si vous ne connaissez pas neue grafik, il est (grand) temps de le découvrir

Alors que sort Foulden Road, mini-album foisonnant d’idées, i-D s'est entretenu avec le DJ et claviériste français. Bien installé à Londres, il est le témoin et acteur d'une révolution jazz qui se confirme outre-Manche.

par Maxime Delcourt
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03 Octobre 2019, 9:32am

Londres accueille actuellement une tonne de jeunes musiciens surdoués, prêts à faire du jazz la musique des années 2020, dans une version hybride, métissée et avant-gardiste. Cette petite révolution ne serait surement pas la même sans la présence d’un français exilé outre-Manche, Neue Grafik. À londres, ces trois dernières années, il s’est fait une place de choix dans le sud de la ville, tout près de ceux qui oeuvrent comme lui à donner une seconde vie au jazz. Dans Foulden Road, Fred N’thepe au civil délaisse quelque peu ses velléités house, distille une énergie toute londonienne et révèle des collaborations avec la nouvelle garde de l’underground jazz local. Une cartographie inédite et incroyablement belle du nouveau Londres. i-D l’a rencontré.

Que faisais-tu avant de composer tes propres morceaux ?

Depuis mes 12 ans, je fais de la musique sérieusement, dans mon coin ou avec un groupe de pop que j’avais à l’adolescence, époque au cours de laquelle je composais et samplais pas mal. Malgré tout, j’ai été élevé selon une éducation traditionnelle, où l’on t’encourage à avoir un « vrai » métier et à considérer simplement la musique comme un à-côté. Alors, en parallèle de la musique, je suis devenu ingénieur en informatique. Je mettais au point des programmes pour des fast-foods et des assurances. Jusqu’au jour où j’ai compris que mes sons pouvaient plaire, que j’avais une carte à jouer et que je devais m’investir à fond dans mes projets si je voulais avoir une chance de me démarquer.

Chez toi, gamin, tu écoutais quoi ?

Ma mère, elle était plutôt fan de Julio Iglesias et de variété française que de jazz ou de house. Mon père vit au Cameroun, donc je n’ai pas vraiment grandi avec lui. En revanche, je me souviens qu’on écoutait beaucoup Francis Bebey. C’était un mec rigolo, un chanteur qui avait toujours le bon mot dans ses chansons. C’est d’ailleurs drôle de voir qu’il a fini par être réhabilité en tant que maître du mouvement psychédélique africain au moment de la sortie de ses rééditions chez Born Bad… Quoi qu’il en soit, très jeune, j’écoutais davantage Skyrock que Miles Davis ou John Coltrane.

Comment en es-tu arrivé à t’intéresser au jazz, injustement catalogué comme de la « musique de vieux » en France ?

À partir de 15-16 ans, à une époque où je composais beaucoup pour des petits en bas de chez moi, j’écoutais pas mal de trucs : grâce à Timbaland et les Neptunes, je me passionnais pour les producteurs sans trop savoir en quoi consistait réellement leur job. Puis, un jour, mon père est venu en France et m’a offert une compilation de jazz avec « A Night In Tunisia » de Charlie Parker et Miles Davis. Ça m’a émerveillé. Je comprenais alors que l’on retrouvait vraiment les préceptes du jazz dans presque toutes les musiques, que ce soit celle de la Motown, de D’Angelo ou même des Beatles. Aussi, il faut remercier le hip-hop. Grâce aux samples, j’ai pu remonter à l’origine de mes morceaux préférés et développer ma culture musicale.

L’idée d’emménager à Londres, elle est née comment ?

Ces deux ou trois dernières années, je faisais beaucoup d’allers-retours entre Londres et Paris. J’ai fini par monter mon groupe là-bas et par rencontrer des gens dont je suis devenu proche. Alors, plutôt que de continuer à vivre entre ces deux villes, ce qui coûte cher et prend du temps, j’ai décidé de m’y installer. De toute façon, c’est plus simple pour ma musique. À Londres, je sens une véritable attention et un goût pour ce genre.

Le fait que la scène jazz londonienne soit actuellement en pleine effervescence, ça t’a motivé ?

Ça rejoint un peu ce que l’on disait sur l’image du jazz en France : en Angleterre, le jazz, c’est sauvage. C’est un genre dérivé du grime, de la drill, de la UK Garage, un truc qui twerke. Ce n’est d’ailleurs pas rare de voir des formations comme Sons Of Kemet, parmi les plus emblématiques de ce renouveau jazz, partager une scène avec des artistes grime. Tout se croise, et c’est très bien. Moi-même, je suis persuadé qu’on appelle notre musique « jazz » parce que c’est le mot le plus commun pour parler de musiques improvisées. Mais ça va beaucoup plus loin. Il faudrait que l’on trouve un nouveau terme pour la scène britannique, quelque chose qui ne soit pas du tout connoté Charlie Parker, Bill Evans ou be-bop.

Aujourd’hui, tu penses que le fait de vivre à Londres a un impact sur ta musique ? Ou sur la façon de la concevoir ?

