et si batman était le plus réac de tous les super-héros ?

On aime tous Batman, pourtant la morale du milliardaire justicier pose parfois problème. Le succès actuel de « Joker » et ses interprétations révoltées en sont l'une des conséquences.

par Antoine Mbemba
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21 Octobre 2019, 8:59am

Cette année, Batman fête ses 80 ans. C’est en mai 1939 qu'il s'est logé pour la première fois dans l’imaginaire américain et dans les pages du 27ème numéro de Detective Comics. Les huit décennies suivantes ont fait du super-héros l’un des plus populaires d’un univers aux milliers de personnages. Playboy milliardaire le jour, justicier en colère la nuit, Batman a traversé les âges à la manière d’autres icones imaginaires : assez loin du réel pour permettre l’évasion, mais suffisamment imbibé de vrai pour nous autoriser à croire en lui.

Et pour cause, chez Batman, pas d’araignée mutante, pas de force extraterrestre ou d’expérience scientifique ratée. Non, rien qu’une fortune indécente, la tête d’une multinationale touche-à-tout au service du nettoyage de Gotham City, dont les rues font passer le Chicago d’Al Capone pour l’Upper East Side de Chuck Bass. Le seul pouvoir de Batman, c’est d’être riche. Et à l’heure où, en France notamment, l’écart entre riches et pauvres continue de se creuser (selon une étude de l’INSEE publiée cette semaine), être milliardaire est d'un aussi grand secours qu'être surhumain.

Vu ce qu’il représente – cet homme richissime et messianique, garant de l’ordre juste, à qui il incombe à lui seul (même s’il est toujours un peu aidé, notamment par son... majordome) d’éradiquer en toute subjectivité la vermine d’une ville en perdition – on peut se demander si le personnage de Batman n’est finalement pas l’alibi autoritaire du pouvoir capitaliste.

Comme tous les personnages imaginaires à qui l’on peut faire dire et faire tout et n’importe quoi, Batman est le vecteur des messages politiques de ses différents pères. Pour ce qui est des itérations comics, la version la plus révérée du justicier est certainement le roman graphique de Frank Miller en quatre tomes, The Dark Knight Returns, publié en mars 1986. L’auteur de Sin City y dessine un Bruce Wayne de 55 ans, las, fatigué et en deuil, qui a jeté son costume mais reprend du service pour combattre le nouveau gang qui sévit dans une Gotham City à feu et à sang.

Si l’œuvre est unanimement reconnue comme l’une des plus influentes de l’histoire de Batman, certains décèlent tout de même, avec leur regard actuel, quelques relents fascisants dans la façon qu’à notre héros vieillissant d’y mener sa justice vengeresse. Dans The Dark Knight Returns, les pouvoirs publics sont impuissants face à la criminalité de Gotham (qui fait alors écho au New York sauvage des années 1980) ; le citoyen lambda n’a que faire du statu quo, est violent et égoïste ; et les « méchants » n’ont d’autres objectifs que d’être méchants. Ne reste qu’une solution : un justicier en roue libre. « Ce soir, c’est moi la loi », affirme Batman à son groupe de fidèles, dans un discours précédant une attaque sur le gang des « Mutants ».

Face à l’utopie – ultra-violente et intéressée – de Bane, il n’y a plus qu’une solution, le statu quo et la justice des riches, ces 1% de la population menés par un homme éclairé et bagarreur, Bruce Wayne.

Puisque le monde qui l’entoure est soit trop violent soit trop idiot, la nuit Batman est seul maître et ne s’impose qu’une règle : ne pas tuer. À la fin du livre, notre héros – qui a feint sa mort après un combat contre Superman – s’organise dans son antre avec une petite armée qui œuvre à la chute d’un gouvernement qu’il juge corrompu. Reste à savoir ce que lui seul, « la loi », fera du pouvoir une fois qu’il en aura dépossédé ses ennemis.

Cette vision de Frank Miller – qui par ailleurs s’est illustré au fil des années par des prises de position publiques remarquablement conservatrices – est importante car elle a directement inspiré une autre œuvre référence de l’univers Batman, cinématographique cette fois-ci, qui lui a emprunté son nom : la trilogie Dark Knight de Christopher Nolan. Trois films sortis entre 2005 et 2012 dont il est impossible de passer à côté des velléités capitalistes et, parfois encore, autoritaires. En ce sens, c’est sûrement le scénario du troisième volet, The Dark Knight Rises, qui est le plus parlant.

