Timothée porte une veste Maison Margiela printemps/été 2019. Veste du styliste. Collier et boucle d'oreille Saint Laurent par Anthony Vaccarello printemps/été 2019

timothée chalamet discute avec harry styles : l’acteur le plus demandé au monde interviewé par une popstar

Pour la sortie du film Beautiful Boy, Timothée Chalamet et Harry Styles parlent de politique, des réseaux sociaux et de la masculinité moderne.

par i-D Magazine
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05 Novembre 2018, 9:42am

Timothée porte une veste Maison Margiela printemps/été 2019. Veste du styliste. Collier et boucle d'oreille Saint Laurent par Anthony Vaccarello printemps/été 2019

Timothée Chalamet est la nouvelle idole adolescente, dont la nomination aux derniers Oscars redéfinit les codes des rôles masculins en 2018. Harry Styles est le musicien primé, aux disques de platine, qui aimerait que les gens interagissent avec bienveillance et bonté. Pour marquer la sortie de Beautiful Boy, le nouveau film extrêmement anticipé de Timothée, les deux hommes parlent de leur célébrité, de réseaux sociaux, et de masculinité moderne.

Quand Timothée Chalamet surgit sur grand écran dans Call Me By Your Name en 2017, le monde entier tombe instantanément amoureux de ses traits délicats, de sa chevelure élégante. Mais plus que sa beauté, c’est bien le talent et la puissance de Timothée dans le rôle du trilingue et précoce Elio fait de lui une nouvelle star du cinéma. Avec ce rôle, il est devenu – de façon méritée – le plus jeune nominé pour l’Oscar du Meilleur Acteur en 80 ans. Son ascension n’a toujours pas cessé depuis. Timothée est apparu dans le film réalisé par Greta Gerwig nominé aux Oscars, Lady Bird, dans lequel il donne une profondeur émotionnelle insoupçonnée au lycéen cool qu’il interprète. Mais c’est son rôle actuel dans le Beautiful Boy de Felix van Groeningen qui va le propulser dans la cour des grands. Dans le film Timothée joue Nic, un adolescent bien sous tout rapport, qui tombe dans l’engrenage de l’addiction à la meth au grand dam de David, son père journaliste, joué par Steve Carell. Vu de l’extérieur, Nic mène une vie parfaite, vit près de San Francisco, sur la magnifique côte nord-californienne battue par les vagues, et se voit prédire un futur brillant. Du moins, c’est le cas jusqu’à ce que son penchant pour la drogue ne le fasse basculer du côté obscur et qu’il ne quitte son foyer pour s’enfoncer dans l’addiction. Inspirée des mémoires écrites à quatre mains par David et Nic Sheff, l’opposition des perspectives donne à Beautiful Boy un impact dévastateur.

Timothee Chalamet i-D Magazine
Timothée porte du Saint Laurent par Anthony Vaccarello printemps/été 2019.

Timothée offre une performance viscérale, celle d'un Nic blessé et désespéré dont le père lutte pour comprendre ce qui a foiré. Le cycle de sobriété puis de rechute et ainsi de suite est assez brutal à observer, mais contrairement à d’autres films sur la drogue, Beautiful Boy ne propose aucune platitude moraliste comme réponse. Il constitue plutôt le récit puissant d’une relation entre un père et son fils, et de l’addiction qui fait voler leur univers en éclats.

Timothée incarne Nic dans toutes ses complexités ; que ce soit au moment où il retrouve son père dans un café de San Francisco alors qu’il est totalement shooté afin de l’arnaquer de quelques dollars, ou lorsqu’il est sobre et de retour chez lui, mais avec l’attitude brisée de celui qui sait que sa guérison ne durera pas. Extrêmement émouvant et dur à regarder, le film concentre une attention méritée pour les prochains Oscars. Dans un monde post #MeToo, Timothée Chalamet représente le changement que nous souhaitons voir dans l’industrie cinématographique. Il est sensible, honnête, réfléchi, poli, un peu gauche et conscient de lui-même. Et il sourit. Beaucoup.

Adulé tant par les filles que par les garçons pour son joli minois, il est une version moderne de l’idole des jeunes, comme on n’en n’avait plus vu au cinéma depuis des années. Dans la lignée directe de James Dean, River Phoenix et Leonardo DiCaprio, le New-Yorkais de 22 ans est bousculé lors des premières de ses films, stalké en ligne, traqué par les tabloïds et poursuivi par les paparazzi. Internet est obsédé par sa personne. Il est l'objet de hashtags, consacrés à la documentation de ses moindres faits et gestes, de #timotheechalametdoingthings à #timotheechalamethair. Plus tôt cette année, le compte Instagram @chalametinart est devenu viral en photoshoppant l'acteur dans des œuvres d‘art célèbres, notamment le David de Michelangelo et La Naissance de Vénus de Botticelli, avec comme devise : « La preuve qu’il est un chef-d’œuvre ».

