à paris, la mode se prépare à l'apocalypse (épisode 1)

Les corps augmentés de Rick Owens, la grâce rassurante de Dries Van Noten, les Teddy Grils de Dior... Voici tout ce qu'il faut retenir de la Fashion Week de Paris (ou presque) en 26 défilés. Canto uno.

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07 mars 2019, 12:32pm

À l'approche d'une catastrophe, chacun réagit comme il peut. Quand certains trouvent refuge dans un cercle restreint, une alcôve familière, d'autres s'engouffrent doucement dans l'oubli, la fête et exultent jusqu'à ce que la fin arrive. Il y a les prestidigitateurs qui tentent de faire illusion dans de grands effets de manche, des gestes désespérés, pourvu que personne ne voie le déluge qui approche derrière leurs capes de magiciens. Pour les plus sensibles, le paganisme, les amulettes anciennes, l'ayahuasca, les pierres vertueuses et le patchouli sont autant de recours rassurants et efficaces pour affronter la « crise ». Et puis il y a les résignés, les plus réalistes d'entre nous peut-être, qui ont compris depuis un bout de temps que la « crise » n'en était pas une (car qui dit « crise » dit « résolution »). Et à raison : la collapsologie, le déni écologique de Trump, le scandale du glyphosate, le mercure de février et la disparition des vers de terre devraient suffire à nous en convaincre. C'est hyper déprimant mais c'est réel : il va falloir que l'on s'affaire à réfléchir la suite ou la fin. À Paris, cette saison, la mode s'y est mise et d'un défilé à l'autre, les discours et les postures changeaient du tout au tout – genre deux salles, deux ambiances. Alors, on forme une ronde humaine autour du globe, on fait des claquettes ou on oublie tout sur un bon morceau de techno ? À vous de voir.

Ottolinger manie le chaos

Ottolinger Mitchell Sams

À l’instar de la génération qui les a vues naitre, les créatrices d’Ottolinger, Christina Bösch et Cosima Gadient, excellent dans l’art de la science-fiction. Il faut dire qu’à défaut de pouvoir compter sur un présent prospère ou sur le présage d’un futur enchanteur, il est devenu urgent de se retrousser les manches pour s’acclimater au monde qui vient. Maniant le chaos comme une puissance créatrice et l’instabilité comme la promesse d’une renaissance, le duo creuse un peu plus profond le sillon déconstructiviste à la base d’Ottolinger. Pour lire entre les lignes de leur nouvelle collection, il fallait se replonger dans les pages du roman Le problème des trois corps de Liu Cixin dans lequel l’auteur chinois conçoit l’invasion imminente d’une population extraterrestre, les « Trisolariens » – pour faire très simple. Comment l’humain réagira-t-il face à l’existence d’une civilisation extraterrestre ? L’Humanité se divisera-t-elle ? Chez Ottolinger en tout cas, on accueillera les Trisolariens au chaud dans des plaids déstructurés, des mailles altérées, des matières techniques et métalliques, et des tuxedos déformés portés comme les vestiges d’une puissance de l’Ouest révolue. La fin de l’histoire leur appartient mais on a notre petite idée : les aliens, convaincus par le manifeste d’Ottolinger, s’intégreront aux humains pour former une nouvelle Humanité, celle de l’empathie.

L’île de Murano de Jacquemus

Jacquemus Mitchell Sams

Direction le Paris Center Event porte de la Villette pour un show multicolore et ultra-solaire, comme Simon sait les concevoir. Nous voilà propulsés sur l’île de Murano, située au nord de Venise, en pleine lagune. Un village italien avec ses façades colorées a été reconstitué : on s’y croirait. Hommage aux décors féériques de Karl Lagerfeld ? Certains invités se posent la question. Fait rare, on entend des applaudissements venir des coulisses avant le début du show, comme un tour de chauffe. Les silhouettes arrivent, ça flashe, ça crépite de rose fuchsia, d’orange mandarine, de vert menthe et ça grouille de détails. Un costume en soie grainée ressemble à la texture du béton utilisé par Le Corbusier, on aperçoit des souliers à la Daisy Duck, un micro micro Chiquito, un ensemble est parsemé de fleurs en tissu. Les boucles d’oreille interprètent les souvenirs du créateur : de petits cadres magnétiques remplis de photos de famille, sa chaise préférée de Pierre Jeanneret, des amandes ou des carrés de nougat. Jacquemus poursuit l’écriture de sa biographie, gorgée de soleil et de poésie.

