Le Niagara, 44780 Missillac par François Prost

j'ai photographié tous les clubs de france (en journée)

De Limoux à Montpellier en passant par Beauvais, le photographe François Prost dresse l'inventaire des discothèques de notre adolescence.

par Micha Barban Dangerfield
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25 Octobre 2018, 4:51pm

Le Niagara, 44780 Missillac par François Prost

Le Coconut, le Mirage, le Carpe Diem, le Sextoy, la Dune, le Souvenir... Tous ceux qui, comme moi, ont grandi en province savent de quoi il en retourne. Jamais élus au hasard, ces appellations placardées sur les devantures des clubs qui ont fait le bonheur (et les pires souvenirs) de nos adolescences « en région », partagent une même vocation sémantique : celle d'effleurer l'infini, d'évoquer une dimension parallèle et de réveiller les souvenirs de nos premières nocturnes. Et de nos premiers Passoã-Malibu. Délicieux. Plantées le long des routes départementales, certaines discothèques de province usent de tous les moyens pour vendre du rêve : colonnes pseudo greco-romaines, faux palmiers, néons qui sautent, guide-files décoratifs, bref, tout un décorum déployé dans l'espoir de conjurer la désolation des alentours mais dont la magie ne survit jamais au-delà la nuit. On se souvient tous des petits matins passés sur le parking d'un Auchan, près d'un de ces clubs, à attendre l'arrivée inespérée d'une navette qui nous sortira enfin, de ce cauchemar éveillé. Un fond de vodka tiède agrafé à la main. Le regard en croix et l'air béat. C'est à cet instant précis, que les masques tombent et que tous les artifices mis en œuvre cessent de faire leur effet. Parce que l'opulence de ces lieux ne fait illusion qu'à mi-temps.

C'est ce moment posthume de la fête que le photographe François Prost a souhaité capturer et qu'il partage dans une série intitulée « After Party ». Des clichés rassemblés dans un bouquin paru aux éditions Headbangers Publishing. Néons éteints, portes scellées, carré VIP déserté. François Prost s'est promené partout en France pour photographier les devantures des discothèques de province en pleine journée, quand tout le monde a fini d'exulter et que les danseurs redescendent doucement des dérélictions de la veille. « J'ai commencé ce projet un peu par hasard, explique François au téléphone . Je descendais le canal du Nivernais à vélo avec un pote. On s'est aventurés sur des routes départementales et on s'est retrouvés à faire une pause sur un parking de discothèque. C'était un dimanche matin. Le sol était jonché de débris, de verres cassés, de mégots de clopes. C'était les pièces à conviction d'une teuf qui s'était probablement terminée quelques heures avant que j'arrive sur les lieux. La boîte se trouvait dans un coin paumé, au milieu de la campagne, dans une zone industrielle. Le décalage entre le contexte géographique et l'histoire que racontaient tous ces petits résidus de fête m'a fasciné. » La fête, cet abandon collectif qui déborde, a inspiré de nombreux photographes partis documenter des raves ukrainiennes, les fêtes organisées près du périph à Paris ou les free-party des campagnes européennes. Mais peu d'entre eux se sont intéressés au silence d'après. Et encore moins aux territoires péri-urbains désolés qui les accueillent.

Selon un procédé proche de celui d'un Depardon, François Prost s'est donné pour mission de composer un inventaire des discothèques des provinces françaises de la manière la plus exhaustive possible. Coincée dans la quatrième de couverture du livre, une petite carte fait état des lieux qu'il a photographiés aux quatre coins de la France, de Beauvais à Limoux en passant par Lattes et où il s'est rendu à bord de sa petite Ford Fiesta 1997. « Il se dégage une nostalgie très touchante de ces endroits. Je pense qu'une majeure partie de la population française garde des souvenirs émus de ces lieux si elle ne les fréquente pas encore. Moi je viens de la banlieue lyonnaise et je suis beaucoup sorti dans ces endroits quand j'étais jeune. C'était mes premiers espaces de liberté, je rencontrais le monde » confie François. Oui car il faut savoir qu'en province, les dancefloors des boites de nuit locales accueillent une rare diversité de profils. Sous des stroboscopes hyper énervés se bousculent tous les misfits, les cool-kids, les riches, les pauvres, les anciens et les esseulés du coin venus chercher refuge dans la joie des autres. Tous s'abandonnant sur les mêmes sempiternelles playlists mêlant les plus beaux désastres de la chanson française, des hits eurodance mi-géniaux mi-dégueu et les perpétuels tubes faussement rock dont seule la pop française à le secret. Un vaste répertoire confus mais dont la familiarité, et la simplicité, rassurent. Et forcent un certain respect. Pour toujours.

La Nuit After Party Montbazens 12220
La Nuit, 12220 Montbazens
Le Retro 65490 Oursbeille
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Le Copacabana, 21200 Beaune
Le Copacabana, 21200 Beaune
Le Klub 80, 26260 Chavanne
Le Klub 80, 26260 Chavanne
L'Aquarius, 63430 Pont-du-Chateau
L'Aquarius, 63430 Pont-du-Chateau
Le Sphinx, 88130 Charmes
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