Sérieux à propos du cinéma, mais plus léger quant à la place qu'il peut y occuper, Timothée à la ville est un fan comme les autres. Il s’extasie sur Cardi B, Kid Cudi et Frank Ocean tout autant que nous sur ses vidéos de rap au lycée La Guardia, qui comptent plus d’un million de vues sur YouTube. Lors de la première de Beautiful Boy à Londres en octobre, Timothée portait un costume floral peint à la main dessiné par Sarah Burton de chez McQueen. Ce look, qui rappelait – et pas qu’un peu – celui d’un certain Harry Styles a cassé l'internet.

Ce n’est pas la première fois que l’acteur est comparé à la pop star. La future amitié entre Timothée et Harry n’existe que par la volonté d’internet. Des Tumblr, des montages vidéos, des mèmes et des fan-fictions leurs sont dédiés. Quand ils ont commencé à se suivre sur Instagram plus tôt cette année, des millions d’ados aux quatre coins de la planète ont poussé un soupir collectif. Tous deux représentent une nouvelle masculinité, une masculinité sensible, réfléchie, créative et qui n’a pas peur de s’assumer. Étonnamment, ils ne se sont jamais rencontrés en personne.

C’est cette aisance dans la vulnérabilité qui a fait de Timothée l’un des acteurs les plus vitaux et les plus demandés de sa génération. L’an prochain, nous le verrons jouer des muscles en tant qu’Henry V dans The King, sur Netflix, afin de retrouver Greta Grewig dans son adaptation au casting cinq étoiles des Quatre Filles du Docteur March, et Denis Villeneuve dans son reboot du roman de science-fiction Dune. On parle même d’une suite de Call Me By Your Name. Mais avant toute chose, il a un coup de fil extrêmement important à prendre…

Harry Styles : Mr Chalamet…
Timothée Chalamet : Mr Styles… c’est cool de t’avoir au téléphone. Merci de participer.

H : Merci d’avoir proposé. J’ai vu Beautiful Boy ce matin, il est super.
T : Merci d’avoir pris le temps de le regarder. Ça me touche.

H : Voici ma première question, David Bowie a dit un jour : « Etre créatif, c’est comme patauger dans l’océan. Tu avances jusqu’à ne plus avoir pied, tu as un peu peur, et c’est là que tu fais ton meilleur travail. » Est-ce que tu es d’accord avec cela ?
T : Je suis d’accord. Ça me rappelle cette citation – si quelqu’un dit à un artiste qu’il est courageux, en fait, ce qu’il lui dit, c’est qu’il est fou. Je pense que, peu importe ce qui prend vie quand je joue, j’ai toujours ce sentiment d’être un peu hors de ma zone de confort, ou hors de contrôle.

H : Je pense que si tu ne sors pas de ta zone de confort, tu t’ennuies facilement. C’est parfois important de tout effacer et de recommencer du début…
T : … et d’être mauvais, et de prendre des risques. J’ai appris d’expérience que sur un film, si une scène est ratée et que les gens rient sur le plateau, ça te détend pour la prise suivante. J'ai appris beaucoup de mes expériences passées.

H : Ton personnage dans Beautiful Boy est un rôle plutôt intense. Est-ce que tu fais partie de ceux qui restent dans le personnage quand on coupe, ou est-ce que tu arrives à le déclencher à volonté ?
T : Mon rôle dans Beautiful Boy m’a suivi plus longtemps que ce que j’aurais cru. Je croyais que l’un des pièges de ce rôle, surtout en tant que jeune acteur nerveux, serait de trop m’attarder sur son côté sérieux. Je ne voulais pas essayer d’être aussi dur avec moi-même que possible en pensant que ça suffirait pour être bon. Après le dernier jour de tournage, le chemin pour rentrer a été très étrange. Je n’avais même pas vécu cette histoire – c’était celle de Nic et David, mais je me suis quand même senti profondément affecté, vidé, et un peu dévasté. Le film ne casse pas le moral, parce qu’il est plein d’espoir et rédempteur, mais ça reste un coup de poing dans le ventre.