Marine Serre en mode radiation

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Il faut se rendre à Issy-les-Moulineaux pour assister au show de Marine Serre. La seule qui ose faire déplacer toute une horde d’acheteurs, de journalistes et d’instagrammeurs, au-delà du périphérique. La veille, les invités pestent : « t’as vu l’adresse du défilé ? ». Mais la créatrice a bien fait de choisir ce lieu, une ancienne crayère reconvertie en cave à vins, car il fusionne littéralement avec sa collection. On traverse un long tunnel éclairé d’un rayon laser vert fluo pour atterrir dans un dédale de couloirs. On avance dans la pénombre, l’ambiance est suspecte, l’air froid, la connexion internet inexistante. La créatrice a l’air de ménager le suspens. Sur les bancs, une note est disposée à l’intention des invités. La créatrice n’y va pas de main morte : « L’apocalypse a frappé. Les crises écologiques et les guerres climatiques sont en train de détruire les derniers vestiges de la civilisation telle qu’on la connaissait. Cependant, un petit nombre de survivants a trouvé refuge dans les abris et caves en sous-sol. [...] Là, quelque chose se prépare, fermente, irradie ». Un vestiaire post-collapsing se détache, avec des ponchos faits de couvertures de lit, des robes hybrides assorties à des masques de survie, des combinaisons spatiales Apollo transformées en robes gonflées, auréolées de fausse fourrure. Marine Serre est déjà dans l’après, elle imagine une nouvelle civilisation avec des codes neufs, elle enterre le vieux monde, et cela l’inspire manifestement.

Toutes les femmes de Dior

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Dans l’immense cube blanc monté derrière le musée Rodin, les murs étaient constellés des images d’un corps féminin, s’étirant dans tous les sens pour former les 26 lettres de l’alphabet, et par là même re-féminiser le langage, cet outil privilégié de la domination masculine. Il s’agissait du corps de l’artiste féministe italienne Tomaso Bonga, dont Maria Grazia Chiuiri s’est inspirée cette saison pour sa nouvelle collection chez Dior. En coulisses, assise près d’elle, se trouvait une autre figure de la lutte féministe des années 1970, la poétesse américaine Robin Morgan. S’adressant au petit monde qui s’était agglutiné autour d’elle juste après le show, Morgan lançait ces quelques mots : « Il ne s’agit pas de s’emparer du pouvoir de l’homme. La femme doit désormais créer le sien. » Un nouveau cri de ralliement incarné et disséminé quelques minutes plus tôt dans les silhouettes du défilé, inspirées des Teddy Girls de l’Angleterre de l’après-guerre. Sur le podium, les filles (souveraines) arboraient des vestes en vinyle, des pantalons tartan, de larges ceintures en cuir et de longues jupes de tulle évoquant tout le double-sens d’un esprit proprement british – une irrévérence quasi royale, une courtoisie discrètement rebelle.

Le Superball de Koché

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Enfants des années 1990, nous avons tous un jour rêvé de fouler la scène de l’Accordhotel Arena (ou POPB pour les nostalgiques), temple du Hit Machine, résidence secondaire de Mylène Farmer et paradis de tous les fans de Supercross. C’est dans cette salle gigantesque que Christelle Kocher présentait sa nouvelle collection la semaine dernière lors d’un show conçu en XXL. Dans les gradins, les club-kids de la capitale, des athlètes et footballeuses, les nouveau-nés de la nuit, la presse et des étudiants en mode gesticulaient d’excitation lorsque les baffles se sont mises à cracher les premières notes d’un mix dance signé Aamourocean. Au fur et à mesure que le casting hyper métissé de Kocher s’avançait, les noms des mannequins s’affichaient sur des écrans circulaires en LED, façon Superball. Dans des patchworks street et couture, des robes en soie ou en velours dévoré, des maillots de foot revisités, ou de larges chapeaux en plumes vissés sur la tête, les élus de Kocher paradaient, fiers de faire partie de la bande. Le show a confirmé le penchant de Christelle Koché pour les univers pop (au sens propre du terme) : ceux qui nous concernent tous, là où l’étreinte collective est encore possible. Merci, on avait besoin d’y croire à nouveau.

