Valeria Herklotz

club des 5 sous lsd : il faut aller voir « les garçons sauvages »

Beau, étrange, surréaliste, poétique, le film de Bertrand Mandico nous transporte dans un monde où plus rien n’est binaire et surtout pas la sexualité.

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févr. 27 2018, 11:26am

Valeria Herklotz

C’est le film le plus fou, le plus barré, le plus fantastique et fantasmagorique qu’il nous ait été donné de voir sur les écrans français depuis longtemps. Un fruit sous acide en forme de premier long-métrage pour Bertrand Mandico, un réalisateur déjà responsable d’une vingtaine de courts dans lesquels l’hurluberlu a posé les bases d’un univers hors-norme fait de bricolages, de références cinématographiques et artistiques, de fantasmes sexuels et de mélange des genres, accompagné d’un sens de l’humour salvateur. Le tout porté par un noir et blanc sublime interrompu de séquences où les couleurs sursaturent, d’effets spéciaux trafiqués bricolés et d’un univers où se bousculent les clins d’œil, comme au cinéma surréaliste de Raoul Ruiz, à l’homo érotisme du réalisateur et photographe underground Kenneth Anger, au film « Sa majesté des mouches » et bien d’autres jetés avec élégance et malice comme des petits cailloux.

L’histoire c’est celle de cinq jeunes adolescents de bonne famille, perturbés et violents, sexuels et sans foi ni loi, dont les parents ne viennent à bout et ne savent plus quoi en faire. Un capitaine aux allures de baroudeur, qu’on pourrait croire sorti du Querelle de Brest de Jean Genet - ne serait-ce qu’à la vue de son entre-jambe imposante - promet de les embarquer sur son rafiot afin de les rendre plus dociles. Débute ainsi une épopée fantastique et fantasmagorique pour les cinq hors-la-loi, contraints de se nourrir uniquement de fruits contenant une drôle de gelée et qui ressemblent à des testicules, d’affronter la rudesse toute en caresses du capitaine, d’essuyer les tempêtes et les privations à fond de cale avant de débarquer sur une île mystérieuse qui n’apparaît sur aucune carte. Une île vivante, sorte d’immense huître, remplie d’une végétation luxuriante et vivante, de plantes dont les sécrétions qui ressemblent à du sperme ont le pouvoir de transformer les garçons en femmes. « J’avais envie de faire un film hybride renouant avec la notion du récit romanesque, explique Bertrand Mandico, un récit teinté de fantastique et d’ésotérisme. Le télescopage entre une Robinsonnade à la Jules Verne et une fantasmagorie trouble, organico-sexuelle à la William Burroughs. J’ai essayé de faire le film que j’avais envie de voir. »

Le tour de passe passe du film, sa plus grande trouvaille et son génie en somme, reste d’avoir fait jouer les garçons par cinq jeunes comédiennes (Pauline Lorrilard, Vimala Pons, Diane Rouxel, Anaël Snoek et Mathilde Warnier). Cinq jeunes garçons qui au fur et à mesure de l’avancement du scénario vont se féminiser - des seins leur poussent, leurs sexes tombent - progressivement au contact des filtres magiques de l’île. « J’ai brouillé les cartes volontairement, explique Mandico, les actrices jouent des garçons qui se transforment en femmes mais qui restent des garçons dans leurs têtes. Les repères habituels sont inversés, retroussés, les frontières sont effacées. Et le contexte dans lequel se déroule le film, loin de la réalité quotidienne, renforce cette notion de perte de repères . Il n’y a plus de rapport binaire, juste une idée d ’ultra puberté transgenre… Dans le film, un des personnages, déjà transformé en femme (Séverine) veut bien être embrassée par le capitaine à condition qu’elle soit embrassée non comme une femme mais comme un homme aimé. Il n’y a plus d’identité sexuelle dans le film, tout est illusion, transformation, transition perpétuelle, adaptation. Le concept initial inhérent au récit, était que des filles jouent des garçons. Je n’ai jamais vu le film autrement. Je voulais entrainer les actrices dans cette aventure, l’enjeu était enivrant pour elles comme pour moi. Si on m’avait imposé des garçons, j’aurais refusé de faire le film, ça aurait été un contre-sens. »

