Photographie Manuel Obadia-Willis

qui est luka sabbat, l'ado touche-à-tout le plus cool d'instagram ?

Mannequin, designer, artiste, styliste, influenceur : on a rencontré le français le plus américain de la mode pour parler de style et de son rôle dans la nouvelle série américaine « Grown-ish ».

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févr. 19 2018, 12:20pm

Photographie Manuel Obadia-Willis

Fin de matinée un 24 janvier, sur le toit de l'Hôtel National des Arts et Métiers, le temps se couvre et complique peu à peu la perspective d'un shooting lumineux. Dans un recoin du rooftop, Luka Sabbat grignote en détente, pas flippé pour un sou et égraine quelques anecdotes sur les secrets de production des morceaux de ses rappeurs américains préférés qu'il fait jouer à l'enceinte. Des anecdotes qu'on écoute avec attention, parce qu'elles ne viennent pas d'un simple fan, mais d'un gosse de 20 ans qui a déjà traîné sa jeune carrière aux côtés de Jaden Smith et autres Kanye West. Si l'on considère le métier d'influenceur, Luka Sabbat en est un de haute volée, qui divertit régulièrement ses près de 300 000 abonnés Twitter et ses 800 000 followers Instagram d'un sens du style à toute épreuve. Fils de Jessica Romer, un temps styliste pour Dior et Galliano et de Clark Sabbat, designer de mode, Luka a grandi dans un avion entre Paris et New York. Il alterne en parlant entre l'anglais et le français avec aisance, mais c'est la nonchalance de son accent new-yorkais qui lui colle le plus à la peau.

Si la mode n'a presque aucun secret pour lui depuis ses 3 ans, il fait partie de ces jeunes qui ont aussi tout compris aux réseaux sociaux. Mais pas qu'à ça. À 20 ans, Luka Sabbat est fort d'un CV assez vertigineux, incarnation de sa génération, celle qui veut tout faire tout le temps, et le faire bien. Déjà mannequin, designer, directeur artistique, styliste et artiste dans les rangs de son collectif Hot Mess, le jeune prince du style peut désormais y ajouter une ligne : acteur. Depuis début janvier, on peut le regarder sur Freeform, dans la série Grown-ish - spin-off de Black-ish - qui suit les traces incertaines d'une jeune fille entrant à l'université. Luka y joue Luca, un rôle taillé sur mesure, à la différence près que « Luca fume de la weed, et moi je fume des clopes. » La pluie a attendu que Luka passe sous l'objectif et on a justement saisi la pause cigarette, avant un départ pour un défilé de la Fashion Week parisienne, pour poser quelques questions à cet enfant de la balle que rien ne semble arrêter.

Plus tu deviens connu, plus les gens te présentent à ta place. Comment tu te présenterais, toi ?
Je suis Luka Sabbat, un entrepreneur créatif, un champion, un créateur de contenu, un curateur. Je sais pas… je suis juste Luka Sabbat, un gosse qui fait des trucs.

Qu'est-ce qui te motive à faire ce que tu fais ?
Le fait que trop peu de gens fassent ce que je fais. Ou que beaucoup de gens le fassent, mais que peu le fassent bien. Après, tout est une question de perspective, tu n'as pas à aimer ce que je fais mais tu ne peux pas m'enlever l'exigence de qualité de mon travail. Je bosse dur, j'essaye de pousser la barre haute à tous les niveaux.

En quoi ton enfance et le fait que tu as grandi entre New York et Paris a influencé ce que tu fais ?
Je voyage depuis que je suis bébé, entre New York et Paris. Quand j'habitais à Paris avec ma mère, dans le Marais, j'allais voir mon père à New York chaque vacance. Mon père ne me parlait qu'en anglais, ma mère ne me parlait qu'en français. Je voyageais seul, en « enfant non accompagné », c'était assez drôle. Ma mère bossait à Elite, elle repérait et gérait les new faces. Elle utilisait notre appartement, assez grand, rue Jean-Pierre Timbaud, donc il y avait toujours des mannequins à la maison. Eniko, qui est très connue aujourd'hui, était ma baby-sitter ! Je pense que le fait de voyager et de vivre dans cet environnement te fait grandir plus vite que la normale.