Sage comme Lemaire

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On a cru entendre retentir la sonnerie de la récré dans les couloirs étroits de Dupperé, où Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran présentaient leur nouvelle collection mixte. Avant de rejoindre les bancs de l’école, près des casiers renfermant les secrets des élèves, il fallait d’abord grimper un vieil escalier en bois, qui sentait presque la craie. Puis les mannequins se sont présentés un à un, tout doucement, d’un pas lent et innocent, en plongeant leurs yeux dans les regards concentrés des convives, comme pour les saluer en silence. Chez Lemaire, chaque saison est l’occasion de ré-axer la mode, de rappeler sa mission principale : celle de concevoir de beaux vêtements. C’est aussi simple et ambitieux que ça. Dans des ensembles au tombé parfait, des monochromes gracieux, des pantalons taillés impeccables, des chemises aux cols allongés et des carrures un brin amplifiées, Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran prolongeaient leur vestiaire qui s’est toujours voulu pudique mais jamais sévère, une mode sereine dont la retenue n’est en rien synonyme d’empêchement. Pas de techno, de logo ou de projo, chez Lemaire, le temps était long et savoureux.

La Betty Catroux d’Anthony Vaccarello

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Carrures cathédrale, surdoses de padding, déclinaisons autour du smoking, cascades de volants en cuir, jupes horizontales, collants plumetis, le vestiaire Saint Laurent est aussi féminin que couture. Le décor aussi subjuguant que les silhouettes. Saint Laurent a posé sa boîte recouverte de 3000 miroirs diffractants sur les fontaines du Trocadéro. Le drapeau YSL flotte au vent, la tour Eiffel dans sa robe dorée se reflète sur les parois. C’est une Betty Catroux version 2019 qui apparaît, avec un mélange de Bianca Jagger et Loulou de la Falaise. Quand les couches et les surcouches de vêtements se multiplient sur les podiums, Anthony Vaccarello imagine des tops transparents, des blouses en soie ultra-fines, des décolletés cœur, des bustiers en dentelle et des fourrures portées à même la peau. Changement d’ambiance pour le final : les trente derniers looks sont passés à la lumière noire dévoilant des silhouettes fluorescentes, hypnotiques. Du pain béni pour les stories Instagram.

Chloé, la tête près des balbuzards

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À la Maison de la Radio, sur les sièges prêts à accueillir les invités étaient disposées de petites cartes en hommage à Karl Lagerfeld. L’occasion de (re)découvrir le travail du Kaiser au sein de la maison Chloé, dont il a occupé la direction artistique pendant plus de 20 ans, et l’occasion aussi pour Natasha Ramsey de lui conférer une nouvelle éternité. Comme Lagerfeld, Ramsey a un penchant pour les grands décors. Pas tellement ceux montés à la hâte lors de la fashion week, mais les vrais : les plaines et les montagnes, les larges étendues qui autorisent à l’esprit de s’évader. Pour cette nouvelle saison, le sien (d’esprit) a quitté le brouillard parisien pour rejoindre les hauts-reliefs de l’Ecosse, quelque part entre le Ben Nevis et le Lochnagar. Un cadre disséminé dans les fresques et dentelles païennes qui parcouraient la collection, dans les grands pardessus posés sur des flous, entre les montagnes imprimées sur des toiles de Jouy ou au creux des amulettes suspendues à des colliers ou des boucles d’oreilles. Les tons participaient à la légende : des rouges de fer, blancs émaillés, kakis mousseux, chahutés par des bleus transits ou profonds venant rappeler la houle agitée. Entendez chanter les balbuzards.

Le nouveau corps de Rick Owens

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Rick Owens est un expert de l’effondrement. Il n’a pas attendu que les grands de ce monde daignent enfin dresser leur index mouillé face au vent de la crise pour comprendre qu’elle ne trouverait pas de fin. Le créateur-démon ourdit depuis des années un plan d’anticipation si bien qu’il en est aujourd’hui à fignoler les derniers détails de son bunker géant post-apocalypse. Cette saison, Rick Owens s’est concentré sur la condition future des corps avant de réfléchir à ce qu’il adviendra de la mode. Dans son récit d’anticipation, les corps sont modifiés et adaptés, munis de bronches auxiliaires pour filtrer l’air opaque tout pourri du futur ou de petits pics en silicones sous-cutanés pour se défendre de l’extérieur. Les mannequins, surélevées sur de hautes plateformes en cuir, se tiennent à distance d’une Terre devenue hostile. Cette saison, alors que le créateur nous avait habitués à des silhouettes lestées dans le passé, les vêtements étaient cette fois-ci allégés, pensés près des corps. Et surprise : dans le second volet de son défilé, Rick Owens présentait des robes du soir drapées et fendues. Du glamour jusque dans les ténèbres.

