Photographie Kira Bunse. 

calypso valois, la voix et la folie que la pop française n'attendait plus

Avec son premier album solo, « Cannibale », Calypso Valois nous rappelle à notre folie intérieure avec une pop envoûtante, charnelle et lunaire, et prouve à qui en doutait qu’elle est bien plus qu'une « fille de... »

par Antoine Mbemba
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03 Novembre 2017, 10:07am

Photographie Kira Bunse. 

On est contents. Franchement contents, limite heureux quand on sort de la première (comme de la douzième) écoute de Cannibale, le premier album solo de Calypso Valois. Déjà, en écoutant et en regardant « Le Jour » (dont le clip est réalisé par Christophe Honoré), on avait compris qu'il y avait un truc. Un truc en plus. On ne va même pas essayer de plaquer un genre sur la musique de Calypso, à part peut-être une pop dans laquelle chacun met ce qu'il veut, parce que sa musique ressemble à maintenant, étonnante et logique à la fois. On est heureux aussi parce que Calypso agrippe le flambeau d'une variété chic que l'on croyait disparue ou cantonnée à son parrain, un certain Étienne Daho.

Un lignage qui se lit aussi dans la carrière au cinéma de Calypso. Un à-côté qui l'a propulsée par deux fois devant la caméra d'Olivier Assayas, dans Après Mai en 2012, et Personal Shopper l'an dernier. Une autre forme d'élégance, dont elle a certainement gardé tous les joyaux pour les verser dans sa musique. Cannibale, c'est sa première réalisation. Les images et la construction de l'album ; ses rebondissements entre ballades envoûtantes et hymnes entêtants évoquent la narration cinématographique. Le voyage, en tout cas. De la langueur « En Noir et Blanc » au barge répété et irrésistible de « Méchante Fille ».

Difficile de présenter Calypso Valois sans dire qu'elle est la fille d'Elli et Jacno, célèbre duo des années 1980. Ce serait réducteur de l'arrêter à ça mais dommage de passer à côté. Si l'on sentait l'influence punk et barrée de ses parents dans certains refrains de son précédent groupe, Cinema, avec Cannibale elle écrit son style propre, sans se priver de quelques hommages - la folie de « Méchante Fille », justement, satisfera les nostalgiques d'Elli et Jacno. Mais avec Calypso, plutôt que de creuser les filiations passées, on se plaît à imaginer les artistes émules qu'elle fera naître. Parce que, plus de Calypso dans la variété et la pop française du futur, nous, on signe sans hésiter. En attendant, on est allé demander à la chanteuse ce que le cannibalisme avait à faire dans tout ça, parce qu'il ne nous avait jamais autant excité.

Calypso porte une robe Gucci.

Est-ce que tu te souviens de ton premier émoi musical ?
Oui, bien sûr. J'avais cinq-six ans, et j'ai entendu un morceau de musique classique, de Chopin. Je ne sais plus lequel, ça commence à dater. Mais je me souviens avoir été bouleversée. Je trouvais ça incroyable qu'un homme ayant vécu à un autre siècle puisse exprimer tout ce que je ressentais. Déjà, que quelqu'un exprime ce que je ressens, c'est quelque chose, mais qu'en plus il arrive à le faire sans mot... La musique a quelque chose d'impalpable et d'incompréhensible. Quelque chose de viscéral, qui nous échappe. C'est après ça que j'ai voulu faire de la musique. Mais juste pour moi, mon plaisir. Je voulais simplement jouer de la musique classique. Interpréter des morceaux, c'est aussi un exercice assez méditatif.

Il doit y avoir quelque chose d'intimidant à entrer dans la musique par la musique classique.
Tout à fait. C'est pour ça que pendant des années, toute mon enfance et mon adolescence, je n'ai jamais osé composer. Quand on joue du Chopin ou du Mozart, même mal, on se demande ce qu'on peut faire après ! C'est irréel. La pop peut paraître tellement dérisoire par rapport à la musique classique. Du coup je pense que ça m'a complexé pendant longtemps. Ça m'a empêché de passer à autre chose. Après j'ai eu un synthé, et c'est vrai que ça m'a beaucoup débloqué. À la base c'était pour m'amuser, il y a un côté super ludique, tu ne te prends pas trop au sérieux, les sons sont un peu débiles, et du coup c'est comme ça que j'ai commencé à faire des mélodies. Des mélodies qui font un morceau, puis deux, puis trois, sans que tu t'en rendes trop compte.

