simon fujiwara fait de l'art avec nos névroses

Jusqu'en janvier 2019, l'artiste anglais Simon Fujiwara présente son exposition 
« Revolution » à Lafayette Anticipations. Une plongée saisissante dans un monde que nous connaissons mais qui souvent nous échappe : celui des images.

par Antoine Mbemba
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15 Octobre 2018, 2:37pm

En 2018, aller contempler une exposition sur la fétichisation technologique de l’image, c’est un peu comme s’asseoir sur le canapé d’un thérapeute. On s’y voit renvoyé à nombre de nos propres névroses, à nos propres addictions, notre besoin de contrôler le réel en le dupliquant, en le tordant. On ne ressort pas de l’expo avec des réponses claires. Ce n’est pas le but. On peut néanmoins se rassurer du fait qu’un artiste du talent de Simon Fujiwara prenne le temps d’en parler, sans jugement, mais avec la seule volonté de décrire la vérité d'une époque.

Quelle force ont les images, en 2018 ? La question est trop vague pour générer une réponse un tant soit peu intéressante mais elle devient beaucoup plus pertinente une fois posée par un artiste, lui-même faiseur d’images. Simon Fujiwara a décidé de tenter sa chance. L’artiste anglais, multidisciplinaire, dont le travail a déjà été présenté à la Tate, au Musée d’Art Moderne de New York ou au Palais de Tokyo ouvrait la semaine dernière sa première exposition monographique française. Installée à Lafayette Anticipations à Paris, Revolution explore le rapport conflictuel de notre époque aux images, et l’évolution de la représentation de soi à l’heure des réseaux sociaux.

L’expo se divise en quatre pièces fortes : Empathy, une simulation immersive, sorte d’attraction Disneyland où les images fantastiques sont remplacées par des vidéos tremblantes de Youtube ; Joanne, une série photo et un film suivant le parcours d’une femme qui essaye de reconstruire son image après qu’elle ait été (réellement) détruite sur internet ; The Happy Museum, une installation qui rassemble des objets incarnant les contradictions du monde ; et Likeness, une représentation sculpturale d’Anne Franck d’où résonne l’aspect intrusif et viscéral de la construction des images. i-D a rencontré Simon Fujiwara pour comprendre un peu plus en profondeur nos névroses collectives, nées avec Internet.

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Simon Fujiwara, Joanne, 2018, courtesy de l'artiste. Photo Andrea Rossetti.

Qu'est-ce qui t'a poussé à traiter ce sujet vertigineux de l'image, des médias de masse, des réseaux sociaux ?
C'est ma vie, mon quotidien. Le tien aussi. Cézanne peignait des pommes, le soleil, les montagnes. Aujourd'hui c'est ça. Ça nous entoure, ça nous enveloppe. Pour moi, la seule manière de traiter cette réalité, c'est de la confronter directement.

En tant qu'artiste, il est plus facile de prendre du recul ou de se plonger la tête la première dans ce flux constant d'images ?
Je pense qu'il apparaît clairement en regardant mon travail que je fais un peu les deux à la fois. J'accepte pas nécessairement la manière que nous avons de créer et de communiquer les images mais j'accepte le fait qu'en tant qu'humains, nous voulons des images de nous-mêmes, et nous l'avons toujours voulu. Quand on regarde les peintures des cavernes, on se rend compte que la réalité n'est jamais suffisante pour les humains. Nous avons besoin de la répliquer, d'en faire des images, de la contrôler, de la designer, de la figer, de la posséder, de la transformer en objet. Les humains n'ont jamais été satisfaits du monde. Ça ne changera jamais. Aujourd'hui, nous savons juste très, très bien répliquer les images. Au point que ça en devienne plus « réel » que la réalité. J'accepte qui nous sommes, et mon travail est une manifestation de ce que je pense être une vérité.

