avec hot chip ou en solo, alexis taylor n'a pas fini de faire des hits

Le chanteur de Hot Chip revient en solo avec « Beautiful Thing », album d'une beauté confondante, entre ballades introspectives et tubes dansants, qui nous rappelle que la pop peut, et sait encore être inventive.

par Antoine Mbemba
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24 Avril 2018, 10:06am

Est-ce qu'il y a une recette miracle pour faire un hit ? Mais d'ailleurs c'est quoi un hit ? Le morceau qui compte presque autant de vues sur YouTube qu'il n'y a d'humains sur Terre ou celui qui ne meurt jamais ? Alexis Taylor n'a pas de réponse fermée, et pourtant le chanteur d'Hot Chip compte à son actif un petit lot d'hymnes à la fois pop et expérimentaux que tous les sains d'esprit jugent comme d'indéniables tubes. Alors on sourit de l'ironie de sa merveilleuse ballade « A Hit Song » , extrait de son dernier album solo Beautiful Thing, où le Britannique à la voix cristalline chante « I need a hit song ». Parce qu'on réalise que la recette d'un hit – la sienne en tout cas – c'est peut-être simplement de toucher le cœur.

En 2016, avec Piano, Alexis Taylor plongeait ses auditeurs dans un réseau de mélodies intimistes et un son minimaliste à des années-lumière des grandes heures de Hot Chip, des « Flutes » et autres « Need You Now ». Cette année, l'artiste revient à une production fournie mais toujours fine. Un travail d'orfèvre décliné en dix chansons co-produites par Tim Goldworthy, fondateur de DFA records. Une première pour Alexis Taylor, qui n'avait jamais fait appel à un producteur auparavant. Loin des contraintes d'un groupe qui l'a fait connaître et lui permet d'expérimenter dans son coin, Alexis Taylor développe en dix titres un album curieux, qui parvient à être chaleureux dans ses moments les plus inattendus, comme sur la douce plainte de « Deep Cut » ou la conclusion du disque « Out of Time ». À côté de ça, il argue que rien n'est plus important que la musique à coups d'incantations pop envoûtantes sur « There’s Nothing To Hide » et nous laisse pantois devant la candeur presque enfantine de « Oh Baby ».

Beautiful Thing est un album plein de cœur, de questionnements, d'affirmations désabusées toujours portées par une production à l'optimisme sans faille, même si parfois subtil. On y sent un Alexis Taylor allégé par les charges mélodiques laissées aux mains d'un autre, et à notre entière disponibilité pour déclarer sa flamme à la musique. On en ressort avec le cœur un peu plus léger, et une indication supplémentaire sur ce qui fait un hit. Ça ne nous a pas empêchés de lui poser des questions pour confirmer nos émois.

Je voulais commencer par le nom de ton album, Beautiful Thing. Je me suis demandé pourquoi les gens font de la musique, et si pour toi c'était justement une quête de beauté ?
Pas toujours. Parfois je n'y pense pas du tout. Mais oui, avec cet album, avant même d'avoir trouvé son nom, j'essayais avec certains morceaux de faire quelque chose que, moi, j'appellerais « beau ». Avec notamment « There Is Nothing To Hide ». Je suis très satisfait de la tournure, de l'atmosphère et du mood de ce morceau, mais il y a d'autres éléments du disque qui sont délibérément plus bruts, plus durs voire agressifs. Pour le morceau-titre je ne pensais pas à la beauté du son, mais plutôt à tous les dons que l'on a reçu des autres et que l'on chérit. Ça peut être la musique, l'amour ou le don de la vie, le simple fait d'avoir un enfant. Chaque personne a son lot de belles choses reçues des autres. C'est à ça que je pensais avec Beautiful Thing.

On peut lire dans le dossier de presse qu'il y a eu des changements dans ta vie qui ont un peu guidé cet album. Lesquels ?
Tu es le deuxième journaliste à me faire la remarque. Peut-être que je devrais relire ce dossier de presse, parce qu'il n'y a rien qui ait particulièrement changé dans ma vie. J'ai une fille de 8 ans, la même relation depuis 12 ans... Ce renouveau, c'est l'appréciation subjective de quelqu'un qui a écouté le disque. Pour moi, l'idée en travaillant avec Tim Goldworthy, c'était de m'engager dans une aventure musicale. Faire les choses différemment d'avant. Je trouvais ça important, à cette étape de ma vie, de ne pas me répéter et de faire un album avec un producteur, pour être plus complet, bousculer mes habitudes. Avant même de trouver Tim, je savais que je voulais travailler avec un producteur. Je ne cherchais des gens dans la veine de Mark Hollis de Talk Talk - des gens qui amènent une forme de magie au processus.