Après avoir vaincu le Joker (merveilleusement joué par feu Heath Ledger dans The Dark Knight), Batman devient un fugitif. Il a pris sur lui des crimes qu’il n’a pas commis pour préserver l’intégrité et la cohésion de Gotham. Le sacrifice du héros. Dans The Dark Knight Rises, il est obligé à reprendre du service par l’arrivée de Bane (Tom Hardy), terroriste masqué désireux de renverser l’ordre établi et dont l’une des premières cibles n’est nulle autre que la Bourse de New York. « Gens de Gotham, prenez le contrôle de votre ville. Faites ce qu’il vous plaît, » argue le méchant, ciblant les riches, la police et les organes de la justice dans son plan machiavélique. Le duel est posé : ce sera Bruce Wayne, justicier milliardaire, contre Bane et ses anarchistes terroristes.

Face à l’utopie – ultra-violente et intéressée – de Bane, il n’y a plus qu’une solution, le statu quo et la justice des riches, ces 1% de la population qui, à Gotham en tout cas, sont menés par un homme éclairé et bagarreur, Bruce Wayne. En 2012, quand sort le film, The Guardian lui associe une vision « audacieusement capitaliste, radicalement conservatrice et justicière, qui avance de façon sérieuse qu’il faut suivre les choix des riches dès lors qu’ils affirment vouloir faire le bien. »

Sept ans plus tard, dans Joker de Todd Philipps, le propos est retourné. Le film se déroule dans les années 1980, Bruce n’est encore qu’un enfant et c’est son père, Thomas Wayne, chef d’entreprise richissime qui se présente à la mairie, que l’on retrouve au centre des débats de Gotham. Alors que les pauvres de la ville s’élèvent doucement contre leur situation – galvanisés par un mystérieux tueur masqué qui a froidement abattu trois jeunes et riches cadres dans une rame de métro – Thomas Wayne prend la parole devant les caméras et s’adresse à eux : « Je me présente justement pour les aider et améliorer leur situation. Ils ne le savent pas encore, mais je suis la seule solution à leurs problèmes. »

Sauf que le personnage central cette fois-ci, c’est bien le Némésis ultime de Batman, le Joker (Joaquin Phoenix, l’oscar quasiment assuré). Et c’est au tour de Thomas Wayne, de sa famille et ce qu’ils représentent d’être tournés en ridicule, en noblesse imbue d'elle-même et détachée du réel.

Le 6 octobre dernier, l’avocat et journaliste Juan Branco provoquait l’ire et les moqueries en faisant de Joker « une ode aux luttes insurrectionnelles et aux gilets jaunes en particulier. » Si la récupération peut paraître grossière et opportuniste – dans Joker l’insurrection « politique » est menée, contre son gré, par un psychopathe meurtrier, narcissique et tout à fait dépolitisé – elle n’est pas totalement infondée. On s’y prend, spectateur, à souhaiter la chute de l’empire Wayne parce que l’on nous donne à voir l’autre côté de l’immense portail du manoir familial, soigneusement bâti en bordure de Gotham. Et l'on voit enfin ces âmes en peine, ces « clowns » (de la bouche de Thomas Wayne), en attente d'être sauvés ou arrêtés par Batman. En attente de ruissellement, quoi.

On a aimé voir Bruce Wayne piloter les voitures les plus rapides, sortir avec les plus belles femmes, développer des gadgets de pointe (quitte à se muer en NSA d'un seul homme et à violer les libertés individuelles de ses concitoyens) parce qu’il est le plus riche. On a aimé, aussi, le regarder dépenser sa fortune en caprices de justicier vengeur plutôt que de l'investir dans les infrastructures ou les institutions de sa ville. On préfère, aujourd’hui, sentir la possibilité d’autre chose, d’un monde où Batman ne serait pas l'émissaire philanthrope du capitalisme : à la fois le poison et le « moins pire » des remèdes.

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