Tu trouves de la beauté dans notre besoin, presque impulsif, d'images ?
Je ne pense pas que ce soit pertinent, ce que moi je pense de tout ça. Ça existe, c'est là, c'est tout. Si tu me demandes s'il y a de la beauté dans cette vérité... Je ne sais pas si c'est de la beauté où le sentiment profond, instinctif, qu'il faille en parler. Avec mon travail je n'essaye pas de créer quelque chose de « beau ». Il y a quelque chose d'à la fois beau mais terrifiant, de dérangeant, de déconcertant. Toutes ces choses existent simultanément, c'est à toi de décider si c'est beau ou pas. Mon travail c'est te présenter le monde comme je pense qu'il est. Je peux te dire des choses personnelles, ce que je pense de ci ou ça, mais l'intérêt n'est pas là.

Est-ce que tu peux me parler de ta pièce Empathy, qui est, en tout cas physiquement, la plus marquante pour les visiteurs ?
C'est une pièce que tout le monde peut expérimenter, mais qui est aussi très élitiste. Elle ne peut accueillir que deux personnes, et c'est adressé directement à toi, parce que tu le vis dans ton corps. J'ai développé ça en observant différents manèges de parcs d'attractions et en me demandant pourquoi ils ne faisaient qu'appel à des mondes fantastiques. Tu es une souris dans Ratatouille, quand tu ne traverses pas une planète. Pour moi, c'est un modèle dépassé parce que le monde aujourd'hui est une simulation de lui-même. C'est Disneyland, on est dedans. Ma version y amène une forme de réalité mais cette réalité, c'est Youtube. Quand j'ai commencé à travailler avec une compagnie de parcs d'attractions, eux voulaient des effets spéciaux, de la 3D. Mais j'avais le sentiment que, nous sommes tellement sophistiqués en termes d'image aujourd'hui que, dès que l'on voit une vidéo Youtube, ça fait le même effet que les effets spéciaux et la 3D dans le cerveau. On se dit « c’est réel », parce que la caméra bouge d'une certaine manière, parce que le son est mauvais, parce que la lumière est mauvaise.

On ressort de la simulation assez secoués. On a souvent ri mais sans trop savoir pourquoi, plus du mouvement du siège que des images. Le but était de nous faire ressentir physiquement les images qui font notre époque ?
J'avais envie, au moins, d'égaler le monde extérieur. C'est une expérience très contrôlée, tu dois attendre avant d'entrer, tu déposes tes affaires dans un bac, on te dit quand t'asseoir... J'aime pousser les limites de ce que peut être une telle expérience. Je dois te donner plus que ce que le monde peut t'offrir. Quand tu es dans cette simulation, tu ne penses pas à ton téléphone, tu ne te demandes pas si tu peux filmer. Tu ne penses pas à ce à quoi tu penses normalement dans un musée. Ça parle d'hyper consommation, mais ça ne peut pas être consommé. Même si tu le filmais, tu ne pourrais pas expliquer aux gens ce que tu as ressenti physiquement. J'en ai marre d'entendre les gens se plaindre de la trop grande place des images, du fait que nous sommes perdus au milieu, comment nous ne ressentons plus rien. Je leur réponds : voilà ce que c'est, de ressentir des images. Nous n'avons pas envie de ça. Nous ne voulons pas ressentir chaque attaque terroriste, ou chaque crise des réfugiés. Il y a quelque chose en nous qui nous stoppe. Et c'est une bonne chose. Ça veut dire qu'au fond de nous, nous savons encore faire la différence entre la réalité et les images.

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Simon Fujiwara, Likeness, 2018, courtesy de l'artiste. Photo Andrea Rossetti.

Avec Joanne, tu plonges directement dans les mécanismes, les techniques de la construction et la déconstruction des images. Qu'est-ce que tu en as gardé ?
Tout a en effet commencé d'une exploration des mécanismes autour de la construction des images, et le pouvoir que nous leur accordons. Comment un humain peut être transformé en produit. Ce qu'il y a de troublant avec Joanne c'est qu'elle ressemble à une publicité, toujours. On lui met un objet dans les mains et on dirait qu'il est à vendre. Personne n'utiliserait ma tête pour vendre quelque chose. Mais avec Joanne ça marche. C'est pour ça que son image a été utilisée et qu'elle a été si forte. Pour que ça marche, je ne pouvais pas nier ce pouvoir. Elle est belle, elle est ce genre de personnes que tout le mode veut regarder. C'est une vérité. Pourquoi c'est le cas, ça c'est une autre question. Pourquoi cette obsession des belles femmes traverse l'histoire ? Je ne sais pas.

