et si on recommençait à s'ennuyer ?

Si l'on ne s'ennuie pas, on risque de devenir ennuyeux. Prêts à lâcher un peu les écrans ?

par Felicity Kinsella
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16 Juillet 2016, 3:19pm

"Ma vie n'a vraiment rien d'excitant, prétendait Kurt Cobain. Il y a plein de choses que j'aurais aimé faire plutôt que de me morfondre sur ma vie ennuyeuse. Donc j'aime bien inventer des trucs. Je préfère raconter les histoires des autres." Cobain, c'était la figure emblématique de la Génération X, la génération "slacker" ; ces gamins qu'on peut voir dans le film du même nom de Richard Linklater, des "jeunes sans ambition, de l'égocentrique enthousiaste au dangereusement apathique. Quand le flemmard renonce à toute responsabilité pour sombrer dans ses questionnements existentiels." On n'en serait sûrement pas là où nous en sommes aujourd'hui si la génération slacker ne s'était pas autant ennuyée et n'avait donc pas inventé autant d'histoires et de belles choses. Genre Nirvana.

L'ennui était une part énorme de notre quotidien d'enfant, d'ados (peut-être pas pour les plus jeunes). Avant l'avènement d'Internet et du smartphone, pendant les longs voyages en voiture, l'attente d'un avion à la bourre ou un simple dimanche pluvieux, on n'avait rien d'autre à faire que de laisser notre esprit vagabonder. Est-ce qu'il est encore possible aujourd'hui d'expérimenter ces périodes d'ennui intense que nous avons connu, enfant, alors que notre vie est ponctuée de textos, de mails, de likes, de <3, de partages, de fil info ou de Snapchat ? (Rejoignez en plus de cela quelques groupes sur WhatsApp et chaque minute de votre vie sera remplie.) On peut bien se taper tout le contenu en ligne qui nous est offert jusqu'à en mourir d'ennui et se déconnecter. Mais nous y retournerons, cinq minutes plus tard - parce qu'on s'ennuie - pour voir ce qu'il s'est passé de nouveau, ce qu'il s'est passé digne d'intérêt durant ces précieuses (ou pas du tout) minutes. "Nous vivons une époque effrénée ; hyperactive et hyper-stimulante, écrit l'universitaire Eva Hoffman dans son livre, How to be Bored. Depuis l'introduction d'Internet et des technologies numériques, nous avons à notre disposition une quantité infinie d'informations, d'images, de communications personnelles et de textes impersonnels - où on veut et quand on veut." 

À quand remonte la dernière fois que vous avez éteint votre téléphone ? La dernière fois que vous avez marché dans la rue sans écouteurs ? Que vous vous êtes endormis sans votre ordinateur portable à côté de vous, passant la série télé dans laquelle vous vous plongez dernièrement pour oublier les questionnements existentiels qui vous assaillent une fois l'heure d'aller se coucher ? Ou mieux : la dernière fois que vous avez regardé un film sans aller (ne serait-ce qu'une fois) jeter un œil sur votre fil Instagram. Tout le monde sait qu'aujourd'hui, si quelque chose n'est pas publié en ligne, on peut facilement remettre en cause sa véracité. Du coup, tout ce qui se passe dans la vraie vie est désormais réinventé sur Internet, revu pour une version plus sexy de la réalité. 

Nous consommons la culture de manière trop consumériste, justement. 

À l'époque, la peur de passer à côté de quelque chose (FOMO en anglais, fear of missing out) était limitée aux fêtes auxquelles vous n'étiez pas invité. Aujourd'hui cet état d'esprit se construit en rapport avec tout ce qui se passe sur Internet. Qui sait ce que vous avez raté si vous n'êtes pas allés sur Facebook, Instagram (ou même devant la télé, les infos) pendant une journée (entière !) ? Si ce flot continu d'informations signifie qu'il n'y a plus aucune excuse pour ignorer ce qu'il se passe autour de nous et dans le monde, comme le dit Hoffman : "Trop souvent, nous consommons la culture de manière trop consumériste, justement." L'expert en langage corporel Dr. Harry Witchel prédit même que les ordinateurs du futur seront capables de nous garder constamment à l'affût en repérant notre niveau d'ennui grâce à nos mouvements, et en s'employant immédiatement à éradiquer cet ennui. Avoir un smartphone plus intelligent que nous sous-entend que n'avoir rien à faire devient un souvenir lointain, très lointain, que la Génération Z ne connaîtra jamais. 

