mais pourquoi la jeunesse est-elle obsédée par sa propre mort ?

Nous semblons être de plus en plus à l'aise avec l'idée de notre propre mort. Et c'est sûrement parce que la planète meurt en même temps que nous.

par Tom George
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29 Août 2019, 8:44am

J'ai souvent pensé à ce jour.

Au costume que je porterai, aux centaines de roses rouges qui décoreront les murs de l'église. Pour le service, j'ai déjà préparé un mix de classiques funèbres relevé par quelques-unes de mes chansons préférées, et j'ai déjà commissionné Stevie Nicks pour accompagner l'entrée de mon cercueil dans la salle. J'ai pensé jusqu'à la liste d'invités (modulable) et au dresscode (définitif : des longs voiles et des mouchoirs brodés pour essuyer larmes et le mascara).

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Aucun de mes amis n'a anticipé à ce point cette inévitable journée mais en ce qui me concerne, à 23 ans, je pense beaucoup plus souvent à mes funérailles qu'à mon hypothétique mariage. Des deux, il n'y a d'inéluctable que la mort, mais il reste beaucoup plus acceptable socialement de prévoir son mariage que son décès. Sa simple évocation provoque chez les gens un véritable malaise. Et ça peut se comprendre, soyons honnêtes. Mais plus je m'intéresse au sujet, plus je me rends compte qu'il n'existe que très peu d'études et d'articles sur ce thème : le rapport de la jeunesse à sa mortalité. Pour y remédier, sérieux journaliste que je suis, j'ai créé un sondage en story Instagram pour que mon audience (plutôt Gen Z et à gauche) participe à mes recherches.

Un quart seulement des participants affirme avoir déjà pensé à leurs funérailles en détail, 64% admettent que l'idée leur a déjà traversé l'esprit et seulement 12% avouent n'y avoir jamais pensé.

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Ce n'est pas une surprise. Les millennials et la Gen Z sont très au fait de l'état de la planète et du futur précaire qui nous attend. Au moment où j'écris, l'activiste et auteure nommée au Prix Nobel de la Paix Greta Thunberg a décidé d'entamer une traversée de l'Atlantique à la voile pour se rendre à une conférence aux Nations Unis et ainsi attirer notre attention sur l'impact environnemental des avions de ligne. Il y a quelques mois, Alexandria Ocasio-Cortez, membre du congrès américain, créait la polémique en affirmant dans un live Instagram : « le consensus scientifique montre que les vies de nos enfants vont être très difficiles. Ce qui mène les jeunes à se poser une question toute légitime : Est-ce acceptable de continuer à faire des enfants ? » Rapidement conspuée par les conservateurs, qui comparent ses propos à une politique d'interdiction de procréer, voire une incitation à l'infanticide, la perspective d'Alexandria Ocasio-Cortez est partagée par de nombreux jeunes. Aujourd'hui, 38% des 18-29 ans estiment que le dérèglement climatique est à prendre en considération avant de choisir de mettre un enfant au monde.

Il ne nous reste que 11 ans pour limiter les effets catastrophiques du réchauffement climatique, les fusillades sont plus que récurrentes aux États-Unis et les extrémismes politiques prennent le pouvoir un peu partout dans le monde. Il n'est donc pas surprenant que les jeunes soient de plus en plus conscients de leur propre mortalité et qu'ils pensent parfois à leurs propres funérailles.

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La cyber-psychologue Dawn Branley-Bell, elle, n'est pas entièrement convaincue. Pour elle, les jeunes aujourd'hui ne sont pas plus exposés à la mort que les générations précédentes, même si les réseaux sociaux peuvent en donner l'impression. « Les comportements et opinions exprimés sur internet en reflètent d'autres, qui, sans les réseaux, auraient été exprimés et partagés avec les amis, la famille, ou tout autre type de groupe social, défend Dawn Branley-Bell. Une exposition accrue à la mort n'est pas nécessairement un problème, exception faite de toute représentation qui la glorifie ou l'enjolive (les images qui la transforment et la montrent comme tragiquement belle par exemple)

En préparation de la saison 3 de la populaire et polémique série 13 Reasons Why, Netflix décidait récemment de censurer, deux ans après sa diffusion, la scène du suicide d'Hannah, moment-clé de la saison 1. Une séquence forte en émotions et rapidement dénoncée, à l'époque, par certains experts comme étant un « mode d'emploi » pour le suicide. Le choix de la censure pose question. Il suffit à n'importe qui de scroller 15 secondes sur Instagram pour tomber sur un mème des plus morbides mettant en scène des élans suicidaires. Même s'il s'agit d'humour absurde, nous ne sommes pas encore en mesure de comprendre les conséquences et implications d'un simple j'aime ou d'un retweet visible par tous nos followers, peu importe leur état de santé mentale.

Mais tout n'est pas négatif, comme le remarque Dawn Branley-Bell : « Certaines recherches dans les champs de la santé mentale et des soins palliatifs suggèrent que l'exposition à une pensée ou une représentation de la mort peut aider les individus à mieux appréhender leur anxiété et assimiler pleinement la notion de mortalité ». J'ai questionné mes amis qui avaient déjà pensé à leurs propres funérailles, et beaucoup d'entre eux imaginent ce moment comme une émancipation – l'ultime occasion de prendre le contrôle de leur propre vie, même après leur mort.

Quelqu'un m'a même dit vouloir boire un dernier coup depuis son cercueil. « J'adore les Jaeger bombs et je vois ça comme l'opportunité de trinquer une dernière fois tous ensemble! » Si boire avec un cadavre n'est pas votre tasse de thé, l'idée selon laquelle les funérailles devraient être en accord avec la vie que le défunt a menée n'est pas si scandaleuse. « Pour moi, c'est très important que mes derniers instants sur cette terre (même si je suis déjà morte) soient une énorme fête et représentent vraiment qui je suis plutôt que d'entendre des conneries comme "oh elle était si douce et gentille, c'est un ange parti trop tôt bla-bla-bla" parce que ça ne me ressemble pas.»

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