la mode géorgienne impose son style (la preuve par 4)

La semaine dernière, Mercedes-Benz organisait la 7ème édition de la fashion week de Tbilissi, l'occasion de (re)découvrir une nouvelle génération de créateurs déterminée à défendre une mode géorgienne indépendante, pérenne et créative.

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mai 14 2018, 12:03pm

Propulsée sous les spotlights par Demna Gvasalia, l’enfant du pays, la Mercedes-Benz Fashion Week de Tbilissi se trouve à un moment décisif de son histoire : il lui faut réussir à transformer en business sa visibilité médiatique et ses bons résultats en termes d’occurrences sur Instagram ; en bref parvenir à consolider et rentabiliser sa stratégie de communication. Mais aussi dépasser la fenêtre d'opportunité ouverte par Vetements et affirmer l'existence d'une esthétique purement géorgienne, à distance d'un fantasme européen essentiellement centré sur une imagerie soviétique. Lancée en 2015, la semaine de la mode géorgienne menée par Mercedes-Benz vient de clôturer sa septième édition. Pendant 5 jours, 40 shows ont été organisés dans des lieux variés (du cirque de Tbilissi à sa bibliothèque scientifique en passant par le club Bassiani), dessinant au passage une cartographie culturelle et architecturale de la ville. 40 shows pour continuer de satisfaire l’appétit – jamais assouvi – pour la nouveauté et l’insolite d’acheteurs et de journalistes venus du monde entier pour découvrir de nouveaux talents dans un contexte moins formaté que celui des grandes messes des Fashion Weeks habituelles (les « big four » : New York, Londres, Milan, Paris).

Si l’image et la réputation de la Fashion Week de Tbilissi à l’étranger ont largement dépassé le stade embryonnaire, les attentes en termes de développement économique de l’appareil productif local sont grandes (pour l’instant, les tissus sont toujours en grande partie importés, les usines textiles géorgiennes s’occupant en priorité de l’assemblage des vêtements). L’enjeu se situe aussi en termes de formation puis d’accompagnement des designers, le pays ne disposant pas d’écoles de mode. À ce titre, un partenariat vient d’être institué avec l’IED, l’Institut Européen du Design, situé à Milan à l’initiative de Sofia Tchkonia, la fondatrice de la Fashion Week. Autre point positif : la Géorgie sera à l’honneur de la prochaine édition du Pitti Uomo à Florence en juin prochain (les marques Situationist, Aznauri, Gola Damian, Tatuna Nikolaishvili, Anuka Keburia y seront présentés).

En termes de rayonnement et d'émulation, la Fashion Week géorgienne fait de plus en plus fort. Au-delà de tous les journalistes et acheteurs qui s'y retrouvent chaque année, Tbilissi attire également des créateurs venus d'ailleurs et s'impose peu à peu comme un nouveau tremplin. Dans le cadre de son Programme D'Échange International de Designer lancé en 2009 – une plateforme visant à soutenir encore davantage de jeunes créateurs – Mercedes-Benz invitait cette année la créatrice madrilène Celia Valverde à présenter sa nouvelle collection devant un public international attentif. Encore en pleine évolution, l’industrie de la mode géorgienne n’a aucun mal à rayonner à l’étranger et entretenir sa désirabilité. Toutes générations confondues, à Tbilissi, les créateurs semblent déterminés à affirmer une identité créative locale pérenne et transformer cette semaine de la mode en un rendez-vous international fort. La preuve par quatre designers bien décidés à porter l’industrie de la mode géorgienne vers un futur encore plus radieux que ne l’est déjà son présent.

