les mannequins de demain n'ont plus rien à voir avec ceux d'hier

On a discuté avec Avdotja Alexandrova, directrice de l'agence Lumpen dont les jeunes mannequins ne cessent d'imposer leur physique singulier chez Gosha Rubchinskiy, Vetements et Balenciaga.

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avr. 28 2016, 4:25pm

photography masha demianova

"Lumpen" est un un terme anglais qui veut direexactement ce que l'on y entend : déformé, rugueux (lumpy), moche. Il est utilisé en référence aux pauvres, aux incapables, aux non-éduqués. Aux marginaux.

Avec tout cela en tête, on ne s'imagine pas choisir un tel mot pour décrire et nommer une agence de mannequins. Encore moins celle qui fourni un flot continu de nouveaux visages aux créateurs de mode les plus enviés du moment.

Mais l'agence Lumpen, basée à Moscou, ne fait pas dans les règles. Fondée par la réalisatrice Avdotja Alexandrova, elle redéfinit la signification même du métier de mannequin - et du beau. Avec ses jeunes russes castés dans la rue, l'agence se transforme lentement en fournisseur officiel de l'esthétique juvénile post-soviétique fêtée sur les podiums ces dernièressaisons. Et preuve que l'agence a efficacement embrassé l'air du temps : ses mannequins défilent pour Gosha Rubchinskiy, Vetements et depuis peu Balenciaga, maison parisienne à la tête de laquelle s'est hisséDemna Gvasalia.

Tous les mannequins - présentés sur le site de Lumpen via des clichés carrés rappelant des portraits deprisonniers - se jouent des archétypes attendus. Des piercings, des corps voûtés et des peaux tatouées jonchent le book de l'agence. Les yeux sont rapprochés, les nez proéminents, la peau abimée. Tous les mannequins présentent une forme de sévérité ; provoquent l'inconfort.

Mais ce sont ces visages qui façonnent le récit et l'univers de Lumpen."Je regarde d'abord le visage. Je suis attirée par les traits originaux… C'est simplement après ça que d'autres facteurs entrent en jeu, comme la taille. Mais il n'y a aucun paramètre défini dans notre agence. Certains gars sont petits, d'autres très grands." Pour Avdotja, l'objectif n'a jamais été les standards communs de beauté. Forte de son passé dans le cinéma, elle a toujours invoqué le pouvoir du visage comme vecteur d'une histoire, peu importe le visage et ce à quoi il ressemble. Ce qu'elle cherche et s'impose constamment, c'est "l'originalité".

C'est son compatriote Gosha Rubchinskiy, qu'elle a rencontré dans le milieu de la nuit moscovite, qui a fait germer la création de Lumpen."À l'époque je photographiais des fêtes et différents événements. J'adorais le visage de Gosha. Je le suivais partout avec mon appareil, en lui répétant qu'il était très beau. Il réagissait de manière un peu timide et confuse," raconte-t-elle."C'est seulement plus tard que j'ai réalisé qui il était et ce qu'il faisait."

Après s'être liée d'amitié avec le designer russe, elle commence à documenter ses défilés. L'agence suivra, quelques années plus tard, comme pour combler son besoin de nouveaux visages - sur les podiums comme à l'écran. Avant même l'avènement de Lumpen, Gosha avait présenté Avdotja à la styliste Lotta Volkova, qui a son tour la présenta à Demna Gvasalia, alors aux premiers balbutiements de Vetements. Ils ont aimé ses garçons. Les magazines aussi. Et les maisons du luxe ont fini par suivre.

Le succès de l'agence s'inscrit dans un large mouvement de diversification et de remise en question du sens même du mannequinat. Les frontières des canons de beauté se sont incroyablement élargies et les imperfections sont non seulement célébrées, mais surtout recherchées. Le duo d'Eckhaus Latta a célébré les "vraies" New-Yorkaises avec des performances d'India Menuez et Juliana Huxtable, pendant que Chromat remplissait son podium de mannequins illustrant la multiplicité du corps féminin. Du côté de chez Hood By Air, l'artiste gay et radical Slava Mogutin a défilé, toujours provocateur, tatoué et torse nu. Et même chez Gucci, Alessandro Michele a aligné Petra Collins dans son dernier défilé, et l'actrice et activiste transgenre Hari Nef pour la saison précédente.

