de diams à saez, j.g biggs est l'un des plus grands clippeurs des années 2000

Avec près de 200 clips au compteur, J.G Biggs revient sur sa carrière passée auprès d'artistes comme Raekwon, Kool Shen, Menelik ou Youssou N'Dour, et la façon dont il a discrètement imposé une esthétique musicale.

par Maxime Delcourt
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09 Octobre 2017, 8:22am

Depuis le mitan des années 1990, J.G Biggs est un clippeur côté. Dans le hip-hop (Kool Shen, Raekwon, Saïan Supa Crew), mais aussi dans la pop, le rock et la chanson. Résultat : plus de 200 clips pour des artistes aussi variés que Diams, Passi, Ärsenik et Saez, qu'Indochine, Jenifer ou Nuttea. Autant dire qu'à 44 ans, le Franco-Chilien connaît tous les rouages de l'industrie et qu'il a pas mal d'histoires à raconter sur les coulisses de ses différents tournages. Ça tombe bien, on est là pour l'écouter.

Comment as-tu intégré le milieu du clip pour la première fois ?
Je suis fils de diplomate chilien, la logique aurait donc voulu que je sois politicien. J'ai bien fait trois ans en fac d'économie, mais ça ne me plaisait pas. Avec le recul, j'ai même l'impression d'avoir perdu trois ans de ma vie avec ces études... D'autant que j'ai rapidement tenté ma chance en tant que régisseur, avant de démarrer ma vie de chef opérateur avec deux courts-métrages qui ont été bien reçus et diffusés dans la foulée sur Canal +. À partir de là, les producteurs de clips et de publicités ont commencé à me harceler jour et nuit. Ça a commencé avec Menelik puis avec NAP et Faf La Rage pour le clip du « Boulevard des rêves brisés ». Aujourd'hui, ces artistes ne parlent peut-être plus à grand monde, mais ils étaient très côtés à l'époque.

Aujourd'hui, tu en es à combien ?
J'ai dû réaliser plus de 200 clips depuis le milieu des années 1990. En réalité, j'ai toujours eu la chance de tomber sur des titres qui cartonnaient. Et c'est ce qui fait la force d'un clip. La vidéo peut être pourrie, si le titre qu'elle illustre est un tube, alors tout le monde criera au génie.

Un clip peut également servir un morceau, non ?
Oui, bien sûr. « DJ » de Diams a été bien reçu. Pareil avec le clip du film Brice de Nice ou « Laisse parler les gens » de Passi et Kassav. Je sais que ça a complètement relancé la carrière de ces artistes. D'ailleurs, quand je croise Jacob Desvarieux (leader de Kassav, ndr) aujourd'hui, il se jette systématiquement vers moi pour me dire bonjour et me remercier. Ce clip a tout changé pour lui, ça l'a ouvert à un nouveau public.

Il y en a qui, à l'inverse, ce sont mal passés ?
Ça ne s'était jamais produit jusqu'à récemment avec le dernier clip de Zoxea, Busta Flex et Rocca, « BZR », en lien avec la tournée L'âge d'or du rap français. Ce qu'il s'est passé, c'est que je leur ai filé quatre versions du clip, qu'ils ont choisi la dernière et qu'ils ont refusé de m'envoyer l'argent malgré le fait que je leur avais envoyé le master. Soit disant qu'ils n'aimaient plus le clip, ce qui est étrange puisqu'ils l'avaient validé par mail et s'étaient engagés à me payer contre la remise du master. Ils m'ont bien dit qu'ils avaient choisi un autre monteur et fait des modifications, sauf qu'ils ont simplement changé les typos, tout le reste vient de moi. C'est regrettable, d'autant que je connais tous les mecs présents au sein de cette tournée. J'ai quasiment bossé avec tous et je sais qu'ils m'apprécient. Là, le problème, c'est la société qui gère ça…

L'argent, c'est ce qui a principalement changé dans ce milieu ?
Je vais te donner deux exemples. À l'époque, j'ai réalisé deux clips pour le Secteur Ä. Pour le premier, « Là-Bas » d'Assia, on est parti s'enfermer dans un studio au Canada pour faire croire que l'on était au Japon… C'était du grand n'importe quoi, mais les artistes et le manager voulaient voyager et surfer sur l'image américaine. Pour le deuxième, « P.O.I.S.O.N. » d'Ärsenik, on est parti dans un musée du 18 ème siècle en Suisse tourner une vidéo avec 70 appareils photos, deux caméras 35, une trentaine de figurants et des décors construits. Le budget était complètement dingue, on peut même dire qu'il y avait beaucoup d'excès à l'époque. Comme avec « Où va le monde » de Jalane, avec toutes ces explosions que l'on provoquait en studio.

Tu as bossé aussi bien avec Raekwon et Culture Club que Kool Shen, Indochine et tout un tas d'autres chanteurs français. Il y a une différence chez les artistes hexagonaux et américains ?
Ce sont des mentalités différentes. Aux États-Unis, par exemple, tout le monde reste à sa place. Le directeur de casting ne viendra jamais donner son avis ou remettre en cause le travail du réalisateur. Pareil avec les stars de la pop. J'ai réalisé le clip de campagne pour NRJ en 2013 et, que ce soit Psy, One Direction ou Taylor Swift, tout le monde était très pro. La seule consigne venait d'Alicia Keys qui ne voulait pas que je filme ses fesses, trop grosses à son goût (rires). En France, en revanche, c'est le festival des idées. Tout le monde vient te donner constamment son avis. Avec Jenifer, c'était ça en permanence. Pareil avec M. Pokora qui me demandait pourquoi je filmais comme ça, pourquoi je ne zoomais pas sur tel ou tel élément, etc. Beurk !