Tamuna Ingorovka

Il planait comme un air martial dans le cirque de Tbilissi où une grande partie des défilés de la semaine étaient présentés. Tamuna Ingorokva y révélait une nouvelle collection aux accents minimalistes et militaires, déployant à nouveau une féminité complexe et combative distillée dans des lignes qui filent tout droit, des ensembles de cuir, des finitions luxe et des jeux de transparence qui brouillent les pistes. Après avoir suivi une formation à l’école ESMOD à Paris, Tamuna a lancé sa marque en Géorgie en 2002 dans un contexte économique et politique pourtant difficile, juste avant que n’éclate la Révolution des Roses dans le pays – un moment d’histoire et de révolte, d’affirmation populaire aussi, qui apparaît toujours comme le sous-texte de ses collections. « En 2002, il était très difficile de se lancer en Géorgie. Il n’existait aucun réseau, aucune plateforme destinée à la création de mode ou de fashion week. Tout était très DIY. Je me suis accrochée à mes désirs et à mon ambition de toucher l’international. » Au-delà de sa « petite » histoire, c’est la grande Histoire de Géorgie et le particularisme de son peuple qu’Ingorokva cherche à évoquer à chaque saison. De ses créations se dégagent une soif d’indépendance, une volonté de résistance qu’elle raccroche volontiers à un dessein national et mémoriel. « Le peuple géorgien a une identité forte, beaucoup de caractère et une ambition insatiable. Je pense que ce trait collectif est dû au fait que la Géorgie ait été occupée par de nombreuses puissances étrangères et qu'il a toujours fallu s'affirmer face à l'adversité, en tant que peuple. Nous sommes un petit pays et voulons prouver notre existence au monde. » Tamuna souhaite s’affranchir d’une tendance orientée post-soviétique ou russe, fantasmée depuis l'Europe et dans laquelle elle ne se reconnait guère : « Je pense que la Géorgie a au fond toujours résisté à l'influence du style soviétique. La femme géorgienne a toujours défendu un certain particularisme. C'est ce que j'essaye de préserver aujourd'hui encore. » Et c’est par ce biais que la créatrice est parvenue à se faire une place de choix dans le paysage de la mode géorgienne, en se maintenant un tout petit peu à l’écart de la tendance, pour mieux penser le futur du futur.

George Keburia

De grands cols de marins montés sur des vestes, des robes et des tops crops, en forme de vagues XXL ou de découpes géométriques associés à des jeux de plissés ; des couleurs pop orangées, rosées, vert anis, jaune citron. Si les références à l’histoire géorgienne ont disparu (on se rappelle sa collection automne/hiver 2017 avec son fameux imprimé « gun » évoquant la guerre civile des années 1990 juxtaposé à un motif arc-en-ciel, en réaction au sentiment d’homophobie latent dans la Géorgie conservatrice), ses silhouettes hyper féminines sont toujours là. « Tout a été une question d’équilibre entre la rigueur des coupes et l’explosion des couleurs. J’ai réinterprété le col marin qui tombe habituellement en carré dans le dos ». Plus que pour son prêt-à-porter, George Keburia est désormais connu pour ses mini lunettes en forme d’œil de chat. Portées par Rihanna, Solange, Kendall Jenner, Gigi et Bella Hadid, elles ont fait le buzz sur Instagram. Toujours très minimalistes, ses lunettes se font, cette saison, rectangulaires. « J’ai fait évoluer leur ligne. Je ne m’attendais pas du tout à tel succès avec mes cat sunglasses. Instagram est un catalyseur express de développement ; une opportunité incroyable pour faire connaître mon travail. ça a totalement changé le cours des choses pour moi ». Il s’agit aujourd’hui pour le designer de réussir à bien capitaliser sur ses placements de produits Instagram qui constituent en effet des opportunités. Influencés par Demna Gvasalia, les designers cherchent cette saison à s’en détacher : l’heure est à l’émancipation. « Plus qu’une inspiration Demna est pour moi un modèle extraordinaire de réussite économique, il me motive plus qu’il ne m’inspire ». Ce qui frappe aussi c’est le sentiment de fierté nationale quand on discute avec les designers. « C’est vrai qu’il existe un sentiment partagé d’une certaine fierté géorgienne, liée à notre histoire. Nous sommes tous très fiers du développement de la mode géorgienne, c’est fédérateur et catalyseur d’énergies. Il y a trois ans personne ne nous attendait ! Nous sommes aussi très fiers du « made in Georgia », toutes les pièces de ma collection ont été confectionnées ici ». Diplômé en management, George développe sa marque et son business en famille. Il a déjà organisé un showroom en mars dernier ici à Paris et espère pouvoir défiler bientôt dans la capitale.