Est-ce que tu fais aussi de la musique pour espérer reproduire ce genre de premier émoi chez d'autres personnes ?
Je n'ai jamais pensé à ça consciemment. Mais c'est arrivé que des gens me disent, par exemple, « Ah, c'est toi qui as fait ce morceau ? Tu sais que l'année dernière je me suis fait larguer et je l'ai écouté en boucle, ça m'a fait du bien ! » Et ça m'a fait vraiment plaisir. Inconsciemment, on fait toujours de la musique pour communiquer avec les autres et pour leur apporter quelque chose. C'est aussi une forme de don, même si ça sonne un peu prétentieux. On dit quelque chose, les autres s'y reconnaissent, ça les touche, ça leur fait du bien ou ça les rend mélancolique etc. Ça résonne en eux, en tout cas.

Tu m'as parlé de ton premier contact avec la musique, quel a été ton premier contact avec le cinéma, qui résonne pas mal aussi dans ta carrière, tes visuels, ton ancien groupe, Cinema ?
Alors c'est un peu moins précis, ça. La musique a plus été un choc, d'un coup. Aussi loin que vont mes souvenirs, je regardais des choses qui traînaient chez moi. Assez jeune, j'ai pu avoir sous le nez des images pas forcément pour les enfants. Je m'explique, rien de grave : plutôt des choses un peu décalées, des films un peu gores, des trucs un peu étranges. Je me souviens par exemple que chez moi, quand j'étais enfant, il y avait une BD Fétiche, et je ne comprenais pas du tout ce que c'était. Je sentais que c'était un peu malsain, ça me mettait un peu mal à l'aise. Mais j'étais gamine, j'étais toute seule, j'étais curieuse, donc je regardais ! Parce que les dessins étaient jolis, les filles étaient jolies, toutes ligotées avec leurs talons aiguille. Depuis que je suis enfant, j'ai des goûts très prononcés, en musique et esthétiquement parlants. Je me souviens que j'adorais Le Bal des vampires, très jeune. J'aimais le visuel avant l'histoire, l'esthétique me parlait. Je pense que j'ai toujours eu des fortes attractions vers des choses, de fortes répulsions vers d'autres et un rapport très esthétique aux choses. Quand je dis esthétique, ce n'est pas que visuel, ça touche à la musique autant qu'au graphisme.

Comment tu abordes l'image de ta musique, du coup ?
C'est un point qui est hyper important pour moi. J'aime et j'ai toujours aimé les artistes qui ont un univers. J'aime bien qu'il y ait un lien entre tout. Je déteste l'image et le clip publicitaires, ça ne m'intéresse pas du tout. Limite je préfère ne pas avoir de clip qu'un clip publicitaire à la con, qui sert juste à vendre le produit-artiste. Pareil, ça va sembler prétentieux mais j'aimerais que chaque clip, chaque image soit une petite oeuvre à part entière. Un petit objet d'art. C'est toujours ma démarche. Après j'ai eu beaucoup de chance, que ça marche bien avec les réalisateurs avec qui j'ai travaillé pour les clips. Les visuels, c'est quelqu'un que je connais bien, qui me connaît bien, avec qui j'ai beaucoup échangé. On se surprend à chaque fois mais j'avais plus confiance, quand même. C'est ça qui est intéressant aussi. Le graphiste avec qui je travaille pour mes pochettes, à chaque fois qu'il me proposait quelque chose il me surprenait, et ça c'est très important, je pense.

Il y a des artistes ou réalisateurs avec qui tu rêverais de bosser ?
Les graphistes... je suis un peu nulle, je connais très peu. Après, un truc que j'aimerais beaucoup faire, que je veux faire depuis un moment, ce serait de travailler avec un artiste contemporain, ce serait vraiment chouette. Qu'il fasse un tableau pour une pochette... Après, dans les réalisateurs il y en a plein. J'aimerais beaucoup travailler avec Audiard un jour. Même pour du clip, ça pourrait être génial.

Comment tu abordes tes lives ? Est-ce que tu as la même exigence esthétique ?
Le live c'est un peu plus dur dans le sens où je n'ai pas beaucoup de recul. On n'a fait que 7 dates pour l'instant. Des premières parties entre le mois de mars et cet été. Les artistes qui m'ont beaucoup touché sur scène étaient toujours dans une certaine sobriété, ils n'en faisaient pas des caisses. Étienne Daho, par exemple. Je l'ai vu plusieurs fois sur scène, mais la première fois que je l'ai vu c'était avec mon père en 2007, je crois. Une énorme claque. Je connaissais bien sûr son travail, mais je ne l'avais jamais vu. C'était à l'Olympia, il me semble. Sur scène, il ne faisait rien. Il a avancé sur la scène, il s'est mis là... il ne joue pas d'instrument, il ne danse pas il ne fait aucune folie. Il a chanté et on s'est pris toute son émotion dans la gueule. Une baffe. C'est beau, ça. Alors je ne prétends pas du tout être à son niveau, mais c'est un exemple. Une sobriété, une pureté, 100% d'émotion, aucun artifice.