H : On sait tous que l’addiction est une maladie qui affecte beaucoup de gens, alors pourquoi penses-tu qu’elle reste enveloppée d’un voile de secret et de honte ?
T : Je ne suis pas une autorité sur la question, mais je pense que c’est parce que c’est plus facile de la voir ainsi. Ça rassure les gens de donner un visage à l’addiction et de penser que ça ne peut pas t’’affecter toi, ta famille, ou tes proches. Alors que la vérité, comme tu l’as dit, c’est que c’est une maladie qui ne discrimine pas. Elle ne se soucie pas de la race, de la classe sociale, ou du genre. C’est une maladie très humaine qui affecte beaucoup de gens de notre âge. L’une des choses que j’ai vraiment aimées dans Beautiful Boy, c’est qu’on ne sait pas vraiment pourquoi Nic devient accro. Je pense qu’il est plus facile pour les gens de se dire que c’est un choix, que quand les gens sont accros, ils sont dans cette super fête d’excès et d’euphorie, alors qu’en fait c’est un grand trou noir, comme dirait Nic, ou un lieu de souffrance.

H : Quand tu as vu le film fini pour la première fois, est-ce que quelque chose t’a surpris dans le résultat final ?
T : J’étais plus terrifié de voir ce film que tous ceux dans lesquels je suis apparu avant, parce qu’il s’inspire de personnes réelles. J’ai vraiment ressenti la pression, et le voir pour la première fois n’a pas été la plus confortable des expériences.

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Manteau et chemise Alexander McQueen. Jean Saint Laurent par Anthony Vaccarello printemps/été 2019. Bottes Louis Vuitton printemps/été 2019.

H : Quand je fais des films, ou des clips, je glisse souvent des messages secrets pour mes amis . Par exemple je mets le prénom de quelqu’un sur quelque chose, ou je porte des colliers fabriqués par les enfants de mes amis, ou un truc comme ça. Est-ce que tu glisses des messages secrets aux gens dans tes films ?
T : Je suis un acteur très tactile, et si je commence à me dire que je suis nul je me mets à attraper des objets sur lesquels j’ai de petits rappels. Clairement, dans un film comme Call Me By Your Name, quand nous tournions dans une maison, il y avait plein de petits recoins où je me sentais plus en sécurité. J’ai des petits trucs avec moi dans chaque rôle, et des petits trucs que j’emporte avec moi à la fin du tournage.

H : En lisant le script de Call Me By Your Name, quelle est la scène qui t’a décidé à faire le film ?
T : C’est sûrement la scène où Elio révèle ses sentiments à Oliver près du monument aux morts. Le livre est tellement sincère, tellement accompli et bien écrit que j’ai eu l’impression que cette scène particulière serait le baromètre de la réussite du film. Le jour-J, Luca Guadagnini ne savait pas exactement comment il voulait la filmer, et à vrai dire c’est Armie Hammer qui a eu l’idée de la filmer en une prise et de faire un plan large. Ça a enlevé tout le côté cliché hollywoodien. Si tu coupes le son, tu ne peux pas savoir que c’est un moment où une personne avoue son amour à une autre.

H : Ce qui est bien plus réaliste…
T : Je crois aussi… ça peut faire fuir la personne si on en fait beaucoup trop.

H : Il y a eu des bruits de couloir concernant une suite, est-ce que ça te rend nerveux de continuer une histoire que tant de gens ont déjà adorée ?
T : Nous avons fait le premier film avec l’humble espoir que les fans du livre iraient le voir. J’adorerais faire une suite, je trouve que c’est un challenge très excitant.

H : Tu arrives encore à manger des pêches ?
T : (Rires) Oui, j’y arrive, mais pas sans y repenser…

H : Moi j’ai du mal…
T : (Rires) C’est la scène la plus gênante au monde à regarder avec ses parents. Mon pauvre père…

H : Je suis sûr que les pêches, c’est fini pour lui aussi. Tu es proche de ta famille, n’est-ce pas ?
T : Oui. Toi aussi ?

H : Oui, mes parents m’accompagnent parfois en tournée, et c’est toujours sympa de les avoir avec moi. Ces dernières années ont été dingues pour toi. Comment tes parents t’ont-ils aidé à garder une certaine notion de la normalité ?
T : Je pense que ce que mes parents me donnent de plus précieux – et j’essaie de le leur rendre autant que possible – c’est leur amour et leur soutien. J’espère que ça ne sonne pas ringard, mais c’est vrai. Vers la fin de ton adolescence et le début de ta vingtaine, tu te rends compte que tes parents sont humains. Ça ne veut pas dire qu’ils ne me donnent pas des conseils vraiment super, c’est le cas. Mais tu arrives à un âge où tu prends le contrôle de ta vie. Ma mère a récemment posté cette photo d’elle et de mon père à la première de Beautiful Boy à LA, et ça m’a brisé le cœur, mais dans le bon sens du terme. Ils rayonnaient de fierté, c’était bouleversant.

