« les bonnes conditions », une autre idée de la jeunesse dorée

Plus universel qu'il n'y paraît, le documentaire de Julie Gavras est à découvrir d'urgence en replay sur Arte.

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juin 4 2018, 8:54am

Ils s’appellent Constance, Victoria, Christophe, Antoine, Clotilde, Victor, Marie et Raphael et pourraient répondre « on choisit pas sa famille » à ceux qui leur reprocheraient d’être trop bien nés. De 2003 à 2016, Julie Gavras a rencontré ces jeunes scolarisés au lycée Victor Duruy à Paris, tous issus de familles où loin d’être un problème, l’argent est plutôt une solution. « Je ne suis pas sociologue, mais ce qui m'intéressait, c'était l'universalité du propos : ce qui se passe de 16 à 30 ans quand pour la première fois, il faut faire des choix pour soi-même » explique Julie Gavras. Une fois par an, accompagnée d’Emmanuelle Tricoire, professeur d’histoire-géographie avec qui est née l’idée du film, elle a recueilli les témoignages de jeunes dont « les bonnes conditions »de vie leur interdisent d’échouer là où leurs parents ont réussi.

« À partir du moment où on vient d'une famille "de", on s’interroge forcément sur ce que signifie la reproduction professionnelle. C'est en tout cas une question qui me taraude beaucoup : c'est en partant de là que j'ai tiré le fil de ces témoignages » explique-t-elle. Avec ces jeunes, Julie Gavras a en commun des années de scolarité au lycée Victor Duruy, un patronyme la prédisposant au cinéma (elle est la fille du réalisateur Costa Gavras) et un milieu qui favorise la reproduction sociale : « Je n'ai pas l'impression que les choses aient changé. À mon époque aussi, on pensait qu'il fallait faire S à Victor Duruy, j'ai moi-même fait hypokhâgne, khâgne, droit... J'ai l'impression que les couloirs à prendre selon le milieu d'où on vient restent les mêmes. Au départ, il y a tout : les voyages, le lycée, les activités... Mais après vient la question de savoir ce qu'on décide de faire de tout ça ». Piano, danse, école, copains, cheval... le film s'ouvre sur le visage d’une jeune fille qui détaille, sourire en coin, les activités noircissant son agenda de ministre. « C’est l’âge où jusqu’alors, ce sont les parents qui font des choix pour leurs enfants » continue Julie Gavras. Mais aussi le moment charnière des « premières fois », où le désir de vivre sa vie éprouve la rigidité des normes environnantes, peu importe le milieu d'où l'on vient.

Car c'est là que réside toute la force du film : atteindre l'universalité en évoquant un milieu pourtant miné par l'entre-soi. « Je suis contente lorsque des gens, qui peuvent être issus de milieux très différents, me disent qu'ils se sont retrouvés à un moment du film, même si c'est sur une toute petite chose. » conclut Julie Gavras. Finalement, les dilemmes de Victoria, d'Antoine et des autres sont ceux de toute une jeunesse : comment être soi-même lorsque tout semble avoir été écrit d’avance et que l’avenir dont on rêve secrètement n’est pas celui que nous souhaitent nos parents ? Avec une pudeur bouleversante, Les bonnes conditions éprouve la puissance de l'injonction sociale - celle de tenir son rang - là où le véritable luxe serait de pouvoir juste être soi-même.

Les bonnes conditions est disponible en replay jusqu'au 15 juillet.