Photographie : Maxime Imbert

félix maritaud nous a parlé des femmes qui ont changé sa vie

À l'occasion du Women's History Month, des personnalités nous ont parlé des femmes qui avaient, à un moment ou à un autre, changé leur façon de voir la vie. L'acteur Félix Maritaud s'est prêté au jeu.

par Marion Raynaud Lacroix
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18 Mars 2019, 12:58pm

Photographie : Maxime Imbert

Janis Joplin. Janis Joplin, c'est le premier lien cosmique que j'ai à l'adolescence. Elle chante des émotions qui sont dures avec une espèce de vulnérabilité droite, froide, indéfectible. Elle ne peut pas être cassée par autrui, mais elle est déjà brisée en elle-même. Toutes ses chansons parlent d'amour, de sentiments, de tensions - tout ça enveloppé par une musique hyper-acide. Au-delà de ce côté rebelle, je trouve qu'il y a quand même quelque chose de très poétique. Il n'y a pas une revendication constante de la rébellion, c'est juste un état de fait. J'aime bien les gens qui sont dans des états de faits, comme ça : pas besoin de lui demander ses opinions politiques, tu les connais dès le départ ! Le morceau d'elle qui m'a marqué, c'est la version live de « I need a man to love ». Ado, je fumais des trucs qui me faisaient partir un peu en écoutant cette chanson, et j'avais trop des flashs de fumée de sexe - parce que c'est juste du sexe, cette chanson. Et en même temps, c'est comme une lutte. C'est le morceau parfait. Enfant, j'étais assez introverti et quand j'ai commencé à écouter Janis Joplin, je me suis fait des potes qui écoutaient la même chose. Le fait qu'elle soit morte, que je ne puisse plus la rencontrer, ça fait que je peux vraiment la sacraliser, qu'elle ne me décevra jamais plus. Tu peux donner toute ton idolâtrie à un mort et c'est pour ça qu'on a inventé les martyrs : il faut bien des gens à idolâtrer.

Erika Clément. S'il y a bien une femme qui a changé ma vie, c'est elle. Elle est arrivée dans une coloc où je squattais à Bruxelles, et puis j'ai eu un appart dans lequel elle est venue habiter avec moi parce qu'on avait une vraie connivence. On s'est mutuellement changé la vie. Ce que je trouve vraiment inspirant dans sa féminité, c'est que c'est une femme métisse qui a subi des oppressions raciales et misogynes toute son enfance, mais qu'elle ne baisse jamais les yeux. Elle est vraiment très droite dans sa pensée et dans ses actions, et elle m'a beaucoup inspiré. C'est l'une des femmes qui a construit ma masculinité – je n'aime pas trop le mot « virilité » – avec laquelle je pouvais me sentir en conflit avant. On a vécu ensemble avec un chat, et on s'est aidé à se reconstruire à un moment où on était vraiment down. Erika, c'est une meuf de ouf. Elle fait du sport, elle a un chien, elle est gentille, elle aide les gens, elle est souriante, elle est aimante avec les personnes qui en ont besoin. Elle sait s'énerver quand quelque chose ne va pas, elle ne laisse pas passer des comportements qui sont nocifs ou toxiques. Ce sont des qualités qui sont rares. Ce qui était inédit pour moi, c'est qu'elle avait ce truc de virilité, de toujours avoir la tête haute, de ne jamais s'effacer dans le conflit, de savoir ce qu'elle voulait, et qu'en même temps, elle conciliait ça avec un goût de la féminité, de la beauté, de la séduction... Je trouve que son équilibre est fort parce que j'arrive aussi bien à la voir animatrice de radio que mannequin, mère, prof pour des enfants handicapés ou agent de réinsertion après la prison. Elle pourrait faire tout ça parfaitement bien parce qu'elle a un truc d'empathie évident. Je pense qu'elle m'a enseigné ça, aussi. On est culturellement très différents, et quand on vivait ensemble, on a vraiment appris à regarder l'autre comme soi et à l'accepter comme tel.

Béatrice Dalle. Je pense que comme beaucoup de gens de ma génération, ma rencontre avec Béatrice Dalle s'est d'abord faite à travers les médias. Mes parents l'aimaient bien, parce qu'elle a un truc populaire, Béatrice, elle parle aux gens normalement, et ça, c'est bien. D'ailleurs, c'est aussi ce qui fait qu'elle est si forte en tant qu'actrice : elle sait dire n'importe quoi, mais toujours avec la même générosité. Je la percevais comme une femme fatale, limite flippante. J'étais un petit mec sensible et je crois qu'elle m'excitait autant qu'elle me faisait peur - d'ailleurs je pense qu'elle fait cet effet-là à tout le monde. Quand je suis arrivé à Paris, j'ai rencontré mon meilleur ami Damien, qui est un fan absolu. Il sait tout sur sa vie et m'en a appris plus sur qui elle était. On connaissait son adresse et on restait sous sa fenêtre pendant des heures en buvant des canettes de bières - on espérait juste qu'elle pouvoir l'apercevoir. Un soir, un de nos amis coiffeurs nous a dit qu'il avait un shoot avec elle le lendemain. Damien y a été, et il l'a rencontrée. Un jour, il avait rendez-vous avec elle et je l'ai accompagné. C'est comme ça que ça a commencé : je me suis assis à côté d'elle, et je lui ai dit que je l'aimais. On a quand même un lien qui est ouf, c'est le cinéma. Je pense que quand tu n'as pas choisi d'être acteur, mais que tu te rends compte que toute ta vie n'a servi qu'à ça, ça te créé quand même un lien assez particulier. Une fois, après une de ses représentations à Vierzon, on s'est retrouvés bloqués dans le train et on est tombés que sur des gens hyper particuliers - qui sortaient de prison, des camés, des tenancières de bordel. Je pense que ces moments-là, tu ne peux les vivre qu'avec elle. Elle ne juge jamais les personnes, elle juge toujours les actes. C'est très fort, et surtout très dur à appliquer dans la vie de tous les jours. Mais chez elle, c'est inné. Béatrice est un exemple pour moi, un exemple d'intégrité. J'espère que je vais faire plein de films avec elle. Et on va se faire le même tatouage, la main de Pasolini. C'est quelqu'un qui a conscience des choses, mais elle vit pour la poésie, elle vit pour l'émotion, pour le sentiment. Quand elle parle de comment elle a aimé des gens ou comment elle en a détesté d'autres, tu sens toute la vérité. C'est rare les gens qui parlent avec le coeur.