H : Est-ce qu’il t’arrive de prendre un moment pour tout absorber et te rendre compte à quel point tu vis quelque chose de génial ? Je tiens un journal, parce que je trouve que ça aide toujours, pour écrire des chansons. Même si c’est juste des points-clés pour m’aider à garder le fil de ce qui se passe.
T : Oui, je tiens un journal et je griffonne des idées sur l’application notes de mon téléphone, aussi. La gratitude et le fait d’apprécier où tu te trouves sont très importants pour moi, mais ça demande du temps. Avoir assez de temps pour écrire dans un journal, ou simplement pour être reconnaissant. J’ai environ un an et demi de travail qui arrive, je joue dans Les Quatre Filles du Docteur March et dans Dune… et j’espère avoir assez de temps pour pouvoir apprécier tout cela pleinement. Ce qui me réconforte, c’est quand je me réveille, j’ai toujours ce sentiment subtil de gratitude, dans les limites du raisonnable. C’est vraiment génial d’entendre que quelqu’un comme toi, qui fait cela depuis un bon bout de temps, arrive à avoir cette objectivité et cette capacité à prendre du recul et à écrire dans un journal. C’est important de prendre du temps pour se réfléchir sur soi-même.

H : Très souvent, quand tu fais quelque chose qui se passe bien, tu penses immédiatement : « et ensuite ? ». Tout avance tellement vite que souvent, tu n’as pas la chance de faire une pause pour te dire : « merde, c’était vraiment génial ». Je viens de finir ma tournée et c’est génial de prendre du recul et de se dire que ce n’est pas la vraie vie, mais juste un métier vraiment incroyable que je fais.
T : Est-ce que ces moments d’objectivité viennent tous seuls ? Ou est-ce que tu essaies de mettre du temps de côté pour faire ça ?

H : Je crois qu’ils arrivent quand ils arrivent. Ils m’arrivent souvent quand je conduis. J’écoute quelque chose, et ça me ramène à mes 12 ans, ou un truc comme ça, et je me dis : « mince, si mon moi de 12 ans pouvait me voir aujourd’hui ». Je pense que c’est important d’avoir ces moments parce que lorsque ce n’est pas le cas, tu t’attends à vivre une vie censée être géniale, et je pense que c’est très dangereux.
T : Ça me terrifie et je ne suis toujours pas certain de savoir comment l’aborder au mieux. C’est pour ça que je suis très reconnaissant d’avoir grandi à New York. Je passe autant de temps que possible à New York. Je suis en admiration devant Kid Cudi parce qu’il vient de Cleveland, et que j’ai un immense respect pour l’idée de venir d’un endroit qui n’est pas LA ou New York, ou un de ces centres d’industrie, et d’où démarrer une carrière peut sembler être un obstacle formidable.

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Veste Alexander McQueen printemps/été 2019.

H : Parfois, dans les émissions TV, tu sembles très nerveux, mais au cinéma, tu es un acteur plein de confiance en lui. Est-ce que tu trouves qu’il est plus facile de jouer un rôle que d’être toi-même ?
T : Oh, c’est une bonne question. Je crois que le poison pour les jeunes en public, dans des situations sociales, ou dans la vie en général, c’est la vanité, et c’est ce qui me rend nerveux dans les talk-shows. Je suis nouveau dans tout cela, alors je me mets à la place du public et je les imagine voyant ce jeune homme inconnu qui essaie de parler de cinéma sérieusement, et je les vois tiquer.

H : Est-ce que tu te sens une pression, un besoin d'être politique à notre époque ?
T : Je ne sais pas si c’est une pression, mais c’est une responsabilité. J’en parlais avec Steve Carell, de cette suffisance générale des générations précédentes que tout allait bien, et que les enjeux étaient soudain devenus très élevés. Les gens de notre âge sont tellement plus engagés, et je crois que c’est une bonne chose.

