5 jeunes photographes européens à suivre

De la crise des réfugiés à la démolition des grands ensemble en passant par le rugby féminin : le 104 célèbre l'engagement de la jeune garde photographique européenne avec le festival Circulation(s).

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avr. 5 2016, 10:25am

Laurent Kronental, "Souvenir d'un Futur"

Qu'est-ce qui t'a poussé à t'intéresser à ces grands ensembles architecturaux ?
J'ai d'abord voulu documenter les personnes qui y vivent puis j'ai fini par me passionner pour les grands ensembles. L'idée c'était de parler du passage des générations, du passé, du futur et du présent, mettre en lumière cette génération de séniors qui a commencé à vivre dans ces grands ensembles quand ils ont ont été construits. Je voulais dresser un parallèle entre le vieillissement d'une architecture et de l'être humain. Ces quartiers sont souvent marginalisés, leurs habitants mis à l'écart. Pourtant, j'habite à Courbevoie, juste à côté des Damiers et ces ensembles sont plus atemporels que les quartiers modernes de la Défense. Ce sont des ovnis architecturaux. On se sait jamais de quelle époque sont ces bâtiments.

Est-ce que tu considères que ta démarche artistique est politique ?
On me pose souvent la question mais je n'en parle jamais : je préfère ne pas aborder un sujet que ne je maitrise pas. C'est une démarche artistique qui parle des seniors et de l'urbanisme mais je n'ai jamais voulu faire de la politique avec ces images. Ces quartiers sont souvent montrés et dépeints avec les problématiques sociales qui existent et sont réelles. C'était ma ligne de proposer un regard différent sur ces grands ensembles, d'interpeller celui qui regarde. Il est important de conserver ces quartiers, de les rénover, de les repenser.

Quels sont tes projets, en ce moment ?
Je continue. Je suis allé dans plein d'autres quartiers mais les images n'ont pas encore été publiées : à terme, je voudrais les rassembler dans un seul et même livre. Parallèlement je bosse sur un deuxième projet en me focalisant sur un grand ensemble vu de l'intérieur qui viendra compléter ma série, ''Souvenir d'un futur''. Je travaille à la chambre argentique grand format 4x5, c'est un processus photographique qui me demande beaucoup de temps, comme de trouver les personnes âgées qui seront susceptibles de dialoguer avec moi - ce qui n'est pas toujours évident.

Laurent Kronental

Stefanie Zofia Schulz, "Duldung"

Quelle est l'histoire derrière ton projet "Duldung" ? De quoi parle-t-il ?
En allemand, "Duldung" veut dire "tolérance". Pour ce projet je suis partie à la rencontre des réfugiés dans les camps allemands. La plupart de mes modèles sur les photos sont "tolérés" sur le territoire mais doivent renouveler leur statut tous les trois mois : c'est le pire permis de séjour qu'on puisse avoir en Allemagne. Ils peuvent être renvoyés dans leur pays à tout moment. Entre eux et les sans-papiers, la seule différence c'est qu'ils ont la possibilité d'avoir un endroit où dormir et le stricte nécessaire pour vivre. J'ai voulu concentrer mon attention sur les enfants et les ados qui grandissent là. Pour la plupart d'entre eux, ce camp est devenu leur maison. Ils parlent allemand, vont à l'école, mais leur insertion est difficile. Le camp pour les demandeurs d'asile est dans une petite ville à la frontière française (Lebach).

Ta démarche me semble assez politique. Quel est ton avis sur la crise des réfugiés ?
La politique, quoiqu'on en dise, a un impact direct sur notre quotidien. Mon processus photographique s'inscrit dans cette démarche : quand la politique déborde sur notre intimité, notre vie de tous les jours. Au premier abord, ces photos prises dans des lieux intimes, peuvent relever du privé. Mais si on s'y intéresse vraiment, on se rend compte que ces gens nous sont familiers, qu'ils sont comme nous. Elles relèvent de l'universel. J'ai appris énormément en réalisant ce projet. Pour moi, l'inertie politique mène au désastre.

Pour toi, la photographie peut encore être politique, en 2016 ?
Elle doit l'être, même ! Si on n'apporte aucune vision nouvelle au monde qui nous entoure, rien n'a plus de sens pour l'art. Regarder les news en boucle ne changera rien au cours des choses. Mais s'intéresser aux autres peut permettre au monde de changer un peu. L'art réunit les gens. S'ile st sincère et qu'i vient du coeur. Sinon, il sert juste à décorer les toilettes des gens très riches.