Calypso porte un haut Saint Laurent par Anthony Vaccarello.

Comment tu vis le fait d'être dirigée quand tu es actrice, à l'inverse du pouvoir total que tu as sur la création de ta musique ?
Il y a un côté ultra reposant ! Je suis plutôt dans le contrôle, je ne pourrais pas jouer avec un réalisateur en qui je n'ai pas confiance. Je n'ai pas tourné dans énormément de films, c'était des rôles secondaires, mais toujours dans des films que j'aimais beaucoup, des projets dans lesquels je croyais à fond et avec des réalisateurs que j'admire énormément. Je suis quelqu'un de très pudique, j'ai du mal à me donner à quelqu'un, donc la confiance en le réalisateur est essentielle. Et une fois qu'on a confiance, c'est génial. On se laisse guider, on nous dit où aller. Le jeu, c'est un tout autre plaisir que la musique. Ce n'est pas nous, c'est beaucoup moins personnel et impudique. On est complètement cachés derrière un personnage. Je pense que je suis un peu schizo aussi, du coup tu te peux faire passer ta folie pour celle de ton personnage ! C'est très agréable, je trouve. Ce qui me convient le moins dans le métier de comédienne, c'est le fait d'attendre d'avoir la rencontre avec le réalisateur et le metteur en scène qui va vouloir travailler avec toi... Moi j'ai besoin d'être tout le temps en action. Je peux faire de la musique tous les jours, si je veux !

Tu peux me raconter la genèse de cet album ?
J'avais mon groupe Cinema avant. Quand on a arrêté le groupe, c'était délicat, on allait sortir notre album. Je n'aime pas rester sans rien faire. Rapidement il a fallu que je fasse autre chose. Ce n'était même pas réfléchi. Si je ne m'exprime pas artistiquement d'une manière ou d'une autre, je me sens mal. Dans la vie normale, j'ai du mal à exprimer les choses vraiment intimes. Je pense que les artistes, on est souvent des handicapés de la communication, et l'art est notre manière de nous exprimer. Moi c'est soit le jeu soit la musique, et comme je te le disais, le jeu, si tu n'es pas dans un film ou dans une pièce, tu n'en fais rien. Je pense que j'avais beaucoup de choses à exprimer, donc j'ai commencé à faire de nouveaux morceaux. Je me lasse très vite, alors je travaille plutôt dans la quantité, et ensuite je trie. J'ai des amis qui font dix titres et qui tiennent leur album. Moi j'en fais plein dont les trois-quart que je trouve pourris. Mais bon, je suis un peu dure. Quand on a commencé la réalisation du disque avec Yann Wagner, il a un peu ressorti des poubelles des morceaux que j'avais condamnés trop tôt. Il a su quoi en faire.

Pour rester sur le parallèle avec le cinéma, est-ce que le rythme d'un album se pense comme un scénario, avec ses rebondissements, ses moments d'apaisement etc ?
À la toute base je voulais faire un truc très compliqué, un album où chaque morceau est une étape précise etc. J'ai laissé tomber au bout d'un moment : le plus important c'est la musique. En pensant l'ordre et le rythme, j'avais deux évidences : je savais que l'album devrait commencer par « Le Jour » et je voulais qu'il termine par « Amoureuse » . Ensuite, l'entre-deux, je ne voulais pas trop être dans la narration. Je voulais me concentrer sur l'énergie que dégage chaque morceau. Je trouve que l'album est assez contrasté, qu'il n'est pas trop linéaire et que chaque chanson a un peu son univers. Du coup, je ne voulais pas qu'il y ait trop de cassures. Je voulais de la continuité, mais en même temps je ne voulais pas mettre côte à côte les morceaux qui se ressemblaient le plus. Pour garder la surprise. Le tracklisting c'est toujours un moment compliqué. On a les morceaux, on a la matière, mais un tracklisting peut vraiment mettre en valeur un titre, ou le tuer. Je ne sais même pas si celui-ci est 100% réussi ! J'en ai fait des tas, mais il faut savoir s'arrêter.