Tu veux avoir la mainmise sur tout le projet ?
Je suis totalement ouvert aux idées des autres, mais pas aux réflexions de ceux qui ne connaissent rien et tentent de t'apprendre ton métier… C'est aussi pour ça que je dis souvent que j'ai l'impression de faire le métier le plus simple au monde. Tout le monde veut être réalisateur et tout le monde pense qu'il suffit d'avoir une idée. Alors que pas du tout : il faut savoir gérer une équipe de 40 personnes, raconter une histoire, etc.

Ça été facile pour toi de te faire un nom en Amérique ?
Comme je m'appelle J.G Biggs, beaucoup croient que je suis américain (rires). À l'international, ça a également été un gros avantage étant donné que le hip-hop mondial fantasme les États-Unis. Kool Shen m'a d'ailleurs contacté pour la touche américaine que je pouvais avoir, c'est-à-dire cette faculté que j'avais à cadrer et faire mes lumières moi-même. Aujourd'hui, c'est très différent. J'ai 44 ans, mes concurrents ont entre 20 et 25 ans et maitrisent toutes les techniques. Surtout, ils facturent généralement moins cher. Moi, je prends en moyenne 2 500 euros par clip. Eux, sous la pression de nombreux labels, dont Def Jam France, ne facturent que 1 000 euros. Pour certains, je suis donc devenu un escroc, tout simplement parce que c'est devenu la norme d'exploiter les clippeurs. Mais bon, j'ai la chance d'avoir connu les cinq grandes dernières années du clip (au sens financier, je veux dire) et d'avoir bossé avec tous les artistes qui m'ont marqué entre 17 et 25 ans. Le problème, c'est que tout le monde s'en fout aujourd'hui.

C'est-à-dire ?
Quand j'ai bossé avec Arrested Development, j'ai cru que j'allais embrasser Speech tellement j'étais fan. Là, je vais peut-être réaliser le nouveau Outkast et ça va être encore une fois un plaisir immense. Pourtant, je suis persuadé que ça ne pèse plus rien sur un CV de bosser avec de tels artistes. Je suis sûr que si je vais voir A$AP Rocky ou Wiz Khalifa avec ces projets-là, ça ne va même pas les exciter… C'est pour ça que je dis souvent que nos métiers dépendant uniquement du succès précédent.

Tu penses qu'on manque de reconnaissance envers les clippeurs ?
Regarde, tout le monde pense que Hype Williams est le boss du clip, pourtant le mec s'est clairement inspiré de Mark Romanek, qui a sans doute inventé tous les codes du hip-hop dans ses projets. Si tu regardes « Are You Gonna Go My Way » de Lenny Kravitz, tout y est. Et pourtant, s'il va toquer à la porte de Booba aujourd'hui, je suis sûr qu'on lui rira à la gueule. Et ce, même s'il a réalisé « 99 Problems » de Jay-Z.

Et sinon, comment on passe d'un travail auprès des rappeurs à des clips pour Damien Saez ?
L'avantage de venir du hip-hop, c'est d'avoir des codes très clairs dans ses clips. Quand on va vers le rock ou la pop, c'est donc parce que les artistes recherchent un univers très marqué. Moi, je fonctionne aussi à l'humain. Saez, par exemple, est détesté par tous les labels, personne ne veut bosser avec lui. Moi, je l'ai fait rire, le contact est bien passé et ça m'a permis de réaliser le clip de « Debbie » en Thaïlande, sans lui, avec uniquement des Thaïlandais en train de reprendre son titre en mode karaoké devant leur télé. Je me sentais tellement à l'aise en travaillant à ses côtés. Pour tout dire, je n'ai pas connu cette sensation avec Kool Shen alors que je lui ai réalisé six clips.

Il y a des projets ou autres que tu regrettes depuis tes débuts ?
Sans doute de ne pas avoir eu l'occasion de faire de grosses pointures. Dave Meyers, qui bosse pas mal avec Kendrick Lamar ces derniers temps, me les pique tous (rires). Plutôt que de parler de mon cas personnel, je regrette surtout le manque de prise de risques de certains producteurs de clip. Par exemple, personne ne voulait de « Formidable » de Stromae à la base. Mais le succès a été tel que Stromae a pu inverser le processus et réaliser « Papaoutai ». Ça manque d'artistes avec un tel courage aujourd'hui. Personnellement, je devais réaliser « Bella » de Maitre Gims, mais le projet présenté lui paraissait trop audacieux pour son univers. Il a préféré ne pas prendre de risques et s'orienter vers un clip plus convenu. Et ce n'est pas le seul : si tu regardes bien, le plus beau clip de Booba reste « Jimmy », mais le mec continue de faire des clips assez évidents, sans parti pris. C'est regrettable, parce que ce ne sont pas ces clips produits à la chaîne qui resteront dans la tête des gens d'ici dix ans.

Et là, quels sont tes derniers projets ?
En France, on m'a étiqueté comme le blanc qui sait filmer des noirs. Du coup, on me file pas mal de projets. J'ai réalisé le dernier clip de Youssou N'Dour (« Be Careful »), bossé sur le dernier clip de Nuttea et co-réalisé le dernier clip d'Ayo.