Quantcast

virgil abloh : "le streetwear c'est comme le disco"

Directeur créatif de Kanye West, Flat White derrière les platines et designer d'OFF-WHITE, Virgil Abloh entend bien mettre le monde à ses pieds. Rencontre.

Steve Salter

Yeezus lui a accordé sa confiance et il est le prophète des talents d'aujourd'hui et demain. Quoiqu'il fasse, Virgil Abloh l'exprime avec une extrême aisance. Ses collections vestimentaires, son oeuvre artistique, ses installations et performances, tout évolue et se dévoile comme un Tumblr sans fin. On a juste envie de scroller à l'infini. "Tous les bons créateurs sont dans la création permanente. Pour moi, c'est une façon de faire travailler mon cerveau", nous révèle-t-il sur Skype via son Iphone, tout sourire. Il arpente sa chambre d'hôtel de New York où il a accepté de souffler et de faire une pause. Virgil a été très occupé ces derniers temps : entre le défilé Yeezy et la mixtape de Skepta à New York, il a foulé les podiums parisiens avec son premier défilé Femme, a participé à la performance de Kanye West 808s & Heartbreak à Los Angeles, mixé dans toute l'Europe et les Etats-Unis sous le nom de Flat White, a égrené les soirées branchées et, comme si cela ne suffisait pas, a des idées plein la tête. Virgil le fait "pour rester créatif. Il suffit que je croise quelqu'un en club ou à un brunch pour avoir l'envie de monter un truc avec lui. J'adore élaborer des projets dans ma tête. C'est un monde que j'ai fait mien. Je loupe un jour de boulot pour penser plus librement… je carbure à 30 idées par jour."

Virgil est un créatif polymorphe dont l'univers emprunte à des influences aussi diverses qu'elles sont souvent éloignées des podiums, de la scène ou des platines. Et s'il devait se décrire ? "C'est étrange, nous répond-il. J'ai grandi à Chicago, j'ai toujours pensé qu'être créateur ne me conviendrait pas. Un Créateur avec un grand C j'entends, parce que les meilleurs sont souvent dans leur tour d'ivoire et je ne peux pas m'identifier à eux, admet-il avec modestie. Donc je refuse de me donner un titre, mais en même temps je suis fasciné par le statut de 'directeur créatif'. Un jour, j'aimerais que quelqu'un me considère comme un artiste." On veut parier avec lui. Comme son idole, Michael Jordan, Virgil a l'appétit insatiable et la folie du rebond, match après match. "Je me défie tous les jours. Dans un sens, j'ai l'impression qu'on vit une nouvelle Renaissance. Avec internet, une nouvelle génération de designers s'empare de nouveaux outils pour créer. Et nous avons toujours nos idoles pour repère." Cette soif de devenir grand pousse Virgil et son entourage à faire toujours plus - et mieux. "Nous évoluons de manière consciente. Aujourd'hui, j'essaie de faire reconnaître le streetwear comme un genre à part entière." Virgil n'y est pas pour rien dans la légitimation du streetwear. L'industrie du chic se tourne de plus en plus vers la rue. Ce n'est pas anodin qu'OFF-WHITE (sa marque) ait culminée en finale du prestigieux prix LVMH. "A mes yeux, c'est le plus bel exemple de réussite personnelle et d'égard à ma carrière. Un petit de Chicago qui a appris les codes de la mode en achetant du Louis Vuitton et en lançant des t-shirts Pyrex 23 est parvenu à créer OFF-WHITE… validé par LVMH. C'est une révolution pour moi," nous avoue-t-il, visiblement très ému. Sa révolution, c'est un peu comme un conte pour enfants. Mais Virgil se bat encore pour faire accepter son art. "Le streetwear c'est comme le disco. Quand le disco est arrivé, c'était cool mais c'est devenu très vite has-been et on en a plus jamais entendu parler. Tous ceux autour de moi qui se rangent du côté du streetwear doivent le faire évoluer pour l'inscrire dans le temps. Et je pense que c'est en train de se faire. OFF-WHITE en témoigne. Le nom désigne cette zone grise entre deux concepts, deux lignes - celle du streetwear et celle de la mode 'propre'." Avec une collection Homme qui emprunte aux uniformes vintages du Royal Mail (léquivalent anglais de notre poste locale) et un premier défilé réussi à Paris pour la Femme, la route lui est toute tracée.

"Mon existence était faite d'imprévus et d'aléas. J'ai finalement trouvé le paradis dans la direction artistique et créative. Dans un sens, ma vie a été une énorme performance artistique que j'ai moi-même mise en scène; ce n'est jamais moi qui suis au centre mais des idées, des projets, des clés pour les artistes, des humeurs et des influences réinjectées dans la création." Avec les débuts remarqués d'OFF-WHITE, Abloh s'empare du devant de la scène. C'est son moment et on se rend bien compte que ce n'est que le début. "OFF-WHITE m'a donné accès à mon propre domaine. J'ai eu beaucoup de projets en collaborations et l'unité a toujours fait la force. Mais aujourd'hui j'ai une plateforme pour m'exprimer intelligiblement et le partager au monde entier." OFF-WHITE a délivré Virgil de ses carcans. "Je dirais même qu'elle est une extension de ma propre vie. Et j'espère qu'elle vivra après moi."

Et après ? "J'ai toujours voulu voir grandir OFF-WHITE et pour moi, ce sont ses premiers pas. L'Homme était un point de départ, et la Femme m'a donné la liberté de m'exprimer pleinement, et puis il y a le mobilier - c'est la suite, parce que c'est le retour à ma passion du design, de l'objet et des formes. Je travaille sur un projet avec une galerie pour fin 2016 début 2017 - je veux vraiment aller dans cette voie et puiser dans ma créativité. " Virgil regarde très loin vers l'horizon, toujours, et c'est à se demander s'il s'arrêtera un jour. Cette hyperactivité créatrice transforme les moindres rêveries en réalité. C'est tout naturellement qu'on lui demande s'il a un conseil à donner à la jeune génération. "Si vous voulez réellement faire ce que vous clamez haut et fort au monde, arrêtez de me lire et faites-le. Allez-y et faites ce t-shirt aujourd'hui, et quand je dis aujourd'hui, j'entends dans les 30 prochaines minutes. Si vous ne le faites pas, c'est votre problème, scande-t-il avec foi. Si je ne m'étais pas mis sur Illustrator et que je n'étais pas parti chez les sérigraphes pour faire de mon rêve une réalité, je n'en serais pas là - le reste est une histoire de dominos. Pyrex, OFF-WHITE, LVMH, mon défilé printemps/été 2016, tout vient d'une seule et même idée, d'un instant survenu il y a quatre ans. Ça peut paraître évident mais pour quiconque lit ces quelques lignes, finis-les et va voir ailleurs, rends les choses possibles, parles-en à tes potes et boom, le premier domino aura déjà commencé à culbuter les autres." Fais-le. Regarde droit devant et donne un petit coup au domino.

@virgilabloh

Credits


Texte Steve Salter 
Photographie Stef Mitchell
Virgil est habillé en Off-White c/o Virgil Abloh.