vous aimez le trip hop et les animaux ? vous allez aimer uto

Dernière signature de l'excellent label Pain Surprises, le deuxième EP (The Night's Due) d'UTO, parvient à agréger ambiances nocturnes, rêveries animalières et electronica.

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11 Mars 2019, 9:44am

Au quotidien, Emile et Neysa sont en couple. Dans la musique, ils forment un duo hautement singulier et ravivent un pan de la pop que l’on croyait oublié. Un son entre trip-hop et electronica, sombre et beau, à la charnière d'une multitude d’héritages, bercé par Massive Attack, Tricky puis Fever Ray. C’est probablement leur sens des croisements sonores qui a séduit Pain Surprises, le label sur lequel ils viennent de publier leur deuxième EP (The Night's Due). En tous cas, nous, c’est ce qui nous a donné envie de les rencontrer. Entre passion et enthousiasme, leurs réponses font preuve d’une certaine prudence, une forme d’humilité qui vient rappeler qu’Emile et Neysa sont encore des « artistes en développement ». Une humilité qui leur permet de tout questionner, d'explorer des champs nouveaux et d'envisager à peu près tout.

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Que faisiez-vous avant UTO ? Emile, je sais que tu as fait partie d’autres groupes par le passé.
Emile : Oui, j’avais créé Saint Michel avec Philippe Thuillier, que j’ai rencontré au lycée quand j'avais 16 ans. À cette époque, je ne jurais que par le jazz, je jouais avec les potes de mon grand-frère. Mon professeur de guitare m’a présenté à Philippe, qui avait déjà un groupe nommé Milestone et ça a été ma première expérience musicale au sein d’une formation. Aujourd’hui encore, je réécoute régulièrement ce qu’on faisait. C’était super mais on sentait qu’on était beaucoup trop obnubilés par Radiohead… Comme de nombreux jeunes de ma génération, tu me diras, mais j’avais besoin de voir autre chose.

Neysa : Pour ma part, j’ai toujours été plus attirée par les mots. Après le lycée, j’ai fait une prépa, puis je me suis inscrite en fac de littérature française. Avec le temps, j’ai fini par comprendre que j’aimais surtout la voix derrière les mots, et donc la poésie sonore. Par chance, ma fac m’a laissée travailler autour de la musique d’Aphex Twin et des œuvres de Pierre Huyghe, - j'ai eu une sorte de déclic.

À quel moment avez-vous senti qu’UTO devenait un projet à part entière ?
Emile : C’était il y a deux ans et demi. Mon studio était au cœur de la maison où on vit. On a commencé à enregistrer sans se poser de question. Et là « The Beast » est arrivé. En réalité, Neysa l’avait déjà écrit et joué avec un autre musicien, mais on a décidé d’offrir au texte un nouvel habillage sonore.

Neysa : Ensuite, il y a eu « (The) No Song ». Ce titre était très différent de « The Beast », mais il nous a permis de poser les bases d’UTO. Avec ces deux morceaux, on venait de tracer les grandes lignes de notre projet.

Emile : Ce qui est cool, c’est que ces deux morceaux se sont faits très vite, sans difficulté, et qu’ils nous ont permis de rejoindre Pain Surprises grâce à un pote. Il était signé sur ce label et avait parlé de nous au reste de l’équipe. Ça nous a incité à pousser le projet plus loin.


Il paraît que votre nom fait référence à un vieux chien…
Neysa : C’est un sujet sensible parce qu’UTO vient de nous quitter… C’était mon chien, je l’avais depuis mes onze ans. À l’époque, j’étais une fille un peu solitaire, il était toujours à mes côtés. Bon, ce n’est pas très intéressant de parler de chiens, mais j’aime le fait qu’ils soient tous plus ou moins atteints par les névroses de leur maître. UTO était assez libre, sauvage et aimait se promener. Je sais que ça paraît bête de dire ça, mais c’est vraiment cette liberté que l’on cherche à explorer via notre projet.

Si je vous posais cette question, c’est surtout parce que j’ai l’impression que vous êtes fascinés par l’imaginaire des bêtes. Et pas que sur « The Beast », justement.
Neysa : Je ne sais pas pourquoi, mais je pense souvent au ventre des baleines, à la marche des éléphants ou à toutes ces douleurs que l’on ne connaîtra jamais en tant qu’humains. C’est peut-être parce que j’ai une grande mythologie animale en moi, quelque chose qui doit venir de mes origines anglo-saxonnes… En Angleterre, il y a beaucoup plus de forêts qu’en France, mais aussi une grande culture celte, avec tout ce que cela peut renfermer de mysticisme animalier. Ainsi, quand je chante : « I sleep with the beast », c’est une façon pour moi de dire que j’appartiens à ce monde-là et que je m’y sens bien. Bien mieux, en tout cas, qu’avec les hommes.