Dans la liste des obsessions contemporaines qui agitent « Les garçons sauvages » dans tous les sens, certains y verront un clin d’œil appuyé à la transidentité, un pas de côté sur la notion de genre, un message d’amour à l’androgynie adolescente voire un hommage à l’esprit camp le plus délirant. Un univers foisonnant autant visuel qu’intellectuel auquel ont du se soumettre les comédiennes. « Au départ pour me mettre dans la peau d’un garçon, explique Pauline Lorillard, j’ai fait ce truc un peu naïf de regarder les mecs qui m’entouraient, d’observer leur manière de bouger, de parler, leur attitude et puis au bout d’un certain moment j’ai laissé le personnage venir à moi par rapport à mon physique et ma manière de bouger, je voulais que ce garçon m’appartienne vraiment. Ce qui est beau dans la vision de Bertrand, c’est que les garçons deviennent des femmes, mais qu’ils sont aussi un peu et toujours des hommes, même si ce sont des hommes avec des seins. Que les personnages soient féminins ou masculins, l’androgynie est très prégnante. » Et Mathilde Warnier de renchérir : « Je regardais beaucoup les gens dans le métro, je posais des questions indiscrètes sur le désir. Qu’est-ce que ça veut dire être un jeune garçon ? Qu’est-ce que l’émoi vis-à-vis des mecs de son âge ? Car plus que de jouer un garçon, c’est un rôle sur un être en mutation, sur quelqu’un qui change et se transforme. Mais finalement ce n’est pas si loin ce que tu vis adolescente quand tu es une fille, quand tu découvres que ton corps change, que ta poitrine pousse, que tes hanches s’épaississent. Bertrand nous le rappelait toujours : vous n’êtes pas des filles, vous restez des garçons, mais en même temps vous vous êtes adoucis. » Dans ce profilage très précis des cinq garçons sauvages, Mandico ne souhaitait pas céder à la facilité d’offrir à chacun un personnage stéréotypé et ne tenait surtout pas à créer une bande avec des spécificités – le gros, le maigre, le petit – mais à une différenciation des caractères bien plus subtile. « Bertrand nous a donné à chacune une photo avant le tournage qui devait caractériser notre personnage, précise Diane, moi c’était des photos de David Bowie dans « Furyo », Vimala Alain Delon dans « Plein Soleil », Anaël Stock Peter O’Toole dans « Lord Jim », Pauline Nicolas Cage dans « Rusty James », Mathilde Matthew Barry dans « La Luna ». Mais ce qui m’a surtout aidé c’était les costumes et les artifices. On nous a coupé les cheveux, on porte des perruques et des sortes de prothèses, comme de la mousse pour gommer nos hanches ou entre nos jambes qui nous donnait l’impression d’avoir un pénis. Ce changement de carrure m’a beaucoup aidé à trouver mon jeu, je suis un garçon avec des seins qui poussent et le sexe qui tombe, c’est tout ce chamboulement du genre qu’il s’est agit de trouver en soi. »

Réalisé il y a plus de deux ans - un mois à la Réunion dans une végétation luxuriante et pesante, sous 40 degrés et en studio pendant deux semaines pour les scènes sur le navire - le tournage des « Garçons sauvages » fut une aventure rocambolesque dont les cinq actrices s’amusent encore. Entre les trucages de Mandico qui ne fonctionnaient pas toujours (« Beaucoup d’idées sont passées à la trappe, rigole Mathilde, comme ce mur de fesses qui lâchait des sortes de vent de fumées et qui n’a pas marché. »), les idées folles, la flore étouffante de la Réunion, le tournage est rapidement devenu une sorte de Club des Cinq sous LSD. « Pour les scènes sur la plage où on se bat et on s’embrasse et celles où nous sommes pris au piège dans la jungle, ajoute Mathilde, on nous balançait du tapioca, des plumes, du gel médical glacial, pour offrir des effets de brillance et donner l’impression d’une île vivante et visqueuse. » Grand film bizarre et étrange, où les pénis sont aussi fascinants que menaçants, où les sexes se mélangent allègrement, où le sperme coule comme d’une fontaine de jouvence, où le genre prend sa revanche et où la libido est le moteur d’un scénario surréaliste « Les garçons sauvages » est un objet visuel inclassable comme il en existe peu, un ovni filmique qui distille ses références par petites bouchées, appelé à devenir culte et qui s’impose comme le grand film queer de cette année. « Je crois que « Les garçons sauvages » sont fortement queer, conclut Mandico, le queer c’est le refus des règles, le refus des valeurs hétéro-normées, il y a dans l’ADN du queer une dimension subversive et undergound. Une notion de marge, une idée de panache et surtout de liberté sexuelle transgressive. »

Mathilde porte une robe Paco Rabanne, un soutien-gorge Yasmine Eslami, un pantalon G-Star Raw
Diane porte un manteau Miu Miu, un jean MM6 et des sneakers Louis Vuitton
Pauline porte un top Atlein et un pantalon MM6
Mathilde porte une veste vintage chez Vintage Clothing Paris
Diane porte un pull vintage, un pantalon MM6, des baskets Louis Vuitton et un sac Lemaire
Pauline porte un marcel Miu Miu, un soutien-gorge Yamsine Eslami et un pantalon Céline

Crédits :

Texte : Patrick Thévenin

Photographie : Valeria Herklotz
Assistant photographe : Volker Condarus
Stylisme : Xenia May Settel
Assistante styliste : Ewa Kluczenko
Maquillage : Tina Roivainen
Coiffure : Charlotte Dubreuil
Production : Mayli Grouchka