On a tourné le film sur dix semaines, il n'y avait pas de plan. Une fois par semaine on organisait un shooting, et ça suivait simplement son évolution au milieu de cette machine. On peut parfois voir son conflit intérieur, sa réaction aux choses mais je voulais aussi conserver cet aspect publicitaire, parce que ça la protège. Ça la respecte. Ça ne traite pas l'humain, mais son image. Ça transfère la responsabilité sur la personne qui la regarde. En faisant ça, j'ai aussi pris conscience de la misogynie profonde que je pouvais peut-être avoir au fond de moi. Je suis tellement conditionné par les images de femmes, la manière dont elles sont présentées... J'ai compris que la misogynie était profondément ancrée en moi, et en toute la société. C'était deux ans avant le mouvement #metoo.

L'affaire qui a touché Joanne en 2011 était en effet très marqué par la misogynie sociétale. La seule solution viable qui lui a été proposée était de disparaitre complètement...
Quand on a rencontré la première compagnie marketing, que j'ai demandé « quelles sont nos options, pour une nouvelle image ». Les deux stratégies étaient : disparaître, si vous ne voulez plus de cette image. Arrêtez les événements publics, arrêtez de poster sur Instagram, les journaux en feront des articles. Donc disparaître ou tout donner : 24h/24. Instagram, Youtube, tout. Devenez tellement authentique que personne ne pensera à telle ou telle image mais aux millions d'autres qui existent. En gros, une femme médiatique en 2016 a deux options : « vierge » ou « pute ». On aime à penser qu'on a progressé là-dessus, qu'on est fort d'une forme d'idéalisme. Mais quand on a affaire à cette machinerie, si puissante, on se rend compte qu'il y a des règles qui existent. Je ne suis pas du genre à dire qu'il n'y a pas moyen de les casser mais pour moi, y résister c'est tomber dans le faux idéalisme. Là je voulais montrer une réalité, que Joanne incarne. On peut le critiquer, mais c'est le quotidien de nombreuses personnes.

Tu parles d'authenticité comme la présence accrue d'images. Ce qui peut paraître profondément paradoxal. Qu'est-ce qui est authentique aujourd'hui ?
Il n'y a jamais eu d'authentique. On peut recréer l'authentique. L'authentique est en relation avec le fantastique. Quand le fantastique bouge, l'authenticité aussi. Aujourd'hui tout à l'air naturel, sale, vieux, vintage, en réaction à l’opposé. Nous devons avoir l'extrême fantaisie pour avoir l'authenticité. Cette question de l'authenticité n'est pas vraiment une question pour moi. Je me demande juste comment « l’image » de l'authentique se manifeste aujourd'hui. Comment avons-nous construit cette image ?

Finalement, quelle est la nature de la « révolution » qui titre ton exposition ?
J'adore les images. Elles me nourrissent. Mais je sais qu'elles sont des images. J'essaye de comprendre de saisir la frontière entre elles et ce qu'on appelle peut-être « l’expérience ». Je ne sais pas trop où c'est, je ne sais pas trop comment ça va évoluer mais nous sommes programmés pour faire des images. Aujourd'hui nous en avons tellement... Nous essayons d'en faire des choses importantes, encore, mais je ne sais pas si c'est vraiment indispensable. Et là est la révolution, radicale. Le fait qu'un artiste, une personne qui fait des images dise : « peut-être que les images ne sont pas si importantes. » On est à un point où les choses changent, mais l'on veut encore attacher une morale, une esthétique, une valeur aux images. C'est pour ça que l'on est si critique vis-à-vis d'Instagram ou de Youtube. Ce sont des images poubelles. Mais pourquoi ces peintures et ces photos auraient plus de valeur ? Parce qu'il n'y en a pas autant, qu'elles étaient dures à faire. Nous devons changer notre manière de nous retrouver dans les images. Nous devons déplacer cette culpabilité, ce besoin de rendre les images si importantes.

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Simon Fujiwara, Empathy I, 2018. Photo © Simon Fujiwara, courtesy de l'artiste.

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