En quoi le fait de t'entourer d'un producteur, pour la première fois, a changé ta manière de bosser ?
Parfois je sais que je veux rajouter des choses à des morceaux déjà bien produits. Alors je cherche, mais je ne sais pas trop ce que je cherche. Avoir un producteur avec moi, ça m'a aidé à aller au bout des morceaux de manière imaginative, et pas simplement les habiller d'éléments supplémentaires. Sans producteur, un morceau peut sonner très conventionnel même en y ajoutant tout un tas de choses. Tim a toujours gardé une approche très originale de la musique. Il a réussi à faire le pont entre ce que j'aime et des choses encore plus expérimentales. Parfois on utilisait ordinateur et logiciels et parfois des machines achetées il y a des années, qu'il trouvait pertinent d'utiliser à tel ou tel moment. On a essayé beaucoup de choses : jouer avec des musiciens ou me laisser tout faire. Ça fait un mélange intéressant. Il avait une très bonne perspective d'ensemble et des idées très créatives, l'équilibre parfait.

Est-ce que cet album et cette manière de produire étaient une réponse à l'aspect intimiste et au minimalisme Listen With Piano ?
Oui ! C'était une forme de réaction à ce que j'ai fait avant. J'ai vraiment adoré ce disque piano voix, donc je ne me suis pas dit que je devais faire mieux mais je voulais faire quelque chose de différent. Je ne voulais faire un album qui soit plus ouvert à tous. L'album piano est très spécifique, il faut être d'une humeur particulière pour l'écouter. Je voulais que cet album soit plus optimiste, plus pop même si c'est encore très expérimental.

Avec « A Hit Song », tu reviens justement un peu à ce piano, et tu chantes « I need a hit song, straight to the heart ». Pour toi, un hit, c'est le son qui va droit au cœur ?
Peu de gens savent ce qui fait un hit. Les paroles de « A Hit Song », c'est une manière de dire que l'important c'est de faire quelque chose qui a du sens pour les gens qui comptent pour toi. Il n'y a pas vraiment d'intérêt à faire de la musique uniquement pour soi. Après, on est seul avec notre appréciation des choses au moment d'écrire un morceau dont on pense qu'il va marcher. Et peut-être que c'est aussi ça, le succès : faire quelque chose dont tu peux être fier, même si ça ne devient pas n°1 des charts. J'aime les musiques populaires, celles qui atteignent le n°1 et qui touchent tout le monde. La musique pop a quelque chose de très direct, de très courageux et de très moderne, j'adore ça. Elle peut être écoutée par tout le monde mais ça ne l'empêche pas pour autant d'être inventive.

Tu as toi-même cette tentation du hit, de la pop, du hit efficace, comme tu as pu en avoir avec Hot Chip ?
Oui. De temps en temps je me concentre sur cette tentation, parfois non. En faisant cet album, je n'ai pas pensé à ça. Mais je voulais quand même que « Beautiful Thing » et « Oh Baby » soient écoutées par beaucoup de gens. Ce sont des singles selon moi, ma tentative pop à moi. Mais au sein même de cette démarche, il fallait un grain de subversion. « Beautiful Thing » aurait pu être bien plus commerciale si je l'avais voulu. La chanson reste encore assez étrange, malgré la mélodie.

Pourquoi ce choix de sortir « Beautiful Thing » en premier, qui est peut-être le morceau le plus dansant et qui finalement représente assez peu la tonalité du reste de l'album ?
Parce que je l'aime beaucoup et parce qu'il faut toujours extraire des singles des albums. Et parce que ça sonne très différemment de l'album piano précédent, c'était un message fort, une manière de marquer le tournant de ma musique. Mais ça ne tenait pas qu'à moi. J'aurais voulu sortir « Dreaming Another Life » en premier, mais la perception de la musique est souvent différente de l'artiste au label. « Dreamin Another Life » aurait pu être une bonne introduction, elle donne des indices sur tout le reste de l'album, elle est plus emblématique que « Beautiful Thing ». Mais bon, l'important est que les gens l'écoutent, single ou pas.

