comment moscou est redevenu undeground

Rencontre avec le collectif Russki Attrackion qui se réapproprie son histoire et offre à la jeunesse une nouvelle façon de faire la fête – loin des clichés que l'Occident lui prête.

|
nov. 4 2016, 10:55am

Daria Pribischuk, membre de Russki Attrackcion

Antoha MC, musicien, producteur et designer

Margarita Zubatova, membre de Russki Attrackcion

Ivan Shalakhov, designer. Alisa Sidorova.

En haut à gauche: Yuri Katowskey, de Russki Attrackcion, musicien. Au centre : Anton Golubev, Designer. En bas à gauche: Artem Nanushyan, designer.

C'est la fin de l'été à Moscou. La ville est en son centre, en pleine reconstruction. Les grues et les échafaudages trônent à chaque coin de rue. L'orage et les tempêtes se sont succédés le mois dernier et bizarrement, il y a dans l'air une certaine électricité, toujours palpable. Peut-être que c'est du aux intempéries météorologiques, peut-être aussi, à la jeunesse moscovite, dont l'énergie se distille dans le paysage local depuis peu. Le temps est aux manifestes. L'un d'entre eux a été écrit par un collectif de créatifs, Russki Attrackcion. Il est connu dans la ville pour organiser des soirées sauvages et imprévues où se mêlent la bass, le punk et la jungle. Ce collectif est né l'année dernière grâce à Margarita Zubatova et Yuri Katowskey. Au départ, les soirées n'étaient pas inscrites à l'ordre du jour. Le collectif s'intéressait exclusivement à mettre en lumière les nouvelles énergies dans l'industrie de la mode et de la musique. Mais très vite, happés par l'énergie de la jeunesse moscovite, ses membres ont voulu aller plus loin. Car Russki Attrackion ne fait pas qu'organiser des soirées. Il réinvente la façon de faire la fête. Et en Russie, en 2016, cette volonté est forcément un peu politique.

C'est dans un petit café au bord de l'eau, sur la rive de la rivière moscovite qu'on retrouve Margarita et Yuri, en pleine conversation. Le futur de la ville qu'il les a vus grandir les soucie. « Russki Attrackcion n'aurait pas pu exister il y a quelques années, explique Zubutova. Les gens autour de nous ont commencé à écouter de la musique russe, à se replonger dans leur histoire au lieu de copier encore et toujours la culture occidentale. Cet environnement singulier, beau dans toute son étrangeté, est devenu soudainement attractif et digne d'intérêt - auprès des russes et auprès des étrangers. »

Coïncidence ou pas, cette soirée où je les rencontre est également l'anniversaire des 25 ans de la chute de l'Union soviétique. Celle-là même qui marque le début de la Russie contemporaine. Un quart de siècle, pour un historien, est un battement de cil. Mais pour la nouvelle génération qui s'empare de nouveau de son histoire, il s'agit d'une vie. De leur vie. Pour eux, ces 25 ans représentent une transition, de l'enfance à l'âge adulte. Pour le pays, il s'agit d'un tumultueux voyage des nineties à la situation politique et économique complexe qu'on lui connaît aujourd'hui, en passant par le bourgeonnement du capitalisme. Aujourd'hui, la jeunesse veut découvrir et comprendre ce que signifie être russe aujourd'hui, au 21ème siècle. « L'historien Russe Alexander Ilyin, a dit un jour 'les russes sont heureux comme des princes et tristes à en mourir" ricane Katowskey. C'est exactement comme ça qu'est la vie chez nous : en montagnes russes."

Zubatova et Katowskey se connaissent depuis l'enfance. Zubatova travaillait dans la mode en tant que styliste, acheteur et directeur créatif du centre créatif et influent Kuznetsky Most 20 à Moscou. Katowskey a dédié la plupart de sa vie à la musique, à travers des projets comme Drug Mo, Zhenya Bazarov et son groupe de punk Ekaterina. Tous deux à la recherche de nouvelles formes interdisciplinaires et narratives, ils ont collaboré au monument mode Darkdron, un projet à l'occasion duquel les invités étaient embarqués dans un bunker pour vivre une expérience théâtrale, dystopique et musicale.