Oui, ça a surtout influencé ma façon de vivre et de travailler. Là-bas, je ne peux pas m’exprimer dans ma langue maternelle. À l’époque, les titres de mes morceaux étaient souvent des références à Paris (« La Villette », « Blanche », etc.). Aujourd’hui, c’est pareil avec « Foulden Road » et « Dalston Junction ». Londres m’inspire beaucoup. J’ai un train de vie tout à fait différent là-bas. Je délimite mes activités dans un périmètre proche de chez moi histoire de ne pas perdre trop de temps et d’argent dans les transports. J’adore le Jazz re:freshed à Notting Hill, c’est une salle avec une superbe programmation, mais c’est à plus d’une heure 1h de chez moi… Je vis dans le sud-est de Londres désormais, donc mes activités sont concentrées dans ce secteur. Avec notamment Steam Down, un collectif qui organise des soirées tous les mercredis. Cela dit, je dois avouer avoir énormément squatté le Total Refreshment Centre, situé dans le Nord. J’y ai dormi, j’y ai enregistré, j’y ai rencontré les membres de mon ensemble. C’était vraiment ma maison pendant deux ans. Et puis il y a aussi Sound Of Universe, situé à Soho et qui est probablement le meilleur disquaire de la ville. Bref, cette ville est dingue.

Le sud-est londonien abrite beaucoup d’artistes en ce moment. C’est comment là-bas ?

Disons que les loyers y sont moins chers. Après, on ne va pas se mentir : la majorité des artistes qui vivent ici sont noirs, tout simplement parce qu’il y a une culture jamaïcaine et nigérienne ici. C’est peut-être le quartier où il y a le plus de mixité. Mais ce qui est marrant à Londres, c’est que tu peux facilement cartographier la ville en fonction des sons qui y sont joués. Dans chaque zone, tu trouveras une musique, une culture et des mouvements qui lui sont propres.

Tu l’as évoqué, mais en quoi le Total Refreshment Centre a-t-il été important dans la conception de ton nouvel EP ?

En vrai, j’ai découvert ce lieu grâce à Lex Blondin, un français basé là-bas depuis un bon moment. Il m’a demandé de lui envoyer quelques démos, il a aimé et m’a proposé de monter un groupe. Moi, je n’étais allé là-bas que deux ou trois fois, pour des performances, et je ne me voyais pas arrêter soudainement la Bill Evans Piano Acadamy. J’étais naïf, je pensais que le parcours d’un jazzman était celui-ci : tu sors de l’école, tu fais tes armes en tant que sideman et tu finis par monter ton groupe cinq ou dix ans plus tard. Lex m’a convaincu du contraire : il m’a invité au Total Refreshment Centre, qui est devenu un label en plus d’être un point de ralliement, et j’ai pu tout créer là-bas.

Tu connais un peu l’histoire de ce lieu ?

À l’origine, c’était une fabrique de bonbons, puis c’est devenu un studio de reggae. Aujourd’hui, c’est une sorte de gros building sur deux étages. En bas, il y a une salle de concert et, en haut, des salles d’enregistrement, des lieux d’exposition et un salin avec un immense piano. En vrai, c’est un grand espace communautaire artistique. Un lieu où j’ai rencontré une tonne d’artistes en développement ou confirmés, où j’ai fait la connaissance de Nubya Garcia, présente sur mon EP, et où il s’opère une énorme émulation artistique. Pendant l’enregistrement de l’EP, par exemple, il y avait systématiquement des concerts au rez-de-chaussée. C’est hyper stimulant, tu sens que tout le monde se tire vers le haut, que tout le monde veut faire partie de l’histoire.

Peux-tu nous parler de la trame de ton EP ?

Disons que c’est le résumé d’un moment de ma vie où j’étais profondément entre deux villes : deux semaines à Paris, deux semaines à Londres. Ça a énormément joué dans ce que le disque raconte et dans son éclectisme : il y a des vibrations live, une chanteuse, un rappeur et pas mal de sons différents. L’idée, c’était de retranscrire musicalement ces différentes façons de vivre. De fait, on a plus l’impression d’écouter un voyage qu’un patchwork de sons. L’EP raconte une histoire, avec différents points d’ancrage. Comme « Dalston Junction » où le poème de Brother Portrait parle de façon incroyable de la gentrification de ce quartier.

C’est un opus encore plus jazz que tes précédents sons, moins house. Comment s’est faite cette évolution ?

En vrai, c’est surtout que j’apprends à composer avec des outils de jazz, mais l’intention reste la même. La house est toujours un style dans lequel je me retrouve et que je pratique. Pour tout dire, je suis même en train de produire certains artistes. Mais comme je suis superstitieux, je ne préfère pas donner de nom.

Tu dédies ton dernier morceau à Marie Paule. De qui s’agit-il ?

C’est ma petite sœur, qui vit toujours dans le 93. Foulden Road, c’est aussi ça : cette volonté d’adresser un énorme merci à mon entourage et à une communauté d’artistes.

C’est aussi la première partie d’un diptyque, non ?

Oui, et je suis déjà en train de préparer le second volume, qui s’inscrira dans la continuité de celui-ci. Il sera peut-être un peu plus politique et marquera un retour à la réalité. Il s’est passé beaucoup de choses ces derniers temps : la salle de concert du Total Refreshment Centre a fermé suite à une décision des autorités locales, il y a eu le mouvement des Gilets Jaunes, le Brexit, le combat d’Assa Traoré, etc. J’ai envie de dédier cette seconde partie à tous ces évènements.

Retrouvez Neue Grafik Ensemble le 10 décembre sur la scène du New Morning à Paris et le 15 janvier prochain à Bruxelles ;-)