Qui sont les jeunes filles sur ta photographie ? Quelle est leur histoire ?
Sania a 13 ans. Sa soeur, Tiana, 12. Leur famille serbe est arrivée en Allemagne il y a 2 ans. Ils ont demandé l'asile. Les roms en Serbie n'ont pas le statut de réfugiés politiques, donc l'Allemagne rejette systématiquement leur demande d'asile en leur donnant un permis de séjour temporaire à renouveler. Leur père a trouvé un boulot d'éboueur. Sa femme élève seule leurs cinq enfants. En Serbie, ils se sont fait battre dans la rue pour avoir refusé de voter pour un politique. Leur père a même perdu un oeil dans la bataille. Sania et Tiana sont les plus grandes de la fratrie, elles aident leur mère à s'occuper des plus jeunes. Il est souvent difficile pour les jeunes filles de sortir du camp, car leurs parents sont inquiets. Elles ne sortent pas en club comme les jeunes de leur âge. Pour elles, sortir jusqu'à 19 heures est déjà un exploit. 

Stefanie Zofia Schultz

Carlos Alba, "The Observation of Trifles"

Tu peux nous parler de ton projet, "The Observation of Trifles" ?
L'idée m'est venue quand je suis arrivé à Londres pour la première fois. Ma propriétaire m'a filé une carte du quartier, faite à la main. Cette carte est le point de départ de mon projet : c'est l'histoire d'un étranger qui débarque à Londres et suit les indices qu'ils y trouve, rencontre des gens dans le coin et finit par trouver sa place dans la ville. Je rassemble des objets (les indices) et des photos parce que la démarche permet, je crois, de rendre à mon projet sa dimension intrigante. Quand je suis arrivé à Londres en mars 2013, je ne connaissais rien de la ville. Je ne parlais pas un mot d'anglais mais je ressentais le besoin très fort de me lier à Londres. J'ai décidé de sortir et de tout prendre en photo, avec mon argentique. Avant, j'étais dans la mode, à Madrid. Mais j'en avais assez de shooter au numérique pour des questions de temps. Ce déménagement m'a permis de commencer mon projet personnel.

Sur ce diptyque, on voit une lettre et un jeune couple dans les rues de Londres. Quelle est l'histoire derrière cette photo
J'ai trouvé la lettre d'amour dans ma rue. Quand je suis rentré chez moi, j'ai tout de suite imaginé une histoire derrière cette lettre. Je n'ai trouvé aucun nom, aucune adresse. Mais je me suis dit qu'elle devait appartenir à des amoureux très jeunes. Donc j'ai fait le tour des collèges et des écoles primaires de mon quartier, mais je n'ai pas retrouvé mes amoureux. Et puis un jour, alors que je cherchais d'autres objets dans les rues, je suis tomber sur ce couple, sous un pont. Ils se partageaient une cigarette en s'embrassant. Je me suis dit : "Ce sont eux !" J'ai parlé de mon projet avec Wizzie et Jeson. Je leur ai parlé de mon passé, de mes origines espagnoles. C'était très cool de bosser avec eux. 

Tous les objets que tu immortalises ont été trouvés dans la rue. Quel lien entretiens-tu avec ces objets ? Pourquoi sont-ils si importants pour toi et ton projet ?
Je les ai tous trouvés dans mon quartier, dans l'Est londonien. C'est hyper simple de trouver des choses dans la rue, là-bas. Les gens se foutent pas mal du tri ou de ce genre de trucs. J'ai trouvé de vieilles photographies, des photos d'identité, des notes, des dessins, des bijoux... C'est vraiment drôle. Chacun est un mini trésor. Quand j'en ai assez, je les photographie. J'ai en énormément qui n'ont pas été photographiés mais que je garde avec moi. Les objets déterminent et définissent mes futures rencontres avec les gens du quartier. J'adore ce quartier, son authenticité, son histoire. J'adore écouter les gens. C'est une thérapie 100% gratuite et 100% homéopathique. 

Quel message souhaites-tu faire passer à ceux qui vont voir tes images ? 
Pour moi, ce projet est comme un jeu. Je veux que les gens jouent le jeu et l'apprécient. C'est aussi un projet cathartique, j'avais besoin de retomber amoureux de la photographie et de mes modèles. J'avais envie de me retrouver, d'être honnête envers moi-même. Et j'ai réussi. 