J’imagine que la musique est moyen de remédier à cette souffrance, non ?
Neysa : Oui, elle me permet de me soulager et m’aide à me rapprocher des humains, justement (rires).

Est-ce que le fait de vivre chez la grand-mère d’Emile, dans une vieille maison, ça peut influencer votre musique ou votre méthode de composition ?
Emile : C’est toujours compliqué de savoir ce qui peut nous influencer. C’est comme quand on nous dit que l’on ressemble à nos parents, c’est impossible de valider ou non cette affirmation…

Neysa : L’influence est évidente, même si on ne la ressent pas. Vivre ici, aux côtés d’une personne très âgée que l’on accompagne au quotidien dans sa fin de vie, c’est forcément quelque chose qui pèse sur notre vision. Pareil avec ce studio, très lumineux, en plein centre de la maison. Il me permet de créer sereinement, là où les studios, fermés et sombres, m’effraient généralement.

Le fait que les médias vous rattachent systématiquement au mouvement trip-top, c’est quelque chose qui vous agace ?
Neysa : Déjà, on est content quand on a des papiers !

Emile : Quand on parle de trip-hop, on parle toujours des mêmes artistes : Massive Attack, Portishead, DJ Shadow, etc. Ce sont des artistes qu’on admire, donc ça nous convient.

Neysa : Disons que l’on est un grand mélange entre la rythmique du trip-hop, les voix des années 1970, la mélancolie de la folk et le travail instrumental d’Aphex Twin. Mais pas que. On aime aussi le rap, on adore Weyes Blood, alors on essaie aussi de trouver une passerelle entre ces deux univers.

Emile : Le truc, c’est qu’on ne sait pas nous-mêmes ce qu’on fait. On a des techniques de production qui viennent du hip-hop, on enregistre parfois à l’ancienne, on a un côté un peu spectral et des chansons au format pop. C’est compliqué de résumer tout ça en deux mots.

Le trip-hop n’a jamais été un genre très français. Vous l’expliquez comment ?
Emile : En France, il y a ce culte du gros show et de la musique de divertissement. Ce qui, je pense, ne se prête pas forcément au trip-hop, à sa lenteur, sa pesanteur et sa gravité. Quand on regarde un concert de Massive Attack, il n’y a rien de sexy. Ils ont l’argent pour mettre en place des spectacles immenses, mais l’ambiance reste très dark. Il y a aussi ce fameux concert de Portishead, Roseland NYC Live. Je l’ai vu des centaines de fois : Beth Gibbons garde la même position, les deux mains accrochées au micro, tout au long du concert. Elle s’allume clope sur clope, balance à peine trois mots au public, tandis que le guitariste mâche son chewing-gum. Il y a là une loose et une brutalité qui me fascinent, dans le sens où c’est évidemment plus ambitieux et courageux de proposer quelque chose d’aussi radical plutôt que de balancer un énième beat disco pour faire plaisir au public qui fréquente les SMACS.

C’est un jusqu’au-boutisme que vous aimeriez atteindre sur scène ?
Neysa : Notre premier concert, il y a un an et demi, je l’ai fait dos à la scène, assise dans le noir… Ça m’effrayait totalement. Aujourd’hui, je suis plus libérée, un peu plus folle, même si je continue de très mal vivre les moments qui précèdent et succèdent les passages sur scène. Ça m’arrive d’avoir des amnésies, et je pense que ça va devenir de plus en plus sauvage. J’espère devenir ce chien que je veux être, comme je te le disais tout à l’heure, être aussi libre que des artistes comme Portishead ou Tricky.

Emile : Pour la petite anecdote, j’ai eu l’occasion de rencontrer Tricky. Avec UTO, on devait assurer la première partie de son concert à l’Elysée Montmartre l’année dernière. Ça n’a pas pu se faire, mais j’ai quand même eu des places. J’y suis allé et c’était fou : Il courait partout, criait, se cassait entre chaque morceau. À un moment, il prend son téléphone, le colle au micro et balance « Le Goudron » de Brigitte Fontaine. De retour chez moi, je reçois un appel : c’était lui. Le père d’un ami lui avait dit que je devais faire la première partie, ça l’a embêté et il m’a appelé pour s’excuser. Ça a duré une dizaine de minutes, je comprenais un mot sur trois avec son accent, mais on a fini par se croiser une nouvelle fois trois jours plus tard chez un ami. Il m’a proposé de faire un remix de « Le Goudron », ce qu’on a fait, mais on n’a évidemment jamais eu de nouvelle. Le mec est quand même assez perché.