Situationist

Irakli Rusadze est né quelques mois après la chute du mur de Berlin et l'effondrement de l'Union Soviétique. Agé de 27 ans aujourd'hui, il appartient à une génération marquée au fer par deux fois : non seulement légataire d'un passé esthétique fort, elle exprime clairement un désir de rayonnement et d'ouverture sur le monde. Une posture qu'Irakli articule et défend à merveille dans ses collections. À rebours d'une tendance un brin folklorisante, il propose à travers sa marque Situationist une nouvelle lecture de l'esthétique de l'est, un nouveau minimalisme. « Je cherche à montrer la complexité de la culture et de l'histoire géorgiennes qui se résument trop souvent à un mouvement soviétique ou post-soviétique dans l'imaginaire collectif. Je veux dépasser la tendance. » Comme le nom de sa marque le laisse sous-entendre, et à l'instar des pionniers de l’internationale situationniste, Irakli compte bien en finir avec le malheur historique de son pays et mettre sa créativité au service d'un bouleversement général en poursuivant son dessein déconstructiviste. Cette saison, après qu'il a défilé à Milan et au Palais de Tokyo (entre autres), le jeune créateur sortait décidément du lot avec des costards pensés comme des uniformes manœuvrables, évolutifs, aux signes mouvants ; des palettes sobres qui laissaient la part belle à des coupes détonantes. On a fort à parier sur son futur, qui s'annonce forcément triomphal depuis que la fashion week de Tbilissi lui assure l'accès à une vitrine sur le reste du monde et de l'industrie de la mode. « La Fashion Week Mercedes-Benz de Tbilissi est une aubaine pour les jeunes créateurs géorgiens. Elle pousse à une véritable professionnalisation du milieu qui est désormais pris au sérieux. Mon studio a beaucoup évolué, j'ai commencé seul et nous sommes aujourd'hui 15 à œuvrer derrière Situationist, nous explique-t-il à ce sujet, avant d'ajouter. Situationist est essentiellement présente sur les marchés asiatiques et européens. J'espère que nous pourrons bientôt ouvrir un shop ici à Tbilissi. Pour le moment, l'économie du pays ne nous permet pas de destiner nos collections au marché local. » Et c'est tout ce qu'on lui souhaite.

Salome Tkabladze

Au Tbilissi Circus, où se déroulaient la plupart des shows, se tenait en parallèle des défilés, un showroom de designers géorgiens et internationaux. La géorgienne Salome Tkabladze présentait une collection baptisée « Gravitation », mélange de maîtrise technique et de créativité. Résultat ? Un grand manteau en drap de laine noir avec sac cabas intégré, une cape beige à deux pans formant des boucles retenues par une martingale flottante XXL, des cuissardes au cuir hyper fin montées sur des talons à angle droit, des vestes en velours colorées entre kimono et peignoir de boxe, des jambières fuseau en cuir… « J’ai envie qu’on se sente attiré par mes vêtements comme lorsque deux êtres ou deux corps sont en gravitation. Tout est question d’équilibre, d’harmonie réciproque dans les coupes, les tombés et les talons basculés en avant ». Avec une boutique-atelier à Tbilissi, Salome conçoit des pièces sur-mesure pour la clientèle locale. Elle habille aussi des personnes célèbres comme la femme du Président, Maka Chichua, la first lady de Géorgie. « Il y a 3 ans, avec l’effet Vetements, la mode géorgienne a connu un boom ; c’est à ce moment-là que j’ai décidé de lancer une collection plus personnelle. J’ai appris la technique en personnalisant des pièces pour mes clients, en ajustant les modèles à leur morphologie. Je mets désormais cette technique au service de mon inspiration ».