la gentrification aura-t-elle la peau des (vrais) excentriques de new york ?

Le photographe Josh Ethan Johnson a consacré son ouvrage "Endangered Species" au quotidien des habitants du Queens et de Coney Island.

par Hannah Ongley
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24 Août 2016, 12:35pm

Lorsqu'on s'aventure sur le site de Josh Ethan Johnson, on peut tomber sur un film, en slow-mo, dont la caméra documente le légendaire Bill Cunnigham, photographe émérite, immortaliser un passant dans son coin de rue new-yorkais préféré. Originaire d'Astoria, Josh est plus habitué des rues enclavées du Queens, de Coney Island ou des 5ème et 57ème avenues de la Big Apple. Les tenues de ses sujets, ostentatoires et splendides, révèlent toute l'excentricité dont le continent peut se targuer, vestimentairement parlant. Bille Cunnigham avait ses préférences, en matière de style, Josh, de son côté, préfère se pencher sur les quartiers new-yorkais en proie à la gentrification et sur ses habitants, dont il tente de documenter l'histoire.

Le livre de Josh, Endangered Species rassemble 16 ans de clichés shootés à New-York et plus à l'ouest du continent américain. Au départ, il s'agissait seulement d'un projet de fin d'études à Minneapolis. C'est en shootant les gens dans le bus que Josh a su qu'il passerait une bonne partie de sa vie à immortaliser ceux qui l'entourent. Quand il sort sans son objectif, Josh joue dans un groupe plutôt connu, travaille comme graphiste et tient un Tumblr épique où le tout Internet s'expose. J'ai pris le temps de discuter avec Joshua et de comprendre pourquoi l'inconnu le stimule plus que n'importe quoi au monde.

Comment est né ton livre, Endangered Species ?
Je suis originaire du Midwest. J'ai grandi dans l'Illinois, avant de rejoindre l'école de Milwaukee et celle de Minneapolis, pour étudier l'art. Toute ma vie, j'ai dessiné et peint donc j'ai commencé à reproduire ce que je voyais autour de moi avant de m'emparer d'un objectif. Les visages des gens m'ont toujours fasciné et la photo s'est avérée être le medium idéal pour capturer les expressions de ceux qui m'entouraient à l'époque. Aujourd'hui, je considère que ma pratique de la photographie me sert surtout de prétexte à la compréhension et l'analyse du monde en général. J'enregistre tout, j'ai une excellente mémoire.

Les communautés insulaires et les vies de quartier font partie de tes terrains de prédilection, je me trompe ?
Je suis de nature curieuse. Le fait qu'une culture dure plus qu'une autre, dans le temps, me fascine. Et j'aime l'idée que n'importe qui puisse se documenter à son tour sur une culture qu'il ou elle ne connait pas, en regardant mes images. Je pense qu'ils seront, comme moi, fascinés de voir à quel point Chinatown est toujours aussi Chinois, qu'Astoria ait gardé son esthétique et sa population grecque, que le Wisconsin soit toujours la contrée des Allemands. De manière générale, ces communautés fonctionnent comme des états autonomes, coupés du reste du monde. Je pensais que la technologie allait globaliser et mélanger toutes ces cultures entre elles mais pour l'instant, ce n'est pas le cas. De ce que j'ai vu à New York, je peux dire que ces communautés restent soudées et fières, malgré la gentrification à l'oeuvre.

Sais-tu d'avance, avant de shooter, là où tu souhaites te rendre ? Où laisses-tu une place au hasard dans ton processus photographique ?
Je fais les deux. J'ai toujours mon appareil avec moi et je me rends parfois dans certains quartiers en sachant exactement ce que je cherche et pourquoi je veux le photographier. Mais je m'immerge dans chaque quartier que j'immortalise : je mange là-bas, je m'imprègne du vécu des gens, des conversations, de l'atmosphère. Cette immersion se fait indépendamment de l'objectif. Cette envie est née d'un projet de fin d'études pour lequel j'avais choisi de photographier les gens dans le bus. C'était un vrai challenge pour moi, à l'époque. Il a fallu que je sorte de ma zone de confort, que je me force à nouer le contact avec les gens. Avec du recul, je suis très fier de moi parce que je me suis réellement mis en danger, très jeune. Mes amis m'ont toujours considéré comme un nerd un peu asocial. De mon côté, je considère que le monde est beau, cool et avenant.