@carlosalbaphoto

Alejandra Carles-Tolra, "The Bears"

Quand as-tu commencé ta série, "The Bears" ?
J'ai commencé la série en 2013. J'avais déjà documenté les jeunes militaires de Boston. Dans the Bears, je me concentre sur les femmes qui font du rugby - un sport exclusivement réservé aux hommes. Je me suis fascinée pour cette pratique et me suis intéressée à l'identité de ces jeunes femmes. Quand j'ai découvert ce club de rugby de l'université Brown, je venais d'emménager dans le Massachusetts à Rhode Island. J'ai voulu les connaître, leur histoire, leur rapport au sport. On s'est donc rencontrées plusieurs fois, j'assistais à chacun de leurs entrainements. J'ai choisi d'appeler la série ''The Bears'' en hommage à la mascotte de leur université qui est un ours et pour faire ressortir la force mentale et physique de ces filles. Elles sont toutes étudiantes à l'Université Brown : elles font partie de l'équipe de rugby féminin. Comme tout sport, le rugby génère un esprit de communauté très important. C'est un vrai défi pour elles.

Ce sport est généralement vu sous un prisme masculin. Les filles que tu as photographiées restent très féminines, malgré leur condition d'athlètes. C'est une dualité qui fait partie intégrante de ton travail ?
Le rugby est un sport beaucoup plus complexe que ce qu'on a tendance à en dire. Pareil pour ses joueurs ou ses joueuses. On imagine que les filles qui font du rugby sont des garçons-manqués alors que pas du tout. Ces stéréotypes révèlent notre propre manière de voir le monde. À travers mes portraits, je cherche à élargir et compléter leur identité, leur façon d'être. J'essaie d'apporter un regard neuf sur cette pratique, aussi. Et puis j'évoque les dualités propres à l'athlétisme : la violence et la grâce, le masculin et le féminin.

Qui est cette jeune fille sur la photo ?
Elle s'appelle Joanna Chatham. J'ai choisi de me concentrer sur chacune de ces filles pour les voir en dehors du groupe. Joanna vient d'avoir 21 ans, elle se spécialise, à côté du rugby, dans les sciences cognitives et en linguistique. Sur cette photo, elle est en train de regarder le match sur l'écran du stade, Brown vs Dartmouth.

Quel est ton rapport à la féminité ? Que révèlent tes photographies sur la féminité ?
Je cherche à apporter une compréhension plus large de l'identité féminine. Je crois que ces femmes jouent un rôle important dans cette lutte féministe, même de manière inconsciente. Et plus particulièrement dans ce que cela signifie d'être une athlète féminine. J'espère que mes photographies bouleversent un peu notre conception de la féminité et qu'elles célèbrent la force dans tout ce qu'elle peut avoir de féminin. 

Alejandra Carles-Tolra

Borja Larrondo et Diego Sanchez, "Aquellos Que Esperan"

Vous travaillez tous les deux sur le même projet. Vous pouvez nous dire de quoi il s'agit ?
Aquellos Que Esperan est un projet qu'on compte mener encore quelques temps et qui nous tient beaucoup à coeur : la photographie nous sert à raconter l'histoire des banlieues et des villes périphériques. On mélange les formats pour nous adapter à chaque histoire. On voulait documenter la vie quotidienne des banlieues et villes industrielles qui nous parlent, recueillir les récits des gens qui y vivent. La question de la migration intervient elle aussi : de nombreuses villes nées dans les années 1950 ou 1960 ont été aménagées par les migrants, qui se sont installés et ont construit des bidonvilles pour y vivre.

Pourquoi vous concentrer sur ce genre de zones urbaines ? Qu'est-ce qui vous intrigue, exactement ?
À notre sens, ces zones sont peu médiatisées et leur identité complexe est généralement malmenée. Elles ont été laissées à l'abandon par les institutions, leur futur est incertain, friable. Pourtant, leurs habitants ont encore l'impression d'appartenir à ces zones et veulent y rester. On a commencé le projet en 2012, à Orcasur, un quartier populaire de Madrid. On a documenté ce quartier pendant plus de deux ans grâce au soutien de Fotopres La Caixa. En 2015, grâce au festival Circulations au 104, on est allés du côté de la Courneuve pour continuer notre projet et comparer cette ville à Orcasur. Le choix de la Courneuve était primordial : pour nous, elle symbolise l'architecture européenne d'après-guerre. 

Quels sont vos projets, en ce moment ? 
L'année dernière, nous avons exposé notre projet à Madrid et Barcelone. En juin, nous seront à Zaragoza. Le 104 nous a permis d'obtenir le statut de résidents artistiques. Et puis on a deux publications en cours, une qui se concentre sur notre exposition au 104, l'autre sur Orcasur. Notre travail sur la Courneuve et MAdrid est réuni dans un livre "La même indifférence". 

aquellosqueesperan.org