« économiser, avoir du style, mettre des capotes et vivre sa vie, tu me suis ? » - playboi carti

La première mixtape de Playboi Carti est une ode au XXIème siècle, à l'insouciance et à la grande vie.

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déc. 11 2017, 10:48am

Cet article a initialement été publié dans The Sounding Off Issue, no. 350, Hiver 2017.

Il n’y a pas de coïncidence : le 13 septembre 1996, jour où Tupac Shakur rend son dernier souffle dans une chambre d’hôpital de Las Vegas, Jordan Terrell Carter voit le jour 3000 kilomètres plus loin, à Atlanta. Comparer les deux, ce n'est pas dire pour autant que Playboi Carti - connu pour son amitié avec A$AP et son hit « Magnolia » - est le meilleur rappeur du monde. Non, comme le New York Times l'affirmait un jour, Carti est « plus à l’aise avec la performance et le jeu de rôle qu’avec le fait de rapper. » Mais vu la façon dont il cristallise toutes les tendances du genre en 2017 - l’hédonisme, le consumérisme, l’inévitable connexion avec la mode - et les met en valeur, il semblerait que Carti incarne le hip-hop d’aujourd’hui, comme Shakur l'a fait pendant l’âge d’or des années 1990.

Mais ne pensez pas qu'il est seulement rappeur. Quand on le rencontre dans son studio photo à Londres, lui, ses yeux de biches et ses pommettes saillantes, on comprend vite qu'il est un garçon plein de contradictions. Un gamin ordinaire devenu artiste pour faire de l’argent. Le genre d’adolescent qui, il l’admet, « aurait pu connaître les difficultés du ghetto » mais a préféré accepter un job chez H&M. « Je n’ai jamais été du genre à rester chez moi le cul sur une chaise » lance-t-il. Il a arrêté son job le jour où sa célébrité locale l’a empêché de plier des t-shirts sans être reconnu. « J’ai l’impression d’appartenir à une nouvelle vague, à un nouveau son, à une nouvelle génération », ajoute-t-il avec conviction.

« J’ai l’impression d’appartenir à une nouvelle vague, un nouveau son, une nouvelle génération »

Carti fait de la musique depuis l’âge de 14 ans. À l'époque il se rend régulièrement dans la baraque d'un pote pour rapper sur n'importe lequel des beats qui traînent sur son ordi, et chaque fois qu'ils touchent un peu d'argent, les deux amis s'achètent du matos supplémentaire. À l'époque, Carti s'appelle encore Sir Cartier, nom sous lequel il sort sa mixtape Young Misfits en novembre 2012. « Avant, je faisais juste de la musique pour mes potes, raconte-t-il. Mais j’étais très influencé par la culture d’Atlanta. J’allais à tous les concerts pour voir jouer des artistes locaux en me disant ‘voilà ce que j’aimerais bien faire’ ».

En travaillant avec Ethereal, le pilier d’Awful Records, il commence à amasser un nombre de followers SoundCloud laissant présager une gloire certaine. Ensemble, ils sortent des morceaux mémorables comme « YUNGXANHOE » ou « Lost ». « Il y a plein d'opportunités musicales à Atlanta, les gens sont très ouverts et très curieux, » affirme Carti à propos de sa ville. Mais même à l'époque, le jeune homme anticipe déjà la prochaine étape. « Atlanta en ce moment c’est un mouvement culturel, mec, et une fois que tu fais le buzz localement… tu deviens connu mondialement, tu vois ce que je veux dire ? »

Salopette Christopher Shannon. Haut Ashish. Lunettes personnelles.

Evidemment, avant de conquérir Berlin, il faut conquérir Manhattan et c’est ce qu’a fait Carti, en prenant la direction de New York dès l’âge de 17 ans. Il y rencontre les membres d'A$AP Mob, est invité à jouer à l’édition 2015 du festival SXSW à Austin, Texas, et rencontre à l'occasion la tête pensante, arrogante et géniale de la troupe : le seul et l'unique A$AP Rocky. « Quand je l’ai vu je me suis dit ‘Dieu est devant moi, c’est vraiment lui’ », raconte Carti du rappeur devenu depuis un véritable grand frère. « Il m’a dit qu’il aimait ma musique et qu’il adorait ce que j’étais. Je pensais être le mec le plus stylé du monde jusqu’à ce que je le rencontre lui. »

Quelques semaines après cette rencontre, Carti lâche « Broke Boi » et « Fetti », ses deux plus grands morceaux à l'époque. Il vadrouille pendant un moment – Orlando, le Bronx, Houston – et finit par s’installer en Californie, où Rocky lui conseille d’« être un homme, d’économiser et de faire des trucs comme ça. » Les « trucs comme ça », c'est notamment l’interview que l'on est en train de faire et que Carti gère avec le sérieux désinvolte d’un gamin, malgré la présence d’A$AP Nast et d’une dizaine d'acolytes autour de lui. Même s’il continue de sortir des morceaux sur son SoundCloud, et de faire des apparitions largement improvisées sur le premier album d’A$AP Mob, Cozy Tapes (l’improvisation étant le modus operandi de Carti), le fait qu'il n'ait toujours aucun album à son actif fait débat au sein de la communauté hip-hop. « Franchement, je savais même pas qu’il était célèbre, plaisantait son ami et collaborateur Lil Uzi Vert dans un live Q&A en février dernier. Il n’a même pas de bande démo ! »

« C’est notre moment et il ne faut pas s’arrêter à chaque fois que quelqu’un te chie dessus - à moins que ce soit un fan. À eux, il faut leur donner du vrai, parce qu’ils ne t’aimeront que pour ce que tu es réellement. »

Mais cette discussion a tourné court depuis la sortie de « Magnolia », hit underground produit par Pi’erre Bourne en juin dernier. Troisième single de sa première mixtape éponyme, « Playboi Carti » va atteindre des sommets jusqu’à finir 29 ème du top 100 Billboard, inspirer un freestyle à Lil Wayne et gagner une co-signature de Jay-Z, qui a cité le titre, aux côtés de Prince et de Marvin Gaye, comme la seule chanson de rap à avoir influencé son album 4 : 44. Une rengaine entêtante qui a servi de bâton d’éclaireur à Carti qui, après deux ans de médiatisation, s’est imposé comme la tête de gondole d’une vague hip-hop plus concernée par l’idée de se faire plaisir que par par celle de prendre le rap au sérieux.

« On s’est nous-mêmes mis dans cette position, dit-il de cette nouvelle génération insouciante qui compte dans ses rangs la rockstar Lil Uzi, aussi bien que le jeune Lil Yachty et 21 Savage. « C’est notre moment et il ne faut pas s’arrêter à chaque fois que quelqu’un te chie dessus - à moins que ce soit un fan. À eux, il faut leur donner du vrai, parce qu’ils ne t’aimeront que pour ce que tu es réellement. » Il poursuit en sirotant la cannette qui lui est tendue par un garde du corps. « J’ai l’impression que pour être un jeune rappeur, il faut tracer sa route et emmerder tout le monde. Le monde nous appartient, donc il faut en profiter. Economiser, rester swag, mettre des capotes et vivre sa vie, tu me suis ? »

Crédits


Photographie Olivia Rose
Stylisme Bojana Kozarevic