Tout cela vient du besoin croissant des designers de créer un monde qui reflète au mieux leurs origines. Que ce soit dans la recréation des sous-cultures russes pour Gosha ou la présentation d'un milieu riche et racialement divers pourl'anglaise Grace Wales-Bonner, les mannequins sont aujourd'hui un moyen de raconter une histoire et quitter l'idée selon laquelle un mannequin doit s'apparenter à un cintre.

Voilà pourquoi Avdotja, qui vient du cinéma, a eu un succès différent des agences traditionnelles."Je suis entrée dans la mode par le cinéma, et je veux insérer des visages dignes de documentaires dans ce milieu. J'adore les coulisses de la mode. La communication avec les directeurs de castings et les marques. Durant ces échanges, je comprends ce dont ils ont besoin et je suggère moi-même mes mannequins."

Eva Godel, à la tête de l'agence Tomorrow Is Another Day, basée à Berlin, s'accorde sur le fait qu'il n'y a plus d'idées préconçues sur ce que doit être un mannequin."Être un bon mannequin dans la mode, ça ne veut pas forcément dire être le gars dont toutes les filles de la classe tombent amoureuses. D'ailleurs, ce ne sont généralement pas ces mecs," dit-elle des mannequins de TIAD, dont le listing contient des drag-queens et des skateurs, bien éloignés des modèles traditionnels."Je pense qu'en ce moment tout est très ouvert. Tout tourne autour de la personne."

Mais il y a aussi quelque chose à dire sur l'aspect spécifiquement et frontalement russe qui façonne l'image de Lumpen."Je pense que les Russes sont attirants parce qu'ils répondent d'un modèle de comportement qui plaît aux étrangers - la générosité, l'insouciance, l'indépendance en réponse au système. Ils provoquent aussi la méfiance," explique Avdotja.

L'idée d'une Russie fournissant des mannequins à l'ouest n'a rien de nouveau. Au fil du temps, de nombreuses mannequins y ont été envoyées, de Natasha Poly à Natalia Vodianova."Les agences russes fonctionnent comme des médiateurs pour les agences étrangères. Elles trouvent une fille ou un garçon, l'envoient à une agence étrangère et prennent un pourcentage sur son travail là-bas. Cette façon de bosser ne m'intéresse pas." Pour elle, ces mannequins représentent une industrie de la mode très éloignée de ce qu'elle a connu."J'ai évolué très loin de la mode. Je travaillais dans le cinéma, et c'est un monde totalement différent… sans goût et prétentieux."

Mais au-delà de ça, la Russie longtemps cachée derrière le Rideau de Fer présente un exotisme cru aux yeux de l'Occident. Un monde d'incertitudes qui semble très loin du nôtre. C'est cette incertitude qui semble générer le succès et la domination de l'esthétique post-soviétique qui traverse le monde de la mode depuis peu. Pour l'ouest, la Russie est encore une terre à découvrir et à explorer. Comme le dit Rubchinskiy de son pays,"il s'y passe tout le temps des choses que personne n'attend. C'est pour ça que j'aime rester ici : l'inattendu rend les choses excitantes et génère un changement constant."

Au cœur de tout ça, les modèles de Lumpen sont la caractérisation physique de ce changement. En rejetant les conventions traditionnelles appliquées aux mannequins, ils fondent un nouvel archétype qui met à mal l'idée persistante de privilège. Et si nous sommes encore loin d'une réelle diversité dans la mode - les récentes controverses à propos des castings exclusivement blancs de Balenciaga et Vetements l'ont démontré - Lumpen s'impose un engagement salvateur vis-à-vis de l'individu. Une démarche attrayante pour une industrie fluctuante en attente de changement.

Credits


Texte Jack Moss
Photographie Masha Demianova