H : Nous vivons à une époque où il est impossible de ne pas être au courant de ce qui se passe dans le monde. La société n’a jamais été aussi clivante. C’est important de défendre ce qu’on croit être juste. J’adorerais que mes opinions transparaissent dans la musique et les choses que je fais. C’est une façon très puissante de faire entendre nos voix. Je pense que pendant très longtemps, les gens se sont dit : « ce que je fais n’a pas d’importance », mais la révolution naît de petites actions, et maintenant, les gens se rendent compte que c’est de là que vient le vrai changement.
T : Nous vivons à une époque très inspirante, parce que beaucoup de ces voix – comme celle d’Emma Gonzalez, par exemple – sont vraiment jeunes. Ce sont des gens de notre âge qui vont devoir gérer tout cela, et qui gèrent déjà tout cela. J’ai trouvé cela très intéressant d’être aux Golden Globes et aux Oscars l’an dernier – parce qu’il y avait toute cette tension de l’auto-célébration, qui est la raison d’être de ces cérémonies – quand tant de gens souffrent et ont des griefs à exprimer. Pas juste des petites plaintes, mais des vrais griefs justifiés.

Aujourd’hui, nous avons tellement de manières de nous engager. Je pense que c’est le gros point positif des réseaux sociaux, mais j’y trouve aussi beaucoup d’aspect super dangereux. Ton avis m’intéresse… le bon, le mauvais des réseaux sociaux.
T : À la fin des années 2000, quand il y a eu le Printemps Arabe en Égypte, il y a eu une grosse vague d’optimisme sur internet et les possibilités des réseaux sociaux. Mais ces trois-quatre dernières années, il y a eu comme une seconde vague des réseaux sociaux, où les gens n’entendent que ce qu’ils veulent entendre et ne font que crier dans leur propre chambre d’écho. Mon ancien coloc m’a dit qu’il avait lu des interviews des créateurs d’internet, où ils disaient être hantés par ce que leur invention est devenue, et détester la négativité et la désinformation qu’elle sert parfois à communiquer. D’un point de vue un peu plus serré, selon ma propre expérience, les réseaux sociaux peuvent être tortueux à naviguer. La dernière chose que j’ai envie de faire en tant qu’artiste, c’est créer du vide. Mais si tu lis les commentaires, tu te risques à des dommages collatéraux. Je suis envieux du temps où les gens ouvraient grand les yeux, où il n’y avait pas l’écran pour s’échapper. C’est la caricature du mec en soirée qui joue à Tetris.

H : Personnellement, je sens que je suis parfois beaucoup plus heureux quand je ne suis pas sur les réseaux. Quelqu’un me l’a décrit un jour comme une fête, avec trois personnes géniales et 23 personnes horribles. Tu n’irais pas à cette fête, si ? Pour moi ça résume un peu mon ressenti sur les réseaux sociaux. Je touche l’eau du doigt de pied, je vois les amis que j’ai envie de voir et je sors.
T : Cette attitude a été intuitive pour toi ?

H : C’est quelque chose que j’ai appris avec le temps. Particulièrement quand tu commences, et quand on t’encourage à donner un maximum de toi. Mais on en revient à la séparation travail / vie privée. À la réalisation qu’il y a des choses que tu dois garder pour toi, des choses que tu ne dois partager avec personne. C’est souvent mieux comme ça.
T : En digital, il faut autant être conscient de ce que tu donnes que de ce que tu gardes.

H : Exactement. Je suis bien conscient que si tu vas sur les réseaux sociaux, et que tu cherches, tu vas trouver ce que tu cherches. Si tu cherches des mauvais commentaires, tu vas les trouver. Et pourtant les gens continuent à le faire. C’est de l’auto-torture vraiment bizarre.
T : C’est maso.

H : Je le faisais quand j’ai commencé. J’ai arrêté, et j’en suis beaucoup plus heureux. Mais je ne crache pas sur les réseaux sociaux. Je pense qu’ils peuvent aussi faire beaucoup de bien, c’est important de le réaliser mais de grandir avec tout ça en tête.
T : De toute manière, il n’y a pas de retour en arrière. C’est comme ça. Bon, mais sinon, c’était comment de travailler sur Dunkerque ? J’ai eu un petit rôle dans Interstellar et j’étais surexcité à l’idée de tourner avec Christopher Nolan. C’est mon réalisateur préféré.

H : Moi aussi, j’ai toujours été un grand fan de Christopher Nolan… quand il était assis au fond de la salle pendant mon audition, je saisissais la chance d’être dans la même pièce que lui. C’était bizarre Dunkerque, parce que c’était mon premier film, je n’avais aucun élément pour comparer.
T : Je vois un peu ce tournage comme une terre aride. Ça n’a pas l’air du tout d’avoir été des vacances.

H : Non, pas du tout. Quand on m’a dit que j’allais faire un film sur une plage, je ne m’attendais pas du tout à ça ! Mais j’ai adoré jouer quelqu’un d’autre, sortir à ce point de ma zone de confort. J’ai adoré être le mec qui ne sait pas ce qu’il fait sur le tournage. C’était vraiment agréable.
T : Mec, j’espère vraiment que tu vas continuer à tourner. Parce que, je ne sais pas si ça a une quelconque pertinence venant de moi, mais je t’ai trouvé excellent dans le film.