Beaucoup de gens, de jeunes, te regardent et te suivent attentivement aujourd'hui ? À l'époque tu regardais qui, toi ?
À chaque fois qu'on me pose cette question je passe pour un connard, mais je ne me comparais pas vraiment aux gens. Bon, je voulais peut-être être... Aphex Twin ou Daft Punk ou Naruto ! Mais je n'avais pas vraiment d'idole, je pense que mes parents me suffisaient. Ils n'ont jamais eu de job stable - ils ont toujours fait ce qu'ils voulaient, même si ça voulait dire faire moins de fric. Ma mère fait partie de ces gens qui, quand ils veulent faire quelque chose, trouvent toujours un moyen d'y arriver et de transformer leur passion en boulot. Elle a été productrice, styliste, bookeuse, chef et maintenant elle gère une compagnie de traiteur. Voir mes parents faire ce qu'ils voulaient m'a marqué. Je veux faire comme eux : ce que je veux.

C'est d'eux que te vient ton sens de la mode et du style ?
Ouais, de tous les deux. Mon père est designer de mode, il fait des vêtements depuis toujours, il porte encore du Yohji, Comme des Garçons, Junya Watanabe, tout ce genre de trucs. Ma mère portait des fringues vintage, du Nike, du Dries Van Noten, du Margiela etc. On avait beaucoup de livres de mode à la maison. Je déteste lire, alors les livres de mode c'était tout trouvé. Je parcourais les images, et je finissais quand même par lire, parce que je voulais comprendre les images.

Ça veut dire quoi le style, pour toi ?
Le style, c'est rien, mais en même temps c'est tout. C'est vraiment subjectif, tu n'en as pas forcément besoin. La plupart des gens s'habillent de manière fonctionnelle, parce qu'ils en ont besoin, parce que c'est confortable. Même les gens dont tu penses qu'ils n'ont pas un bon style se sont trouvés correctement habillés en sortant de chez eux. Ils s'en foutent de Dries Van Noten, ils se disent juste : « Cool, cette chemise Gant » ou « ce pantalon Dickies ». Le style est inutile, en vrai. C'est pour ça qu'avec Hot Mess, on ne fait pas vraiment de fringues de mode, mais du contenu, des expositions, des livres... Le style pour moi c'est l'apparence, la première chose que les gens vont voir de toi avec ton visage. Avoir du style, c'est la meilleure option.

Comment tu regardes ta génération ?
Sans jeu de mots, comme un « hot mess » ! Elle est à la fois cool et totalement désastreuse. Tout le monde fait trop de choses à la fois, les gens disent des trucs qu'ils ne font jamais. Tout est dix fois plus facile qu'avant : tu peux acheter un appareil à 100 balles dans une boutique vintage, prendre des photos au hasard, les poster sur Instagram et dire que c'est de l'art. Et comme ça, tu es photographe. Certains sont nuls, mais certains sont vraiment talentueux. Il faut savoir trier. C'est comme pour le stylisme ; tout le monde met « styliste » dans sa bio, mais combien savent vraiment ce que ça veut dire ? Ma génération est intéressante parce que les gens passent leur temps à chercher ce qu'il veulent vraiment faire, mais ils ont la possibilité de tout faire.

Tu peux me parler de ton rôle dans Grown-ish, qui semble justement être une série assez générationnelle ?
Grown-ish c'est marrant, parce que les gens s'attendaient à une série comique politiquement correcte, mais elle a un côté absurde, très original et hors-norme. On y parle de sujets tabous, de choses pertinentes pour notre génération, mais pas seulement. Elle parle aussi à beaucoup de gens de générations antérieures qui sont allés à l'université. Je joue Luca, avec un « c », mais en gros je me joue moi-même. Il n'y a pas beaucoup de différences, à part que Luca fume de la weed, et Luka fume des clopes. C'est moi, si j'étais allé à la fac. Détendu, sarcastique, avec des répliques drôles. Le personnage est plus ou moins basé sur moi, donc il paraît très authentique.