Comment convaincs-tu ceux que tu vas photographier, en général ?
Ça m'arrive de prendre la photo et de partir, comme ça, sans prévenir. Mais c'est peu fréquent car je suis un habitué du flash - donc difficile de le cacher. Mais en général, j'aime discuter avec les gens que je photographie. Je leur demande gentiment si je peux les shooter, conversation aidant. Mais c'est toujours spontané, vif, jamais posé. Je les prends toujours au dépourvu. La progression naturelle de photo de rue est ce qui a donné naissance à un projet comme Faces. Ça te parle ?

Les portraits filmés sur ton site ? Carrément. J'ai maté celui sur Bill Cunningham un bon nombre de fois.
Celui-là, je l'ai filmé il y a quelques années maintenant. À l'époque, j'avais un appareil hyper bien pour faire du slow-motion, très pratique. Pour la première fois, je switchais entre deux mediums, le film et la photo. Je shootais dans la rue, en slow-mo, les passants au hasard. Après, on sortait avec mes potes, on s'installait chez quelqu'un et on mettait de la musique de zombie pour jouer avec le slow-motion. J'ai toujours été obsédé par la lenteur, elle permet au monde de se laisser entrevoir avec plus de délicatesse. Les êtres humains sont auto-centrés - chacun pense que sa réalité est la bonne alors que les animaux, eux aussi, voient un certain monde, forcément différent du notre.

La vidéo du mec qui nourrit des mouettes à Coney Island — David — est très envoutante, elle aussi.
C'était la première que je réalisais. Je travaillais dans le montage et je devais apprendre toutes ces règles pour être un "bon monteur". Quand j'ai filmé ce type, je n'ai même pas enregistré les sons, ni la voix du mec avec un recorder: je n'avais pas le bon équipement à l'époque. Je me suis dit "c'est pas grave, tu sais quoi, je vais quand même faire ce truc, comme une photographie en mouvement." Zéro musique, on entend juste le bruit des vague et des mouettes. Je me suis aperçu que c'était suffisant pour créer quelque chose de poétique. Une photo - c'est pour cette raison que j'aime ce medium - se passe d'effets sonores.

Tu es resté en contact avec certains de tes modèles ?
Oui, la plupart. Certains, dont les portraits sont présents dans le livre, n'étaient que des passants, inconnus. Notre échange a duré un millième de seconde. Mais d'autres - surtout ceux qui s'inscrivent dans mon projet, Faces — font partie intégrante de ma vie. J'essaie toujours d'échanger avec eux et dans la mesure du possible, je leur envoie leur portrait. Mais tout le monde n'a pas envie de ça, plusieurs modèles m'ont dit qu'ils ne voulaient même pas voir l'image. Et je n'ai plus jamais entendu parler d'eux.

C'est ce qui est assez chouette dans tes photos. La spontanéité du geste rend ta photo plus humble, sans doute.
Mais c'est exactement ce que je pense. D'ailleurs, mes photos ou mes vidéos préférées sont celles que j'ai faites spontanément, sans penser à moi prenant la photo. J'essaie toujours de prendre le recul nécessaire pour que mon égo s'évince de l'image. Je suis un boulimique de l'image, je prends des tonnes de photos. Quand j'ai eu l'idée de ce livre, j'ai réussi à me restreindre à 600 clichés. J'ai laissé à mes amis le soin de les curater, pour finir à 50 images. Jamais je n'aurais pu choisir seul.

Crédits


Texte : Hannah Ongley
Photographie : Josh Ethan Johnson