Les pèlerins mystiques de Lanvin

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Au musée de Cluny, dans le 5 e, c’est la rentrée des classes pour Bruno Sialelli, et pas des moindres ! Le français de 31 ans a été nommé directeur artistique de Lanvin le 21 janvier dernier, avec la délicate mission de relancer une maison en perte de vitesse depuis le départ d’Alber Elbaz. Il a présenté sa première collection baptisée « Mystic Pilgrims », créée en quelques semaines seulement. Après un parcours sans faute chez Loewe (il dessinait les collections homme sous la direction de J.W. Anderson), Acne, Paco Rabanne et Balenciaga, le designer a enfin tout le loisir de développer sa propre vision. Il nous offre toute une foule de silhouettes désirables. Fait pour l’exercice, il mélange les couleurs (la palette tout en douceur est particulièrement soignée, oscillant entre les nuances poudrées d'avocat, d'absinthe, de banane et de bergamote réchauffées par l'acajou et une flamme d'ultraviolets), les matières, il joue les asymétries, s’amuse avec les imprimés (ces petits renards roux ! Babar !) et les superpositions (il rend chic les bas de jambes !). Bruno Sialelli fourmille d’idées et regorge d’inventivité. Chez Lanvin, il a trouvé sa place.

Isabel Marant en guerre contre les ténèbres

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Isabel Marant est à la mode ce que sont les Daft Punk à la musique. Depuis ses débuts, la créatrice parisienne cultive un côté French Touch, aussi accessible qu’inimitable, composant sans relâche des formules simples et magiques. Pour tout le monde. Ou presque. Sur son podium la semaine dernière, les filles présentaient des carrures exagérées qui leur conféraient des airs de Super Woman – adoucis dans des tonalités sable et des mailles cosy d’un côté, ou renforcés dans des détails militaires de l’autre. La taille nouée, confortables dans des combis, invincibles dans de grands trenchs ou d’immenses boots en cuir, elles semblaient former une armée inoffensive et indestructible. Les garçons, confiants, suivaient les troupes, au pas.

La grâce de Dries Van Noten

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Dans les escaliers menant dans les entresols du Palais de Tokyo, la fumée envahit les marches. Coordonnés au décor, les sept premiers looks sont entièrement gris, d’un anthracite sombre, grave. Le morceau « Crying » de Roy Orbison enveloppe les silhouettes. Le créateur aurait-il perdu le goût des couleurs, serait-il d’humeur maussade ? Mais, dès le 8 e look, sa palette éclate à nouveau, vibrante, implacable. Qui d’autres que lui pour mélanger jusqu’à six teintes dans une même silhouette, sans donner le tournis ? A l’angoisse du monde, Dries Van Noten répond par la beauté et la grâce. Cet esthète parsème de fleurs ses créations, comme un peintre fleurit son tableau. Avec cet alchimiste de la mode, la magie opère à chaque fois.

Celine a un plan pour nous garder

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Vendredi soir 20h30, place Vauban, aux Invalides. Hedi Slimane, après avoir subi les foudres de la presse anglo-saxonne pour son premier défilé, était plus qu’attendu. Dans la boîte Celine XXL créée pour l’occasion, les invités prennent place dans la pénombre. Levée de rideau : une seconde boîte parée de miroirs semble descendre du plafond, tout droit volant vers la piste. Elle transporte le premier mannequin qui, sorti de sa navette spatiale, peut enfin fouler le podium. Tout le monde se rue sur son smartphone pour immortaliser la séquence. Une entrée en matière pour le moins spectaculaire. Mais ce sont les looks qui séduisent le plus : si la fameuse silhouette d’Hedi, d’un seul trait, s’est élargie à coups de bermudas plissés, flottants au rythme des pas des mannequins, l’allure électrique n’a que décuplé. Les filles dévalent la piste, au rythme du refrain « J’ai un plan pour te garder », leitmotiv inébranlable du défilé signé du groupe Embrasse-Moi.


Crédits

Photographie : Michell Sams