Le morceau « Oh Baby » est très surprenant, d'une candeur qui détonne au milieu du reste. Comment t'est-il venu ?
La mélodie m'est venue de manière très immédiate, au piano. Je faisais de la musique avec ma fille juste avant d'écrire cette idée. Je pensais à l'aspect très franc de la musique pour enfant. Même si les paroles ne sont pas directement sur ma fille, je pensais à l'enthousiasme causé par une nouvelle vie, celle d'un enfant, qui peut te toucher de manière très positive et te donner envie de t'exprimer de manière très franche. Ça sonne un peu différent parce que le morceau a été enregistré avec Joe, de Hot Chip. On avait tout planifié pour que les instruments - piano, basse, synthés, guitare soient joués tous en même temps. C'est juste du live !

Le passage de Hot Chip aux albums solos, c'est un bol d'air frais ou un saut dans le vide toujours un peu flippant ?
Ça ne fait pas peur, non. J'en suis à 4 albums solos et je suis excité à chaque fois. C'est très différent de travailler sans Hot Chip. En groupe il est indispensable de collaborer, de s'écouter les uns les autres. En solo, même avec un producteur, j'essaye d'exprimer quelque chose qui vient directement de moi. C'est aussi important que mon rôle au sein de Hot Chip, mais je suis conscient que l'on me connaît principalement pour Hot Chip. Je suis très chanceux du succès du groupe, qui m'autorise à essayer autre chose dans mon coin. Les deux domaines sont liés l'un à l'autre. Mais je faisais de la musique en solo avant Hot Chip, alors s'il n'y avait pas eu le groupe, j'aurais sûrement continué seul.

En janvier de cette année, sur la base d'une vidéo Instagram, certains ont cru à un nouvel album de Hot Chip cette année. Les gens veulent savoir ce qu'il en est.
On est en train de le faire en ce moment, mais il ne sortira pas cette année. Il faut le finir, mais oui, on est en studio et on fait du Hot Chip. Je ne voulais pas que ça attise autant la curiosité des gens. Si j'avais su j'aurais filmé un peu plus de la conception de mon propre album ! Ce n'est pas toujours facile de trouver le temps entre mon projet solo et Hot Chip, mais il y a pire dans la vie, non, que de faire des disques ? Alors j'essaye de le faire sans me plaindre.

Pour revenir sur Beautiful Thing et conclure : quelle est la plus belle chose qui pourrait t'arriver cette année ?
Je ne pense jamais trop à ce qui pourrait m'arriver de beau dans le futur. Je ne sais pas si c'est beau, mais j'aimerais déjà que cet album, qui me tient tant à cœur, touche les gens. Qu'ils l'écoutent, viennent aux concerts, l'apprécient en live. C'est une ambition que j'ai à chaque projet, mais j'ai mis beaucoup de temps et de moi-même dans ce disque. Je pense que c'est la meilleure chose que j'ai faite. C'est dur de faire entendre sa musique, de prévoir son succès. Parfois les choses n'ont aucun impact, et c'est toujours une grosse déception. Autrement, si je vais au-delà de moi, la plus belle chose qui puisse arriver ce serait qu'on s'affranchisse des pouvoirs en place aux États-Unis avec Trump et en Grande-Bretagne avec le gouvernement conservateur. Qu'on ne vive plus dans ce monde déprimant. Un changement pour le mieux, un glissement à gauche. Mais ça ne va pas arriver du jour au lendemain.

Tu penses que dans ce genre de moments particulièrement sombres, la musique peut être importante, comme instrument d'engagement, comme échappatoire ?
Je pense qu'elle le peut, oui. Je pense qu'elle doit l'être. Elle peut jouer un rôle important. Peut-être pas la musique seule. Mais c'est important oui, sinon j'arrêterais d'en faire. C'est important pour le plaisir des gens, leurs expériences. La musique peut parler de problématiques politiques, elle peut les fuir, marcher comme une échappatoire, elle peut tout être, et chaque forme a son importance.

L'album Beautiful Thing est disponible depuis le 21 avril. Alexis Taylor sera en concert le 18 septembre au Badaboum.

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