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Gilet et veste Givenchy printemps/été 2019.

H : Merci beaucoup.
T : Ce film est incroyable. En le regardant, je me disais « Oh merde, j’espère que Harry ne s’imagine pas que tous les plateaux de cinéma ressemblent à la Seconde Guerre Mondiale ! »

H : Tout le monde m’a dit que, peu importe ce sur quoi je bosserais ensuite, ce sera une balade de santé comparé à Dunkerque. Mais j’ai vraiment aimé le faire. Quand tu regardes l’état du monde aujourd’hui, est-ce que tu te sens une responsabilité en tant qu’acteur, de représenter une nouvelle forme de masculinité à l’écran ? Le concept de masculinité a énormément changé depuis que nous sommes petits…
T : C’est vraiment drôle, j’allais te poser une version de cette question mais j’avais peur de passer pour un idiot en pensant que je pourrais générer un quelconque changement. Mais, si tu me donnes cet adoubement, je te réponds oui, absolument. C’est pour ça que je suis super content de t’avoir au téléphone. Parce qu’en grandissant nous avons eu des modèles à regarder, mais pas aussi puissants. Quelqu’un comme Lil B – j’espère que les gens ne lèveront pas les yeux au ciel en lisant ça – a eu un impact énorme sur moi, parce qu’il a vraiment flouté les lignes en tant que musicien. Ça me plairait énormément de savoir que les rôles que je joue sont pensés pour générer du changement. Après, comment dire… ? Je pense qu’il y a quelque chose qui doit être écrit à ce sujet par quelqu’un beaucoup plus intelligent que moi. J’ai envie de dire que tu peux être qui tu as envie d’être. Il n’y a pas de notion spécifique, de taille de jean ou de muscles, d’affectation, de forme de sourcil, de dissolution ou d’utilisation de drogue qu’il faut cocher pour être masculin. C’est très excitant. C’est un nouveau monde. C’est peut-être à cause des réseaux sociaux, peut-être à cause de je ne sais quelle autre chose, mais il y a une vraie excitation au sein de notre génération à ce sujet. Une envie de faire les choses d’une nouvelle manière. Je serais curieux d’entendre ce que tu as à dire là-dessus ?

H : Je n’ai pas grandi dans un monde d’hommes. J’ai grandi avec ma mère et ma sœur. Mais clairement, je pense que ces deux dernières années, j’ai été beaucoup plus conscient de qui je suis, qui je peux être. Je pense qu’il y a quelque chose de très masculin à se montrer vulnérable, à s’autoriser à être féminin, et être à l’aise avec ça. Quand tu es petit tu ne comprends même pas ce que ces choses-là veulent dire. Tu as cette idée de la masculinité, et plus tu grandis, plus tu fais d’expérience, plus tu es confortable avec qui tu es. Aujourd’hui, il est plus facile d’embrasser la masculinité de plein de manières différentes. Je me suis rendu compte – à travers la musique, l’écriture, les discussions avec des amis – que je me sens parfois le plus en confiance quand je m’autorise à être vulnérable. C’est quelque chose que j’essaye de faire.
T : C’est très beau, très inspirant et ça en revient certainement à cette idée d’être à l’aise dans le chaos, de créer dans la folie. Être vulnérable, c’est presque être high. Je comprends ça. Je pense que ça peut s’expérimenter dans l’art, mais aussi dans la sphère intime. C’est le sentiment le plus fou à atteindre, la vulnérabilité. Si le fait que nous ayons tous les deux cette conversation peut, de manière infinitésimale, aider un mec ou une fille à comprendre qu’être vulnérable n’est pas une faiblesse ou une barrière sociale, c’est génial. Ça ne veut pas dire que tu es fou ou sur-émotionnel. Tu es juste humain. Je pense que ta musique arrive à capter ça, et j’espère que mes films aussi. Les humains sont complexes ; nous nous devons de ressentir plein de choses. Nous ne sommes pas homogènes.

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Timothée porte du Saint Laurent par Anthony Vaccarello printemps/été 2019 et son propre bracelet.