Pourquoi ce nom d'album, Cannibale ?
Déjà, j'aime bien que l'album ait le nom d'un des morceaux. Ce n'est pas un systématisme, mais en général je trouve ça cool, c'est ce que j'avais fait pour mes 45 tours. Du coup j'ai regardé, et je me suis rendue compte que mon album traitait quand même pas mal de cannibalisme. De comment on se cannibalise mutuellement dans les rapports amoureux, mais pas seulement. On cannibalise parfois ses amis, quand on est mal. On leur bouffe un peu le cerveau, ou eux nous bouffent le nôtre. On se fait cannibaliser par la société, aussi. On est sollicités en permanence. C'est quelque chose que je ressens assez fortement. Après, dans mon disque c'est plus axé sur le rapport amoureux. Il y a quelque chose qui me fascine un peu dans le vrai cannibalisme. En fait je peux presque comprendre que, quand on aime et qu'on désire tellement quelqu'un, au final le rapport physique n'est plus suffisant, on veut plus... (rires) Je vais passer pour une folle ! Quelque part ça rejoint le crime passionnel. Quand on aime tellement,le rapport physique ne suffit plus, on veut créer la mort, parce qu'en tuant l'autre, il n'appartiendra plus qu'à nous. Le cannibalisme, pour le coup, c'est un crime passionnel particulier, l'envie de posséder l'autre, à l'intérieur de soi, c'est... très étrange. Mais presque romantique.

Comment on approche la musique quand on est la fille d'Elli et Jacno ? Tu penses qu'un héritage inconscient s'installe ?
Toute mon enfance et mon adolescence je ne voulais pas faire de la musique mon métier. Un peu par esprit de contradiction, parce que tout le monde me disait « Qu'est-ce que tu vas faire plus tard ? De la musique comme tes parents ? » Quand j'étais enfant je voulais être architecte. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? J'étais catégorique à l'époque : la musique c'était non. J'étais à fond sur la musique classique, je n'avais pas l'impression d'avoir la carrure pour dire des choses en musique. J'étais complexée. La musique classique, comme disait Gainsbourg, c'est l'art majeur. Je ne suis jamais allée en studio avec mes parents, je ne rencontrais pas leurs amis, je ne sortais pas le soir. J'étais chez moi, j'allais à l'école, je faisais mes devoirs. Eux, je ne les voyais pas trop parce qu'ils travaillaient. Il y avait une sorte de normalité. Ils n'étaient pas non plus des grandes stars ! Ils ne passaient pas trop à la télé, quand on se promenait dans la rue les gens ne les reconnaissaient pas. Il y avait des disques de mes parents chez moi, mais ils faisaient des disques comme ils auraient pu fabriquer autre chose. J'écoutais ce qu'ils faisaient, je trouvais ça cool. Mieux que les Stinky Toys, par exemple ! (rires) C'était un peu trop gueulard. Après, dans quelle mesure ça m'a influencée, je n'en ai aucune idée. Ce qui est sûr, c'est que depuis que j'ai commencé la musique sérieusement avec mon groupe en 2009, je ne voulais pas que ce soit comme eux. Parfois on fait des choses qui ressemblent, inconsciemment. J'ai aussi fait des clins d'oeil conscients. Dans l'album, « Méchante Fille » est clairement un clin d'oeil à Jacno. Ça me fait plaisir aussi, j'admire énormément mon père. Il a sa patte de composition et son style d'écriture très propre. Mais j'ai l'impression d'avoir développé mon style à moi. Je me sens assez bien par rapport à ça, j'accepte très bien mon héritage.

Ça peut parfois te déranger, qu'on te ramène à « la fille de… » ?
Je suis très fière de leur travail, donc non, ça ne me dérange pas. Je peux comprendre que les journalistes l'indiquent systématiquement. Les gens ne me connaissent pas, dire que je suis la fille d'Elli et Jacno c'est une manière de me situer. Au final, ça ne change rien dans ma musique. Mais ça rassure les gens de savoir ça. Ce qui m'inquiète un peu, c'est les articles qui ne parlent que de ça sans parler de la musique en elle-même. Je trouve ça dommage. Ce qui compte c'est l'album. Après je n'ai pas trop lu ce genre d'article. Il y a aussi les journalistes qui font des raccourcis, genre "Ses parents faisaient de la musique dans les années 1980 = elle fait de la musique années 80". Non, quand on écoute le disque, il y a des influences, mais les influences principales ce n'est pas la prod 80, la boîte à rythme ou quoi. Mais comme je ne me sens pas en comparaison, ça ne pose pas tant problème. J'espère par contre qu'avec le temps, quand les gens m'auront situé, ce ne sera pas systématique. je trouve ça un peu dommage.

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour la suite ?
Plein de choses ! Que les concerts se passent bien. Que le disque touche des gens. On fait de la musique pour les gens.

Calypso porte un col roulé Courrèges, un débardeur Dries Van Noten, un pantalon Ami et des derbies Roger Vivier.

Photographie Kira Bunse
Stylisme Xenia May Settel
Assistante stylisme Ewa Kluzencko

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