aussi aux femmes homosexuelles ?
Pas vraiment. Les femmes étaient moins à même d'occuper une place de pouvoir dans la société. Comme dans beaucoup d'autres domaines, elles n'étaient pas prises au sérieux comme les hommes. On s'inquiétait moins des lesbiennes que des homosexuels. La misogynie ne fait pas la distinction entre hétérosexuelles et lesbiennes.

Y avait-il des domaines dans lesquelles les gays étaient plus acceptés ?
Les arts. Et particulièrement la performance. Pourquoi ? parce qu'on s'en fiche de l'art, non ? Et même là, il y a souvent eu des reproches. On sous-entend que des gays bossant dans l'art formeront un groupe fermé d'influence. C'était particulièrement le cas au théâtre dans les années 1950 et 1960. Parce que la plupart des dramaturges américains de l'époque étaient gays - Tennessee Williams, William Inge, Edward Albee - on les soupçonnais d'agir en leur faveur, contre les hétérosexuels. En Angleterre, des dramaturges hétéros à succès tels que John Osborne et Simon Gray se sont plaint, arguant qu'il fallait être queer pour marcher au théâtre… Une logique qui se suffit à elle-même.

Les conséquences de la présence gay dans l'art tout au long du siècle dernier est énorme et sous-estimée. Si seulement on pouvait mesurer l'influence de (par exemple) Camp sur le cinéma, on pourrait commencer à comprendre l'ampleur du phénomène. Si on pouvait lui donner un prix, notre histoire culturelle serait peut-être prise au sérieux !

L'idée du Homintern a encore du poids aujourd'hui ?
Elle refait surface de temps en temps. En 1998, The Sun nous expliquait que l'Angleterre était gérée par une mafia gay parce que quatre membres du gouvernement étaient homosexuels. Mais la plupart de ces plaintes sont réservées aux industries de la mode et du divertissement. Et face à de telles accusations, j'aime soulever la question : si les gays ont le contrôle de tout cela, pourquoi leurs productions sont-elles si peu gays ? Si les gays ont la mainmise, pourquoi l'amour de deux personnes du même sexe est aussi absent des paroles de chansons ou des scénarios de cinéma, encore aujourd'hui?

Que veux-tu que les gens retiennent du livre ? La communauté LGBT connaît-elle assez son histoire ?
Non, loin de là. Mais ce n'est pas de sa faute. Le système éducatif est à blâmer. As-tu déjà entendu parler d'une école qui incluait la culture LGBT dans ses programmes ? As-tu déjà vu une émission de télé sur l'Histoire mentionner la population LGBT ? C'est à cause de cette absence d'infos, de ce silence, que je suis convaincu que nous devons prendre nos responsabilités, nous informer nous-mêmes et informer les autres. Nous devons connaître notre passé et être au fait de notre histoire au sein de cultures différentes. Pour deux bonnes raisons : d'abord pour que l'on soit bien conscient qu'il y a plusieurs manières d'être LGBT, et pour que nous soyons prêts et parés à tout ce qui pourrait nous arriver dans le futur. Je veux que me lecteurs rigolent en réalisant la folie des hommes et des femmes que je décris, qu'ils admirent leur courage et leur verve, qu'ils déplorent la manière dont ils étaient discriminés. Au final, malgré toute ces tragédies, je raconte l'histoire d'un triomphe, pourtant très mal engagé.

Pour finir… Si tu devais choisir une des façons qu'à eu la culture gay de libérer le monde, ce serait laquelle ?
Ce serait quelque chose qui aurait à voir avec le coming-out. A une période où la conformité et le secret et l'embarras sexuel sont encouragés, la culture gay a montré qu'il était possible d'être à la fois discret et culotté. (Pensez à Liberace, putain !) C'était un jeu dangereux, mais aussi follement gratifiant. Les gays ont montré au monde que l'amour mérite toujours que l'on prenne des risques.

Credits


Texte Matthew Whitehouse
Liberace. Photographie Alan Light.

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