Et là, pourquoi avoir nommé pour deuxième EP The Night's Due ? C’est parce qu’il a été composé essentiellement la nuit ?
Neysa : On aime travailler sans pouvoir faire la distinction entre la nuit et le jour, mais on n’est pas non plus des chats de nuit. Ce qui est sûr, c’est que j’aime quand ma voix a été faite par la journée que je viens de vivre, qu’elle a été travaillée par les différents événements survenus. C’est pour ça que c’est souvent plus simple d’enregistrer l’après-midi ou le soir. Même si, au fond, on fait un peu comme on veut, on n’est pas ultra-méthodiste.

Votre méthode de composition passe par beaucoup d’échanges et de discussions ?
Emile : On habite ensemble et on partage un studio, ce qui implique forcément un certain nombre d’échanges. Cela dit, chaque morceau a été mis en forme différemment. La plupart du temps, ça part d’une de mes instrus sur laquelle Neysa écrit un texte et trouve une mélodie, mais il y a un tas d’exemples qui pourraient venir mettre à mal ce schéma.

Neysa : On se pose souvent la question : est-ce que le fait de faire de la musique ensemble, c’est se retrouver dans une même pièce, créer à partir de rien ou s’envoyer des ébauches et évoluer chacun de son côté ? Tant qu’on n’aura pas trouvé la réponse, on continuera d’envisager notre travail comme un assemblage, une sorte de ping-pong.

Sur « Strange Song », c’est la première fois que vous utilisez l’autotune, non ?
Emile : Oui, mais c’est aussi l’un des rares morceaux que j’ai faits seul, et le premier où je chante vraiment. J’avais les accords, cette ligne de voix et ces deux mots, « strange fruit », que je répétais sans cesse avant même d’écrire le texte. Au moment de mettre en forme tout ça, ça me paraissait naturel d’utiliser l’autotune et de rendre cette prise de voix plus naturelle. Le problème, c’est que ça a rendu mon chant « parfait », d’une certaine façon, et il m’était impossible de revenir en arrière par la suite. J’ai donc fait d’autres prises, afin de créer un dialogue entre deux voix, celle du refrain et des couplets.

Neysa : Ensuite, on a décidé de changer le nom du morceau pour éviter la référence à celui de Billie Holiday, une chanson terrible, glauque, qui fait référence à l’esclavage des Noirs en Amérique.

Une autre chanson de l’EP s’appelle « Untitled #1 ». Vous vous inspirez de l’art contemporain ou vous aviez juste la flemme de trouver un titre ?
Neysa : C’est marrant parce qu’au moment où on composait ce morceau, je travaillais sur Pierre Huyghe, qui a nommé pas mal de ses œuvres comme ça. Mais ce n’était pas volontaire, c’est toi qui vient de me le rappeler…

Emile : Au final, c’est plus une référence à D’Angelo et Slum Village, qui ont chacun produit de grands morceaux qu'ils ont appelés comme ça.

Neysa : Disons qu’« Untitled », c’est notre nouveau concept de morceau. On donnera ce nom à tous ceux qui viennent en une fois et ne sont pas enregistrés avec des instruments.

Emile : Pour la petite histoire, on était parti à la montagne, sans instrument ni quoi que ce soit pour enregistrer. Neysa n’allait pas bien, elle écrivait beaucoup et moi je skiais toute la journée. De retour à Paris, après une soirée où on avait un peu trop bu, Neysa a enregistré sa voix a capella. Moi, j’ai composé au piano par-dessus, et le morceau est né. En une prise.

À l’avenir, on peut s’attendre à quoi vous concernant ?
Neysa : J’ai envie de travailler avec le cinéma, mais j’ai surtout envie d’aller plus loin dans le rap, quitte à carrément rapper parfois. J’adore des artistes comme Tyler, The Creator et Kate Tempest, donc j’ai envie de m’inspirer un peu de leur démarche.

Emile : Avant de sortir The Night's Due, on envisageait déjà de bosser sur un album. Aujourd'hui, j’imagine que c’est la suite logique.

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