Mais quel effet ont ces infinies stimulations, ces gratifications instantanées et ces communications sans voix sur notre psyché ? Pouvez-vous vraiment voir la différence entre vous détendre et tuer le temps en parcourant votre flux d'informations ? Dans certains coins de la planète, l'addiction numérique est reconnue comme une affliction mentale, et dans des pays comme la Corée du Sud ou la Chine (qui a le plus grand nombre d'utilisateurs d'Internet au monde - 632 millions), les centre de détox façon camps militaires ont fleuri avec l'espoir de déprogrammer leurs adolescents accros. On a pu lire des histoires, sur des adolescents frimant, fiers d'avoir passé 300 heures de suite à jouer à World of Warcraft, portant des couches pour éviter les pauses-toilettes et agressant littéralement leurs parents dès qu'il tentaient de les décoller de leur écran blafard. On en convient, les addictions à Internet les plus répandues ne sont certainement pas aussi extrêmes. Mais avouez : si vos parents vous confisquaient votre téléphone dans la seconde, il y aurait crise. 

L'ennui est une émotion fascinante, parce qu'elle est vu comme très négative alors qu'elle une force incroyablement motivante.

Pour ceux d'entre nous qui ne passent pas douze heures par jour à tirer des flèches virtuelles dans les créatures virtuelles d'un monde virtuel, l'obsession touchera plus au flux d'informations - aux fils Facebook, Twitter ou Instagram. Hoffman assure qu'après un moment « l'activité incessante peut nous rendre épuisés et bizarrement sous-alimentés, comme si notre expérience en ligne n'avait pas pris racine - avait échouée à faire partie de nous. » Les minuscules fragments d'informations fournis par un statut Facebook ou un tweet peuvent peut-être nous garder dans la boucle, mais comme notre attention ne dure alors que jusqu'à la notification suivante, il est possible de se sentir vide au bout d'une heure. De se dire qu'on aurait tout autant pu ne strictement rien faire. Et en vrai, on aurait peut-être dû. .

"L'ennui est une émotion fascinante, considérée comme très négative alors qu'elle est incroyablement motivante " explique Dr Sandi Mann dans le magazine The Psychologist. L'ennui a peut-être une mauvaise réputation - vous connaissez l'expression : "Il n'y a que les gens ennuyeux qui s'ennuient". Mais des études récentes ont démontré que c'est justement lorsque les gens s'ennuient à mourir que fleurissent les idées les plus créatives. En gros, si vous matez la télé pendant toute une journée, le flux d'informations que vous allez y voir va vous empêcher de réellement vous ennuyer. Si vous n'avez jamais un moment où vous ne faites strictement rien, votre esprit ne vagabondera jamais, finis les rêveries éveillées, et vous ne vous perdrez jamais dans des pensées que vous n'auriez jamais eues autrement. Peut-être que tous les utilisateurs d'Internet devraient aller en "désintox numérique", parce que si l'on ne s'ennuie pas, on risque de devenir ennuyeux. Ce n'est qu'après s'être débarrassé des stimuli d'Internet qu'il est possible de se bâtir une opinion qui nous est propre - pas une opinion qui n'est basée que sur le nombre de likes qu'elle provoque sur Facebook. Se déconnecter de tout fait assez peur, mais il est un fait très simple : ce n'est pas parce que vous n'avez pas partagé avec vos 1000+ amis en ligne vos moments et pensées les plus intimes qu'elles n'existent pas et qu'ils ne sont pas arrivés. Vos followers n'en sauront rien, vos vrais amis oui.

On a tous été programmés à vivre des vies ultra remplies, où s'ennuyer n'est pas une option. Pourquoi perdre son temps quand il y a toujours, toujours et toujours plus de choses à absorber et à ajouter à notre banque de données déjà débordante. "Les conflits, les catastrophes, les triomphes et les luttes humaines du quotidien du monde entier entrent dans nos vies par les images télévisées et nos écrans" constate Hoffman . Mais à quoi bon se jeter sur chaque petit morceau d'information sans y penser un peu plus, et sans se demander pourquoi l'on agit de la sorte ? Il se passe tellement de choses que le temps de revoir les grands titres de la veille et ceux d'aujourd'hui, tout ce qu'on a emmagasiné semble obsolète. Pour revenir à ses pensées maussades qui nous attrapent parfois au moment de se coucher : le meilleur moyen de s'en débarrasser est peut-être de se déconnecter et de vivre sa vie, sa vraie vie, pleinement. Pour s'ennuyer et s'autoriser à réfléchir à ce que l'on veut vraiment faire plutôt que de gagner du temps (ou en perdre, pour le coup) avec des tâches quotidiennes inutiles et des distractions numériques. Vous avez maintenant une bonne excuse pour ne rien foutre (du tout).

Credits


Texte Felicity Kinsella
Image : capture Boyhood, Richard Linklater

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