punk et hip-hop, une seule et même révolution ?

La photographe Janette Beckman a capturé l'essence révolutionnaire de ces deux mouvements culturels dans le Londres des années 1970 et le New York des années 1980.

par Tish Weinstock
|
02 Février 2016, 11:25am

Enfant déjà, Janette savait qu'elle était destinée à tirer le portrait des autres. À la place de crayons, elle s'est armée d'un appareil photo et ne l'a plus jamais quitté. En 1977, Janette s'immisce dans l'atmosphère électrique et éclectique du punk londonien et shoote les groupes sur scène et en backstage pour les magazines Sounds, The Face and Melody Maker. En 1983, elle se rend dans le quartier de Big Apple, où elle se familiarise très vite avec la scène hip hop émergente de l'époque, ses Djs et ses concerts pirates. Elle commence à enregistrer tout ce qu'elle y voit. Ce qui la frappe le plus ? Les similitudes qui font du punk et du hip hop deux frères d'une même famille. Pourtant, ces deux territoires musicaux ont rarement fait fusion. Normal : quand on y pense, le punk né dans l'Angleterre thatchériste des seventies était un mouvement à prédominance blanche, tandis que le hip hop, on le sait, a grandi dans le Bronx des jeunes portoricains et afro-américains. Mais, aux yeux de Janette, ces deux mouvements partagent la même désillusion, la même esthétique révolutionnaire. Pour les punks, c'était une histoire de pins, pour les hip hoppers, de fausses rolex. C'est à travers sa série et son exposition Punk Rock Hip Hop Mash-Up à Londres, que la photographe parvient à nous convaincre. Et on la croit. 

Tu as toujours voulu être photographe ?
Je voulais être artiste peintre en fait. À l'école, j'étais fan de David Hockney. Mais comme je ne trouvais pas mes dessins assez bons, je me suis inscrite dans une école de photo. 

Comment t'es-tu retrouvée dans la scène punk ?
Un jour en 1977, je marchais avec mon portfolio sous le bras pour un rendez-vous. Je n'avais jamais photographié un groupe à cette époque. Mais les membres du magazine Sounds ont aimé mon travail et m'ont demandé de partir au concert de Siouxsie and the Banshees. Je suis revenue le lendemain avec mes photos et ils m'ont redonné du boulot. Le punk était à tous les coins de rue à l'époque. J'ai commencé à photographier les kids et les fans de punk. 

Pourquoi le punk ?
Je sortais tout juste de l'école, j'aimais la musique, la jeunesse : le punk, le rockab, le ska, les skins. C'était notre révolution.

Où allais-tu ?
Je shootais les groupes dans la rue, en concert, à Rock Against Racism, aux manifs, je travaillais pour les magazines Melody Maker et The Face, ils me laissaient une totale liberté. Zéro direction artistique, c'était génial !

Comment décrirais-tu l'atmosphère à l'époque ?
Intense. Comme si quelque chose était vraiment en train d'arriver. 

En quoi était-ce différent de l'atmosphère new-yorkaise au même moment ?
Quand j'ai assisté à mon premier concert de hip hop en 1982, j'étais scotchée. Le punk commençait à s'affaiblir et je n'avais jamais rien entendu de si frais, de si naturel. Voir des danseurs de break, des graffeurs, des rappeurs tous ensemble, c'était une énergie folle que je n'avais jamais ressentie auparavant. 

Qu'est-ce qui t'a poussé à partir ?
Je rendais visite à un copain à New York pour Noël et j'ai voulu bosser. Les grosses compagnies américaines ne voulaient pas m'engager parce qu'elles trouvaient mes photos trop ''cracra'', pas assez léchées, mais les petits labels de rap comme Def Jam, Next Plateau et Sleeping Bag m'ont fait confiance et demandé de shooter leurs groupes. Ils trouvaient ça cool, une fille qui a photographié les Clash, Police et Boy George. Mon style a plu aux groupes du Bronx, du Queens et je me suis faite une place dans le milieu. 

Qu'est-ce qui t'as le plus frappé dans cette scène ?
Ça m'a rappelé l'énergie des premiers jours du punk. Les gamins ''sans avenir'' qui rappaient sur leur vie. New York était malade mais en ébullition permanente. Les gens n'avaient aucune tune. La ville débordait de graffs, de gamins qui dansaient dans les rues, de musique, aussi. Si tu voulais porter du Gucci, tu allais voir du côté de Dapper Dan à Harlem qui imprimait son propre logo Gucci sur des vestes en jean, en cuir, te rachetait des boucles en or et des fausses Rolex. 

T'es tu sentie proche de l'un de ces mouvements, plus qu'une simple observatrice ?
J'ai toujours été "dedans", impliquée, obsédée. Alors la question ne m'est jamais venue à l'esprit. Je ne m'aperçois que maintenant de l'importance de ces archives à l'heure d'aujourd'hui. 

Qu'est-ce qui t'attire dans les cultures underground en général ? 
Ces communautés partagent un même esprit révolutionnaire et rebelle. J'aime aussi le fait que les pulsions créatrices qui s'y opèrent viennent directement de la rue. 

Penses-tu qu'à l'heure d'Internet ces cultures underground peuvent encore exister sans perdre leur essence même ? 
Il est vrai que l'underground n'a plus vraiment l'espace nécessaire pour s'exprimer et s'ancrer à proprement parler. Aujourd'hui, tout le monde a accès à tout et en un clic. Je pense aussi que les gens se noient dans un trop plein d'informations et qu'il leur est impossible de se dédier à un seul mouvement. 

Quels sont tes projets en ce moment ?
Je bosse sur un projet perso qui s'appelle The MashUp, on a invité des graffeurs new-yorkais à réinterpréter des images d'archives de la scène hip hop. Et à des artistes anglais de réinterpréter les archives de la scène punk. Et puis je shoote toujours des groupes, des musiciens de la scène new-yorkaise actuelle. 

Credits


Texte : Tish Weinstock
Photographie : courtesy Janette Beckman

Tagged:
punk
revolution
Janette Beckman
Photographie
Musique