"Après notre collaboration pour Darkdron, on a eu plein d'idées en tête. Le nom Russki Attrakcion est apparu comme une évidence. On a commencé à organiser quelques soirées ensemble, juste pour le fun et l'amour de la musique. Notre première soirée s'est déroulée un 1er mai. C'était dans un ryumochnaya de Zyuzino," se remémore Katowskey

Ce ryumochnaya, comme il convient de l'appeler, est un bar typique moscovite où les alcools sont peu onéreux et dans lequel les habitués sont comme à la maison. Celui-ci est situé dans une tour en périphérie de Moscou, au sud de la capitale. Il y a encore 3 ans de ça, cet événement aurait été impossible à concevoir dans ce lieu. Les soirées hypes se déroulaient toujours dans les bars empruntant leur esthétique à Brooklyn ou Berlin. Russki Attrakcion espère faire bouger les lignes en faisant danser la jeunesse sur de la bass music, un verre de vodka cheap en main et kiffer le son - une certaine idée de la liberté, en somme. "Les habitués de Ryumochnaya ont participé aussi, ajoute Zubatova. Et pour ce qui est de la musique, si Moscou est réglé à l'heure de la techno, on en profite pour passer ce qu'on aime, de la bass, du hip hop, des beats brésiliens, du punk russe et de la jungle. Et tout le monde s'éclate".

Les lieux choisis par Russki Attrakcion sont toujours en décalage avec ce que l'on peut attendre d'une expérience de club classique. Ils se sont installés dans des ryumochnaya, mais aussi dans des manoirs, des salles de billards, des Khinkalnaya (restaurants géorgiens), et de grandes salles de banquets, avec statues en or en bonus, généralement louées pour des mariages. L'attitude est inclusive ; l'approche un peu guérilla. « On ne loue jamais ces endroits. On se pointe, on met de la musique, on règle la lumière et on rameute la foule, » explique Katowskey. « C'est comme un pop up qui pourrait apparaître n'importe où dans les deux heures. » Ces endroits choisis par le collectif parlent immédiatement à toute personne ayant grandi en Russie ; ils sont un peu kitsch, un peu bizarres mais très familiers - un air de nostalgie de la culture de ces 25 dernières années.

« Je pense qu'on a lancé Russki Attrakcion quand on a enfin vu les gens apprécier et repenser notre propre culture, » explique Zubatova. Un déclic permit par la conscience de soi croissante d'une nouvelle génération de plus en plus mondialisée, mais aussi par l'isolation politique à laquelle elle est soumise. « Depuis la crise en Crimée, les gens voyagent beaucoup moins à l'étranger. On s'est retrouvés avec nos démons nationaux et notre culture locale, » raconte Katowskey. « Les gens ont arrêté de snober cette culture, et ils ont commencé à la penser : qu'est-ce qu'on peut en faire, ici et maintenant ? Ce n'est peut-être pas la peine d'aller à Berlin. On doit pouvoir s'amuser ici. »

L'identité russe contemporaine est faite de cette étrange dualité entre les points de vues intérieurs et extérieurs. Le regard occidental, nourri par le mythe de la jeunesse post-soviétique et l'intérêt croissant pour un « nouvel Est », énigmatique, a ouvert les yeux à toute une nouvelle génération - et lui a donné envie de raconter son histoire elle-même. Si elle est passionnée par les mouvements locaux, cette génération s'inscrit aussi dans un langage culturel global. Ils ont récemment bossé avec Lil B, Flowdan, Terror Danjah, et on créer un livre pour Nike. La suite : une émission sur la web radio underground new-yorkaise Know Wave, qui présentera au monde le nouveau son russe.

Le Moscou de Russki Attrakcion est une ville ouverte aux hiérarchies démantelées, et tout le monde s'y amuse - membres du crew, passants lambdas ou travailleurs immigrés. Dexter Navy, qui a intégré le groupe depuis quelques jours, a passé la journée avec les amis et collaborateurs de Russki Attrakcion et a immortalisé les visages de cette nouvelle scène qui s'exprime au milieu du paysage moscovite contemporain. Ce Moscou bizarre, absurde et caché est leur royaume. Moscou est une ville qui n'a jamais été facile à vivre - et ceci la rend encore plus spéciale. « On sent monter une culture jeune, authentique, bien à nous, » assure Zubatova. « La culture underground fleurit toujours dans des contextes politiques, sociaux et économiques compliqués. C'est ce qu'il se passe à Moscou en ce moment. »

Credits


Photographie : and Collage Dexter Navy
Direction créative : YESAWI

Production Margarita Zubatova. Assistance photographie Finn Constantine.