H : Je suis entièrement d’accord. Quelques questions encore… Tes dernières années ont été incroyables. Comment tu le vis ? Tu t’amuses ?
T : Mec, j’ai tellement de gratitude. Je le dis souvent à mon père et il se moque de moi parce que je ne disais jamais ce genre de choses avant, mais j’observe les gens de notre âge, je vois comme ils sont pleins d’énergie et ça m’inspire. Il y a trois ans j’étais nerveux parce qu’on parlait beaucoup de la manière que peuvent avoir les réseaux sociaux de réduire l’attention. On nous expliquait que nous ne savions plus nous poser, regarder le monde, et que l’art et le cinéma étaient devenus des reliques du passé. Mais je pense vraiment que c’est un sujet urgent. Et pour je ne sais quelle raison, je peux maintenant savoir ce à quoi je veux donner vie. En ce moment je travaille à Boston sur Little Women, avec Greta Gerwig, Saoirse Ronan et Emma Watson et j’ai dû me pincer plusieurs fois pour réaliser la chance que j’avais, de pouvoir faire partie de cet incroyable récit. Tu as eu du temps pour toi tes premières années, ou c’était vraiment trop intense ?

H : C’était plutôt intense, oui. C’est seulement ces deux dernières années que j’ai eu l’occasion de ralentir un peu et de me retourner sur mon parcours. C’est bien d’avoir un moment pour comprendre tout ça, ce qui se passe. Maintenant je suis excité par l’avenir. Le futur, ça t’excite ? Et quand je dis ça, je parle de ton futur, pas du futur de l’humanité !
T : Ouais, désolé mec, je suis de plus en plus macro.

H : Tu peux choisir tes films maintenant, c’est génial. Quand tu commences, tu passes ton temps à espérer que les gens regardent tes films ou écoutent ta musique. Et quand c’est enfin le cas, tu te demandes toujours « et maintenant, quoi ? » Qu’est-ce qui t’inquiète aujourd’hui ?
T : Faire les bons choix. Je pense qu’il y a une forme d’anxiété qui vit en nous, qui est aussi due à notre âge. J’ai envie de pouvoir avoir une discussion similaire avec toi dans 15 ans. Mon but a toujours été de tourner avec de grands réalisateurs. Je bosse avec Greta Gerwig en ce moment. Ensuite je vais travailler avec l’un de mes réalisateurs préférés, très artistique. Et puis je vais faire Dune, de Denis Villeneuve. J’ai toujours rêvé d’être dans un gros film genre Dunkerque ou The Dark Knight ou Inception. Voilà la vérité, Harry. Il y a aussi de la peur, comme il y en a toujours eu, mais je suis content que cette peur vienne du choix de mes films et pas du fait de savoir si je vais pouvoir payer mon loyer ou non. J’ai beaucoup de gratitude. J’espère qu’on aura la chance un jour de se retrouver sur un tournage tous les deux. Tu sais sur quoi tu bosses ensuite ?

H : Je suis en train de faire mon second album en ce moment, donc ça me prend du temps, je lis beaucoup, j’observe aussi. J’ai eu le rôle dans Dunkerque pile au moment où je commençais mon premier album, alors j’ai dû tout mettre en pause pendant cinq mois. Mais ce genre de choses arrivent quand elles veulent arriver. Alors je sais pas, j’aime bien ne pas savoir ce qui va se passer, en vrai.
T : C’est quelque chose qui revient chez beaucoup des musiciens que je rencontre. Ils ont un agenda beaucoup plus flexible que les acteurs, qui doivent être à des endroits, à des moments précis. Je sais pas… Il doit être 3 heures du matin, où tu es. Les musiciens ont l’air d’avoir un emploi du temps plus libre.

H : Quand j’étais dans le groupe, je savais toujours ce que j’allais faire deux ans à l’avance. Maintenant, je fais ma musique seul et c’est très excitant, parce que je sais que c’est tout ce que je vais faire, jusqu’à ce que je finisse le disque. C’est une nouvelle manière de travailler.
T : J’imagine que le processus créatif doit être totalement différent entre un album solo et une musique que tu crées en groupe, plus jeune.

H : Ouais, quand j’ai commencé je ne savais pas vraiment ce que je faisais. Alors j’essayais d’écrire autant que possible, avec plein de personnes différentes pour essayer d’apprendre un maximum. Je te garantis que j’ai écrit beaucoup, mais vraiment beaucoup de merdes avant d’être bon… Mais j’ai encore quelques questions pour toi. Si on te disait que tu n’étais plus autorisé qu’à écouter une seule chanson, regarder un seul film, lire un seul livre et parler à une seule personne pour le restant de tes jours, tu choisirais quoi ?
T : Ok, une chanson, un film, un livre, une personne… Je viens juste de l’écrire, je l’ai mis dans mes notes. C’est une super question. La chanson ce serait « Rain » de Kid Cudi. Le film ce serait Punch, Drunk, Love. Le livre… The Book of Disquiet. C’est ce que je lis en ce moment. Et la personne… Je vais garder le mystère. Je le garde pour moi, mais j’ai une réponse très claire en tête. Et toi ? J’ai le droit de te retourner la question ?