Assa Traoré. Ce qui me plaît, que ce soit au cinéma, dans la littérature, en art ou dans la politique, c'est quand les choses ne découlent pas de concepts, mais de sensations, de situations que tu gères et qui génèrent des informations politiques ou publiques. Assa Traoré, c'est l'exemple même de ça. Je reste souvent de marbre face à l'actualité, mais le meurtre de son frère est le truc le plus glauque que j'ai vu en France depuis les années 1970. Assa Traoré, c'est une femme qui a réussi à faire porter la voix de toute une condition de personnes racisées en France, et qui la porte avec énormément de classe et de dignité. Pour elle, ce n'est pas forcément une partie de plaisir d'aller au dîner Vogue, parce que ça ne correspond à rien dans sa vie. Mais elle est là, avec son t-shirt « La vérité pour Adama » - elle milite avec beaucoup d'amour, beaucoup de tendresse et d'empathie. Cette femme m'inspire. Elle me fait me dire qu'on peut être une identité publique et réussir à porter des choses, à garder son intégrité, qu'il faut juste trouver les bons moyens, et toujours le faire la tête haute. Elle est trop belle, hyper classe, elle ne perd jamais ses moyens, tout le monde voudrait une soeur comme elle, c'est sûr ! Je trouve ça beau de voir des gens émerger de leur propre expérience et incarner la libération de toute une condition humaine. Son seul intérêt à elle, c'est de sauver ses frères, et d'honorer la mémoire de son frère défunt. Elle a fait le choix de devenir cette personne. Elle aurait pu faire comme tous ces gens qui ignorent, qui se résolvent et qui font preuve de résilience, mais elle a décidé de se battre. C'est une battante, une femme qu'il faut faire parler, qu'il faut écouter, dont il faut apprendre, parce que réussir à mener avec autant de grâce un combat si violent, c'est juste une preuve de génie. Ça ne demande pas des études de thèse et des textes de bourgeois, c'est juste une façon de prendre la vie.

Raya Martigny. Je trouve ça beau qu'à l'intérieur du combat féministe, il y ait le combat des femmes trans. De celles qui ont fait le choix d'être une femme, mais se battent quand même pour améliorer la condition de toutes les femmes, et celle des hommes. Je suis très proche de Raya. Sa féminité a d'abord été un boulet, puis un trésor, et maintenant c'est un brasier. Je l'ai rencontrée en soirée. J’avais 19 ans, elle en avait 18. On était un peu de la même « promo queer » à Paris - on traînait aux Souffleurs, un bar assez subversif, avec tous les jeunes queers parisiens un peu décadents. Puis j'ai pas mal bougé, mais là ça fait trois ans qu'on passe beaucoup de temps ensemble. C'est assez incroyable, en tant qu’homme, de découvrir l'oppression subie par le corps des femmes dans la société. Encore plus quand c’est par le biais d'un corps de femme en devenir. On voit les comportements évoluer socialement au rythme de la transformation de son corps, en fonction des attitudes, d’avec qui elle est... Souvent, quand je suis dans la rue avec Raya, les gens nous interpellent en disant « messieurs ». Je n'arrive pas à comprendre que le doute sur le genre de quelqu'un puisse masquer à ce point ta référence visuelle. Raya, c'est une femme. Tu la vois, tu ne te dis pas « monsieur ». Mais c’est son quotidien. Je suis un homme blanc, cis, donc je ne suis pas touché par tout ça. J'apprends tous ces concepts et toutes ces choses en même temps que je les déconstruis en moi-même grâce à des amis, des inconnus. Il y a des femmes trans qui ne voudront jamais qu'on dise d'elles qu'elles sont trans. Raya est contente d'être une femme trans, ses expériences sur son genre sont élargies par cette transformation. Ce qui est bien, c'est qu'elle vit tout ça très simplement. Ce n'est pas un choix politique pour elle : c'est son être, sa résonance, c'est comme ça. Je me suis tatoué son prénom sur le bras pour toujours me souvenir d'elle. On va avoir du mal à se lâcher. Raya est hyper intègre, hyper drôle. Si tu fais une erreur elle prend le temps de t’expliquer. J'ai vraiment de l'admiration pour cette femme, peut-être parce que je n'aurais jamais le courage ou la force de faire ce choix-là, et que je n'aurais jamais la grâce de le vivre avec autant de générosité.

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