Sarah Bramms dans Kiss & Cry, de Chloé Mahieu et Lila Pinell

« kiss and cry » : le teen-movie français qui va vous donner des envies de patins

Récit d'initiation sur glace, le film « Kiss and cry » sort aujourd'hui en salle. i-D a rencontré les réalisatrices à l'origine de ce teen movie émotif.

par Marion Raynaud Lacroix
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20 Septembre 2017, 1:37pm

Sarah Bramms dans Kiss & Cry, de Chloé Mahieu et Lila Pinell

L'expression « kiss and cry » n'oppose pas seulement les baisers tendres aux pleurs salés. Sur la glace, c'est le nom donné à l'endroit où se retrouvent les patineurs en attendant d'être notés sur leur performance, avant de s'étreindre dans le rire ou la déception.

Réalisé par Chloé Mahieu et Lila Pinell, un teen-movie du même nom s'attarde sur une jeune patineuse plus encline à suivre le mouvement de son désir que celui des figures imposées. Entre les rêves de sa mère, les ordres de son coach et l'influence de son groupe de copines, Sarah doit affronter différentes formes de pression et s'affirmer face à un collectif qui oublie que c'est d'abord pour elle qu'elle voudrait exister.

Porté par Sarah Bramms, révélation fougueuse au coeur de ce film d'apprentissage, Kiss & Cry raconte un âge où le regard des autres bouleverse celui qu'on porte sur soi, et où la compétition sportive devient métaphore d'un monde rongé par les rivalités. Entre justaucorps pailletés et projections parentales, le film dit aussi les injonctions sociales qui pèsent sur une jeune fille à un âge moins tendre qu'il n'y paraît. i-D a rencontré son duo de réalisatrices.

Pourquoi avoir choisi de consacrer votre première fiction à l'adolescence ?
Chloé Mahieu : Nous avons co-réalisé plusieurs films documentaires. À chaque fois, nous nous intéressions à un moment charnière de la vie des gens que nous filmions. Nous avons commencé notre court-métrage Boucle Piqué (dont Kiss and Cry est le prolongement), avec l'idée de filmer l'âge adolescent, mais nous avons fini par suivre une bande de filles de 11 ans, que nous avons retrouvée pour Kiss and Cry. Dans le sport de haut niveau, l'adolescence est un moment décisif : le corps et le mental ne répondent plus comme ceux d'un enfant. Ils se rebellent, craquent, refusent les sauts, la répétition et l'autorité imposée par la discipline. En général, c'est l'âge de la construction de soi, avec tout ce que ça implique de désirs inexplorés, d'angoisses, de contradictions violentes. Nous nous sommes replongées dans notre propre adolescence pour écrire le film et nous avons eu beaucoup de plaisir à mêler nos souvenirs à la matière documentaire récoltée auprès de jeunes filles d'aujourd'hui. Les similitudes sont nombreuses, même si nous n'avions pas de portable et que nous ne connaissions pas Snapchat.

Vous n'en êtes pas à votre première collaboration mais Kiss & Cry est votre premier long-métrage de fiction. Comment travaillez-vous ensemble ?
Lila Pinell : On discute, on fait beaucoup de repérages, on rencontre des gens (ici des patineuses, des parents de patineuses, d'anciennes championnes, des coachs…) On s'installe dans un café et on imagine une histoire, avant de se répartir des moments à écrire. Après, on revient sur la partie de l'autre, on réécrit ce qu'on a envie de développer, on coupe. Quand vient le tournage, on dirige les scènes à deux.
CM : Nous faisons tout ensemble, en respectant le travail, les choix et les envies de chacune. Cela fait plusieurs années que ce travail en commun nous passionne, que nous sommes très complices et qu'on se marre beaucoup ensemble, c'est important !

Vous privilégiez la continuité et les plans longs qui donnent au film une part documentaire. Comment se sont déroulées ces scènes et dans quelle mesure laissent-elles place à l'improvisation ?
LP :
Chaque scène est écrite mais les acteurs improvisent complètement à l'intérieur de ce cadre. On fait plusieurs prises, et on finit par réorienter la scène selon les propositions qui nous ont plu.
CM : Nous voulions que nos comédiennes se saisissent des personnages et des situations que nous leur proposions. Que des émotions, des complexes, des choses de l'inconscient surgissent, qu'elles nous fassent des propositions qui nous surprennent.

Kiss & Cry s'inscrit dans le prolongement du court-métrage documentaire Boucle Piqué, qui tournait déjà autour du patinage artistique. Comment est né votre intérêt pour cette pratique ?
LP : On avait envie de faire un film sur la rivalité entre filles, ce moment de l'adolescence à la fois dur et constructif et on a pensé à des sportives. J'ai fait du patinage enfant : j'étais nulle mais j'admirais ces filles parfois plus jeunes que moi, qui exécutaient des figures incroyables avec une immense facilité !
CM : Nous avions le désir de faire un film sur les rapports de force entre les filles à l'adolescence et sur l'envie violente de trouver sa place à cet âge-là. L'idée était d'observer ces relations à travers la loupe de la compétition. L'esthétique de la discipline, la dureté des entraînements : tout nous semblait offrir un cadre cinématographique idéal.

Le film évolue de manière souvent inattendue, avec des rapports qui basculent de l'extrême violence vers une grande complicité. Etait-ce l'image que vous souhaitiez donner de l'adolescence ?
CM : À l'adolescence, les rapports sont sous tension, tout est contradictoire, plus dramatique et plus léger, à la fois tendre et agressif. On peut passer d'une crise à un vrai moment d'amitié en seulement quelques jours.
LP : C'est plutôt le souvenir qu'on en a. Des moments très tendus, un désir permanent de trouver sa place ou en tout cas de s'en faire une, des moments d'osmose de groupe et une puissance du collectif qu'il est difficile de retrouver dans la vie d'adulte.

Comment avez-vous découvert Sarah Bramms, la comédienne principale, dont le personnage porte le même prénom ?
LP : On l'a rencontrée sur le tournage de Boucle Piqué alors qu'elle n'avait que 10 ans. ça a été un vrai coup de cœur et on l'a retrouvée quelques années après lorsqu'elle s'est s'installée à Paris. Elle venait d'arrêter le patin et avait une analyse impressionnante de maturité sur sa situation.
CM : On a été éblouies dès la première seconde par sa force de caractère, son humour et son charme naturel. Nous avons eu le sentiment d'assister à l'éclosion d'une comédienne.

Le personnage de Sarah doit faire face à la pression de la compétition mais aussi affronter le fait d'être une fille. Qu'aviez-vous en tête en abordant les injonctions liées à la féminité?
CM :
Les héroïnes de nos films sont toutes assez rebelles et se dirigent autant qu'elles le peuvent vers leurs désirs et leur liberté. Elles doivent se soustraire des pressions et des projections de leur entourage, s'affranchir d'une idée culpabilisante de la féminité qui se transmet souvent inconsciemment de mère en fille.
LP : Le film prend Sarah à un moment où son corps change et où elle n'arrive plus à réaliser toutes les figures qu'elle faisait avant. Dans le patinage, les filles ont un rapport très ambivalent à leur féminité. D'un côté, elles se doivent d'être sensuelles et féminines et de l'autre, elles se battent contre une métamorphose qu'elles perçoivent comme menaçante. De manière plus générale, on s'est rendu compte au fil du temps à quel point la femme qui s'affirme et s'assume demeure une menace dans le fonctionnement encore très paternaliste de notre société.

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