H : Bien sûr. Fais-toi plaisir. Ma chanson serait « Madame George » de Van Morrison. Mon film, Les Affranchis. Mon livre… j’en ai deux : La Ballade de l’Impossible de Murakami ou Love is a Mixtape de Rob Sheffield. Que je te suggère si tu ne l’as pas encore lu. C’est vraiment magnifique.
T : Et ta personne ?

H : Je crois que je vais faire comme toi. Je vais la garder pour moi.
T : Ok, ça se tient !

H : Ouais, l’échange reste équitable, non ?
T : Carrément.

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Manteau et chemise Raf Simons printemps/été 2019. Jean Saint Laurent par Anthony Vaccarello.

H : J’ai quelques questions rapides avant la dernière.
T : Ok…

H : Super. C’est quoi ton morceau de karaoké ?
T : « Heart Shaped Box », mais je n’ose pas le faire devant des gens que je ne connais pas.

H : OK. New York ou Los Angeles ?
T : New York. New York. Sans hésitation. Quand j’atterris j’embrasse le tarmac, baby.

H : Football ou basket ?
T : Oh, mec… égalité.

H : Ta série télé préférée ?
T : The Office.

H : On en arrive aux questions compliquées : Kobe ou LeBron ?
T : Heu… Écoute, LeBron est l’athlète de ma génération. Mais Kobe gagne au talent. J’ai adoré LeBron quand il est allé à Miami. Je l’ai adoré quand il est allé à Cleveland. Maintenant je ne suis plus qu’un fanboy qui essaye de s’acheter un maillot des Lakers.

H : Tu portes quoi au lit ?
T : Rien.

H : Jay-Z ou Beyonce ?
T : Oh, mec, pas de gagnant là, les deux sont géniaux. JayBay.

H : Le dernier texto que tu as envoyé ?
T : Je vais te dire ça tout de suite… [regarde son téléphone]. Déjà, je dois répondre à beaucoup de monde ! Le dernier texto que j’ai reçu c’était de mon père, à propos de Beautiful Boy. Il me dit que le film a fait de bonnes entrées et il m’envoie un lien sur les résultats au box-office de Venom. Il n’irait jamais voir Venom, donc je ne sais pas pourquoi il m’a envoyé ça.

H : Ton plaisir coupable ?
T : Rick and Morty, peut-être ? Mais ça n’a rien de coupable, en vrai. On est beaucoup à adorer.

H : Tu as regardé Big Mouth ?
T : Non. Je devrais ?

H : Ouais, c’est sur Netflix. Regarde Big Mouth.
T : Ok.

H : Cardi B ou Nicki Minaj ?
T : Houla… Alors, Nicki est allée dans le même lycée que moi… mais Cardi est légendaire. Pourquoi on ne peut pas tous s’aimer ? C’est vraiment dommage qu’elles se soient battu. C’était surréaliste. Écoute, Nicki est une légende, Cardi vient la bousculer un peu. T’en penses quoi toi ?

H : Je pose les questions.
T : Bon, d’accord.

H : C’est quoi ton « happy place » ?
T : C’est un endroit mental : un jour d’été à New York.

H : Sympa. J’ai une dernière question. C’est quoi sens de la vie ?
T : Ah… C’est peut-être simplement qu’on n’est pas là pour très longtemps. Vis et laisse-toi vivre. Aime profondément, aime ouvertement. Et comprends bien que l’homme sage sait qu’il est ignorant, mais il cultive la compréhension des choses.

H : Super, vraiment super. Ce fut un plaisir, merci mec.
T : Partagé, mec, merci mille fois d’avoir joué le jeu.

Timothee Chalamet i-D Cover
Timothée porte la collection croisière Gucci 2019. Boucle d'oreille du studio styliste.

Crédits


Interview Harry Styles
Photographie Mario Sorrenti
Direction mode Alastair McKimm
Coiffure Duffy at Streeters
Grooming Caoilfhionn Gifford using Tata Harper Skincare
Lumière Lars Beaulieu
Assistance photographie Kotaro Kawashima
Technicien numérique Chad Meyer
Assistance stylisme Maggie Foster, Madison Matusicha and Abby Adler
Assistance coiffure Lukas Tralmer
Production Katie Fash and Steve Sutton
Direction casting Samuel Ellis Scheinman for DMCASTING

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Cet article a été initialement publié dans i-D UK.

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