Le rôle a été écrit spécialement pour toi ?
J'ai croisé Kenya Barris, le réalisateur, à Chateau-Marmont. Il a découvert qui j'étais, on s'est revus plusieurs fois, on a parlé au téléphone, il a bien aimé ma personnalité, ou je ne sais quoi. Et il m'a dit que j'irais bien dans la série, que je n'aurais qu'à être moi-même. Je n'ai pas hésité.

Ça t'a donné envie de jouer d'autres rôles, moins proches de toi ?
Ouais. Là je n'ai pas vraiment l'impression d'avoir joué la comédie. J'aimerais faire quelque chose de plus challenging, mais c'était une très bonne manière de lancer ma carrière d'acteur. J'espère que je décrocherais d'autres rôles grâce à ça. Mon but n'est pas d'être acteur à plein temps, mais l'ironie du truc, c'est que j'ai fait une école d'acteur, et à mi-chemin j'ai arrêté, au moment où je suis entré dans la mode. C'est marrant comment le monde tourne, j'en reviens à ça aujourd'hui et la boucle est bouclée.

Quels conseils donnerais-tu à un jeune qui te regarde et voudrait suivre tes pas ?
Tout ce que j'ai fait est basé sur ma personnalité. Je n'ai jamais été juste un mannequin, les gens ont toujours aimé ma personnalité, mon style, c'est comme ça que tout a commencé. Les gens regardaient mes tenues sur Instagram, mes tweets etc. Je pense qu'il y a trop de gens qui usent leur temps à essayer d'être quelqu'un d'autre. Mais concentrez-vous sur vous. Rien n'est plus important que vous dans le monde. Ça peut sonner très égoïste, mais si tu passes la moitié de ta vie à essayer de rendre les autres heureux, à réparer tout ce qui se passe dans le monde... Tu n'as qu'à être toi-même. Ça peut paraître très cliché, mais si tu n'es pas toi-même, qu'est-ce que tu peux être d'autre ?

Comment tu vis le fait d’être suivi, regardé, par notamment 800 000 followers Instagram ?
Le truc quand tu es une figure publique, c'est que tu dois limiter la personne que tu es sur les réseaux sociaux. Déjà parce que ce n'est jamais bon de livrer une trop grande partie de ta personnalité sur internet, et aussi parce que tout le monde ne sera pas d'accord avec toi. Je m'en fous que les gens soient d'accord ou pas, ce qui m'intéresse c'est faire les choses bien. J'essaye de rester moi-même sans entrer dans des choses trop complexes. Je ne parle jamais de ce qu'il se passe dans le monde. Si tu me connais, tu connais mon avis. Quand tu signes dans une agence en tant qu'influenceur, on te dit : « Pas de tweets politiques, pas de tweets religieux » etc. J'emmerde Trump, tu vois, mais j'ai peut-être un client qui soutient Trump. J’en sais rien, c'est pas mon problème. Mon seul job c'est de me montrer. Je ne veux pas perdre beaucoup d'argent pour quelque chose de stupide qui n'a rien à voir avec moi ou eux. Jamais de la vie je ne travaillerais avec quelqu'un de raciste, mais il faut rester relax. Sur internet, tout le monde prend les choses très au sérieux, tout le monde est très sensible. Mais tout le monde oublie très vite, aussi. C'est bizarre qu'autant de gens me suivent. Tu peux t'inspirer de moi, mais ce qui me dérange ce sont les gosses qui essayent d'être moi. Il n'y aura jamais un autre Luka Sabbat. Sois toi-même.

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour la suite ?
Plus de victoires, plus de vie.


Photographie : Manuel Obadia-Wills